quelque chose en cours

Je repars. Nous nous retrouvons avec Delphine et Agnès pour une semaine dans les gorges du Tarn, dans la maison de famille du compagnon de Delphine. L’avenir de la maison est incertain, son propriétaire est mort il y a quelques mois. Il y a maintenant une succession à régler, alors que la bâtisse part un peu à vau-l’eau… j’ai comme un don pour séjourner dans ces lieux borderline, des maisons fragiles, aux murs écaillés, fermées durant de trop longs hivers, couronnées de toiles d’araignées, celle là avec son dortoir sous les toits bruissant de loirs. Et l’incertitude de revenir une prochaine fois.
Comme il y a deux ans, nous nous retrouvons pour pratiquer ensemble, continuer l’exploration du cyanotype, mais aussi graver, imprimer, puisque cette année Delphine a acheté une presse. Il fallait nous voir charger la voiture à Millau avant de nous enfoncer dans les gorges, puis la vider entièrement pour installer notre atelier. Tout sortir. La presse, les papiers, les encres, les bains, les pinces, le linge et la nourriture pour la semaine. Transformer en quelques instant le séjour de la vieille maison en atelier.

Le premier jour nous nous accordons une balade en surplomb de la rivière, mais nous abandonnons rapidement nos projets de marches quotidiennes. Déjà le temps paraît compté, débordées par notre enthousiasme, les découvertes, les accidents. Je me passionne pour les virages au thé, au café, je multiplie les bains, bicarbonate, eau vinaigrée, mes ongles noircissent et ça m’amuse. Essayer, essayer encore, re-essayer. Je n’ai aucun plan. Mon projet de carnets s’arrête pour l’instant à l’expérimentation et je dois bien me rendre à l’évidence, s’il demeure artisanal, ce sera avec l’aide d’un imprimeur. J’avance néanmoins sur quelques compositions et je produis beaucoup, beaucoup de matière. Des images avec quelques arrière-pensées. Des fragments dont je ne sais pas encore quoi faire, ni même comment les appeler, mais dont je sens qu’ils finiront bien par trouver leur place quelque part.

J’aurai aussi un signe d’Antoine. La Ville m’écrit, en poursuivant les recherches, ils n’ont pas retrouvé la preuve qu’il était bien domicilié au 14 au moment de son arrestation. Je fouille la messagerie de mon téléphone, où j’ai heureusement conservé le mail du SHD de Caen, je le fais suivre. Cela n’avait sans doute aucun caractère d’urgence, mais il fallait couper court au soupçon, ne leur laisser à aucun moment la possibilité de penser que j’avais arrangé la réalité.

Le dernier matin, j’avale mon Lévothyrox avec un peu d’eau. Lorsque je repose le verre sur la table de nuit je découvre médusée une araignée à la surface de l’eau. Cela arrive donc, de trouver des araignées dans son verre. Je la regarde quelques secondes, sans savoir quoi en faire, je jette l’eau et la petite bête sur un buisson à la sortie du dortoir. Puis la maison reprend son cours. Nous replions les draps, rangeons, lavons. Nous étalons nos productions sur la grande table du jardin. Chacune regarde celles des autres, réagit, propose, révèle. Le regard des autres aide à voir ce qu’on ne voyait plus, des impressions que l’on croyait ratées deviennent des promesses. Je suis émue de voir cette accumulation posée devant nous. Variations de papiers, d’images, arbres, ombres, variations de bleus, gris, bruns, toute cette matière produite en quelques jours.
Nous chargeons la voiture, finissons d’effacer les traces de notre passage. puis nous rentrons à Millau, où nous déchargeons à nouveau la voiture. Toute cette semaine aura consisté à charger, décharger, déplacer, installer, produire, regarder, recommencer. Je me prends à rêver d’un atelier à moi. Un endroit où les presses, les papiers, les encres et les images pourraient rester en place, un endroit où je pourrais laisser quelque chose en cours.

122 rue des vallées

Il y a dans l’histoire de mon père telle qu’elle a été livrée nourrie arrangée un doute sur sa filiation. On disait que son père n’était pas son père. On disait que son père était un homme de théâtre dont ma grand-mère avait été amoureuse — et la maîtresse. Son nom circulait dans les conversations. Mon frère ainé en porte le prénom, c’est ce qu’on disait. J’ai fini par retrouver un membre de la famille de l’homme de théâtre (les sites de généalogie sont des mines exceptionnelles) avec qui j’ai eu des échanges assez amusants. Ça ne m’a pas aidée à décider de qui mon père était le fils — je crois que j’ai fini par renoncer à ce mystère, les ressemblances on est bien capable de les inventer, les visages on leur fait dire ce qu’on veut. Mais il y avait cette photo exceptionnelle de ma grand-mère avec Jeanne B, la sœur d’Alexandre, prise à Brunoy. Il y avait dans les souvenirs de Clo de belles journées passées à la meulière. Il y avait que ma mère — lors de notre dernière grande migration — a choisi de venir s’installer justement à Brunoy, à cette époque je me tenais sagement à l’écart de mon père.

Ce sont les échanges avec la descendante de la famille B qui ont éveillé ma curiosité, elle me confirmait les dires de Clo sur la situation de la maison au bord de l’Yerres, croyait se souvenir qu’elle est sise au 122 rue des Vallées. L’idée est restée en suspens — comme le texte en sommeil — d’aller explorer ces rives de l’Yerres pour voir si je retrouvais trace de la maison où sans doute mon père avait passé quelques dimanches. C’est en allant récemment chez les parents de Philippe qui habitent un peu plus loin sur la ligne que je vis l’Yerres serpenter au-delà des voies ferrées depuis la fenêtre du train, