ce serait sans compter le mouvement de la Terre

L’essentiel de la semaine ce sont les deux jours passés sur la place Saint-Sulpice avec Delphine et Barbara. Intensité folle et joyeuse, de nombreuses visites amies, dont on trouve ici une trace. Mais aussi des inconnu·es qui, chacun chacune, avaient quelque chose à me dire. On a voulu m’expliquer ce que je devrais ou ne devrais pas faire, le texte pourquoi pas, mais pas comme ça. À la longue ça m’a fait sourire. J’ai mis mes doutes de côté. C’est un commencement et j’ai bien envie de m’entêter. Émilie est ma première acheteuse, j’oublie de lui demander pourquoi cette pièce. La phalène virevoltante, ou les mots ? Je crois que cette phrase, l’heure de me souvenir de toi, s’adressait à mon père. Le plus émouvant c’est de sentir qu’une pièce est destinée à quelqu’un·e, de voir la personne hésiter, partir, revenir, revenir encore, avant de se décider. Quelques jours plus tard, Émilie me propose de venir animer un atelier d’écriture à Granville en juillet, autour du fragment. Comme tu as vécu dans le coin, ça a du sens que tu viennes. Il faudrait aussi apporter quelques pièces à vendre. Je n’hésite pas longtemps, parce que je crois, oui, que ça a du sens, même s’il va falloir déployer des forces et que j’ignore encore où elles se trouvent.

Il me laisse un message vocal pour m’expliquer la situation, la voix est brouillée par le vent qui s’engouffre dans le micro, certains mots sont inaudibles mais j’entends le poids de la douleur. Chaque jour penser à elle et lui, ne pas savoir à quelle distance se tenir quand la distance géographique, elle, est bien réelle.

Mercredi Delphine repart gonflée à bloc. C’est bien, c’est contagieux, malgré la fatigue il y a un regain d’élan. On a pris rendez-vous avec Agnès fin août pour remettre ensemble les mains dans l’encre et dans l’eau.

Vendredi soir je vais écouter Anne, Joachim et Pierre lire des extraits de Rien que les heures, mais aussi de Bruits et Disparitions Apparitions. C’est émouvant d’écouter leurs voix qui se répondent dans l’espace de la médiathèque. Au-delà de cette même idée de récits minutés au long d’une journée, je repense aux racines de leurs liens, avec en outre les présences d’Anne L. et de Marie-Pierre. La chaleur et les nuits difficiles ont raison de nos velléités à prolonger le moment. Mon corps réclame un repos que je trouve dans l’inconfort de notre canapé, découvrant dans la conversation familiale les images qu’Alice nous envoie depuis l’Écosse, auxquelles avec Nina nous répondons par des surenchères de cœurs et de messages brefs.

Emballant le tableau d’Émilie, je réalise que je ne l’ai pas photographié, je n’ai d’ailleurs cette semaine pris aucune photographie (il n’y avait pour cela aucun espace et j’apprends à me dire que ce n’est pas important), j’ouvre à peine les volets (on se prépare à une nouvelle vague de chaleur), et capture la phalène.
Le soir, le soleil, par un jeu de reflets, projette l’ouverture de la fenêtre sur le mur face au canapé. L’ombre des feuilles du bouleau viennent se superposer en tremblant aux motifs végétaux du papier peint, si bien que je ne sais pas toujours ce qui appartient à l’arbre et ce qui appartient au dessin. Je pourrais regarder ce mouvement durant des heures, ce serait sans compter le mouvement de la Terre. Chaque année il revient à peu près au même moment. Il annonce le solstice. Depuis treize ans il annonce aussi le départ en Corse.

Place Saint-Sulpice

Demain j’exposerai mon travail de gravure et cyanotype place Saint-Sulpice, dans le cadre des Journées de l’estampe contemporaine. Deux journées sous les tentes qui, aujourd’hui encore, accueillent le Marché de la poésie. Je n’ai pas pu m’y rendre, dépassée par l’organisation de cette exposition, mais je sais que de nombreuses amies l’ont traversé. Je parle de mes amies parce que j’ai mesuré ces derniers jours à quel point l’amitié avait été déterminante dans cette aventure. Une semaine passée avec Agnès et Delphine à expérimenter le cyanotype. La proposition de Marine d’illustrer la couverture de son texte avec l’un de mes tirages. La rencontre à la librairie Le Delta, l’attention portée à mon travail, et tout à coup y croire un peu plus, poursuivre. Puis oser avec Delphine et Barbara déposer une candidature aux Journées de l’Estampe, être sélectionnées.
Peu de temps cette semaine pour finir, signer, encadrer, rédiger les cartels, établir une liste de prix, toutes ces choses très concrètes qui précèdent l’exposition. Décider qu’une image est terminée, lui donner un titre. Beaucoup de ces images sont nées ici, dans le journal. Certaines portent encore la lumière du Cap Corse, d’autres les traces de nos marches. Je travaille à partir de mes photographies, que je transforme en cyanotypes, sur lesquels se déposent des motifs gravés, le plus souvent des arbres. Depuis quelques mois, des fragments de textes s’y invitent aussi. Je ne sais pas exactement ce qui se joue entre l’image et les mots, ils ne disent pas la même chose, dans cet écart quelque chose émerge, un flottement.
En préparant l’accrochage, j’ai découvert que les titres formaient presque un texte.
sais tu ce qu’il y a de racines dessous le sable
les miettes de ton enfance
leurs silences me traversent
les fantômes remplissent le vide
un lieu fragile, au bord de l’oubli
l’aube son odeur de pluie froide
l’air chargé d’herbe tiède
la piqûre aux chevilles des herbes du jardin
l’obstination des fourmis
il chuchote à travers le jour des persiennes
un crépuscule de papier buvard
c’est l’heure bleue
dans la lenteur du soir
les promesses tenues par la mer

J’exposerai stand 620, lundi de 13h à 22h, mardi de 11h à 20h.

accidents consentis

Dans le train, lecture du volume 15 de la collection Perec 53, Parce que Perec. En 236 fragments (plus un), Kim Nguyen dresse un touchant portrait de Perec. Il décrit ce que son écriture nous fait, quel héritage il nous laisse.
Mais aussi, à mesure qu’on lit, Perec se rapproche. Il devient quelqu’un qu’on aurait pu croiser, fréquenter, aimer.

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Parce que son obsession pour l’exhaustif, son obsession de tout énumérer, de saturer l’espace, c’est l’image inversée de ce qui le tourmente le plus : le manque, l’absence, être orphelin. 

Une virée sur le bassin de Villette, entre les gouttes, parce que désormais le corps réclame de marcher. Mais d’avoir goûté les grands espaces, les marches qui n’en finissaient pas, Paris a rétréci. Le canal, le bassin, les ponts, ça tient dans la paume. On s’arrête devant le kiosque à musique du square Reggiani écouter Elena faire des reprises, la pluie s’est arrêtée et c’est le meilleur moment. Peut-être que désormais il faudrait comme Perec le recommandait, traverser tout Paris en empruntant uniquement des rues dont la première lettre serait le c, ou de réaliser un parcours idéal qui commencerait par une rue dont la première lettre serait le a et terminerait par une rue dont la première lettre serait le z.

À l’atelier de gravure, je me laisse déborder. Il faudrait trier, réfléchir, construire, mais j’accumule encore. J’arrive avec mon vrac de fonds, de cyanotypes, avec mes plaques. Je construis mes paysages à l’aveugle, par couches, par accidents consentis, rêvant d’assemblages, de mises en pages, d’objets finis. Il y a toujours une peur du vide derrière ce mouvement-là. Mes tâtonnements m’épuisent et parfois m’exaltent, une vision qui surgit, une sensation, je ne censure rien pour l’instant. Quand j’écris c’est la même chose, j’ai des fichiers un peu partout, des notes dans l’appli du téléphone, des word ou des pages en fonction des ordinateurs que j’ai pu utiliser. La seule différence c’est que là j’ai une échéance, le 8 juin il faudra accrocher place Saint-Sulpice. Je suis en train d’accepter que ce sera un work in progress. La situation était presque la même l’année dernière quand Marine m’avait conviée à échanger avec elle au moment de la sortie de Fugue pour visage dont j’ai illustré la couverture. La différence c’est que ma production a triplé et maintenant la gravure est très présente. Ce qui me fait sourire, c’est que l’échange avec Marine s’était déroulé au 1 rue Cassette, à deux pas de la place Saint-Sulpice, que Perec a tenté d’épuiser assis à la terrasse du Café de la Mairie.
Oui je sais j’ai une (inépuisable) tendance à voir partout des signes, sans même chercher à les interpréter.

Nous devons retrouver la famille de Philippe pour déjeuner sur les hauteurs de Brunoy. Nous décidons de longer la rivière depuis Yerres. Très vite je devine que nous serons en retard. On marche trop vite, tu es derrière moi, tu saisis quelques images au fil de l’eau alors que je ne cesse de calculer le temps qu’il nous faudra pour arriver au rendez vous. On longe les rives où on s’est enlacés, il y a si longtemps. On passe devant l’immeuble où j’ai vécu adolescente. On passe à côté de la balade. Je n’ai pas pris une seule photographie, je n’ai pas encore regardé les tiennes, je suis passé au pied de mon immeuble sans m’arrêter… On est passé à côté et c’est peut-être mieux, une manière de préserver la mémoire. Au fond je n’ai de cet endroit pas la moindre nostalgie. Mais notre ardeur à la marche m’émeut. Peut-être le souvenir du premier épisode de notre relation amoureuse, une longue marche, puis un long baiser sous la pluie.
La première fois nous marchions sur une ligne parallèle, sur le plateau, et on ne savait pas où on allait.

yashica #2

Nina vient me chercher à la gare, en voisine, pose ses bras sur mes épaules. En entrant dans son appartement je ne peux m’empêcher de penser à ma mère. Déjà dans la cage d’escalier de l’immeuble je retrouve l’odeur de pierre lavée et d’encaustique que j’associe toujours à ma mère. Puis, à l’intérieur il y a les murs blancs, la courbe qu’ils forment en rejoignant le plafond, il y a les tomettes aux sols, les persiennes qui me rappellent le dernier appartement où elle a vécu à Bastia, qui font de cet appartement un lieu familier. Au matin la lumière et la vision de la mer au bout de l’avenue me ramènent aussi à Bastia. Dans sa chambre Nina a fixé près de la fenêtre un petit portrait de ma mère, très jeune, elle a peut-être l’âge de Nina aujourd’hui. Il y a la présence des cendriers. Il y a les jeux de tarots. Il y a que je me retrouve dans la situation de la mère en visite chez sa fille, à dormir chez elle, et que je peux compter sur les doigts d’une main les rares fois où c’est ma mère qui est venue me rendre visite. Les jours suivants on emporte le Yashica au mont Boron, puis à Arson, puis dans dans l’appartement, on a du mal à l’utiliser, je finirais la pellicule sur le canal Saint-Martin. Je reçois les scans, il y a beaucoup moins d’accidents, mais à nouveau les taches viennent perturber l’image — c’est la dernière pellicule périmée que j’avais chargée dans l’appareil avant d’avoir les résultats de la première, sans l’effet magique des surimpressions je trouve les taches trop présentes. Je suis un peu déçue, me remémore rapidement le hors-champ de ces photographies. Sur le mur une marelle de photographies minuscules, peut-être une planche contact qu’on a découpé, les angles se recourbent, on sent la chaleur, parfois c’est la nuit, on devine des vieilles bagnoles, ce doit être la Grèce, sur l’une d’elle le sourire radieux de Nina alors qu’elle se baigne — elle qui dans l’enfance avait peur de l’eau —, puis l’appartement ensemencé de fleurs de papiers, sur les murs de la chambre, sur les carreaux de la salle de bains, de la cuisine, et les plantes véritables qui lèchent les tomettes, puis les franges soyeuses de l’abat-jour, il y avait presque le même chez ma mère, sauf que les franges étaient dorées, j’adorais les faire glisser sur le dessus de ma main en attendant son retour, c’était une caresse rassurante, puis la tendresse du chat, parce qu’il est comme ça le chat, il en réclame toujours, elle dit que c’est trop mais je découvre la fermeté de son museau contre mon nez et je lui assure que c’est délicieux, puis la cuisine qu’elle prépare avec ses gestes de chef — elle a vu faire ça où ? elle hausse les épaules, mais ça lui fait quand même plaisir, puis les bougies qu’elles transforment avec C en sculptures dégoulinantes sur le balcon, puis dormir seule dans sa chambre, écouter la circulation, les voitures, les tram, les trains, et toute cette lumière, m’inquiéter de la qualité de son sommeil, puis cette manière qu’elle a de prendre le contrôle, de nous diriger dans la ville, la bonne terrasse pour le café, les meilleurs ramen de Nice, les chemins secrets de Boron, puis les pins parasols, les vidéos et l’alarme de la villa Arson, madame en fait il faut sortir, puis l’amie gracile, le visage enveloppé d’un foulard, leurs nez froncés dans des sourires gênés, puis la lumière colorée à travers les perles du rideau confectionné par C, puis une dernière fois la mer iridescente, puis cette distance trop soudaine depuis le wagon du TGV.

Yashica #1

J’ai acheté le Yashica sur un coup de tête, pensant un premier temps l’offrir à Nina, elle préfère aux appareils numériques les outils analogiques, le rapport au temps qu’ils installent. Je lui ai demandé ce qu’elle en pensait, comme moi elle était un peu intimidée par l’objet. Nous vient l’idée de l’utiliser en partage, lors de nos voyages, ou pour un projet particulier, voire une création à quatre mains. Quand je l’ai reçu, j’ai été surprise par le poids et le volume de l’appareil, pas l’objet qu’on attrape au moment de sortir en se disant qu’on va peut-être faire une photo. Il m’a fallu des mois avant de me décider à l’utiliser enfin, sous la pression de Nina m’annonçant son prochain séjour à Paris. Après avoir chargé une pellicule noir et blanc 400 ASA périmée depuis quelques mois, je photographie la cour de mon atelier pour le prendre en main, apprivoiser la visée en miroir, m’assurer que le déclencheur fonctionne. Je confie l’appareil à Nina dès son arrivée. Elle utilise la moitié de la pellicule et a l’impression que le compteur de vues s’est bloqué à plusieurs reprises, elle repart déjà à Nice. Je prends la suite, photographie des arbres, des reflets, des immeubles. Je dépose la pellicule au labo auprès duquel Nina a l’habitude de déposer ses films, espérant recevoir les scans avant mon prochain voyage à Nice où je dois la retrouver bientôt.

Je reçois les scans par mail dans le train qui me conduit à Nice, je les fais suivre à Nina, à mon arrivée nous découvrons ensemble, médusées, nos images accidentées. La pellicule s’est en effet bloquée et a parfois été exposée plusieurs fois, le film s’est couvert de taches et marbrures à l’aspect organique. Le noir et blanc, la superposition des vues, les altérations, donnent l’impression que les photographies nous parviennent d’un autre temps. La ville s’amplifie, se métamorphose, se creuse de paysages multiples. Elle devient un écran où se superposent de l’eau, des nuages, des visages, des architectures, des arbres, des lumières. Elle est mouvante, sans doute la difficulté à trouver l’horizontalité au moment de faire le cadre. On essaye de reconnaître dans les surimpressions les lieux que nous avons l’une et l’autre photographiés. Les murs d’une chambre se couvrent d’eau. Un visage apparaît sur les bâtiments de la cour de mon atelier. Des arbres surgissent d’un crâne. Ce qui me touche, au-delà de l’étrangeté de ces photographies, c’est que Nina et moi soyons réunies dans ces lieux que nous avons photographiés à des moments différents — la ville, ses parcs, l’appartement — ces lieux où nous avons vécu, ensemble.

Le parc des dimanches d’été, la chaleur, les pique-niques, les tissus jetés sur l’herbe, un territoire d’enfance. En bas la petite rivière, sœurs aux pieds menus, les pierres fraîches qu’on se colle sur la joue, les secrets confiés à l’herbe, des cabanes fragiles, des châteaux, des éclats, les aveuglements, le soleil en partage. Des failles, des choses qu’on ne voyait pas, derrière la place un autre paysage, une direction imprévue, les grands arbres­­­, les arbres devenus immenses qui dessinent une forêt. L’ange dépassé. Des images comme des rêves. Un arbre chante, il est entré dans ma tête. Une injonction à la consolation. La chambre vide, le désordre du lit, les draps, la lumière dans les voiles. Sur les murs je vois des vagues, c’est la mer entendue dans l’enfance. C’est la maison à laquelle tu as renoncé parce que tu as rêvé qu’un tsunami l’engloutissait. Je me demande encore quelle aurait été notre vie si nous l’avions achetée. Les nuages frottent les arbres nus, des indices, un tremblement, la duplicité des branches. Des choses qui flottent dans une nuit blanche, le sommeil partagé compté sur les doigts d’une main — trois nuits, tenir la peur à distance. Fouiller les images, convoquer les heures, la température de l’air, le bruit du vent, la parole des pierres. Des lumières, qui ne seraient ni le jour ni la nuit.

bercer l’air de la nuit

Erbalunga, juin 2021

comme un coup de dés au moment d’appuyer sur le déclencheur agiter l’appareil bercer l’air de la nuit en approche le flou des lumières en lances folles diluer le bruit des arbres dans la mer dans le ciel secouer le paysage comme on secouerait une boule à neige ce serait un petit tremblement de terre silencieux et sans conséquences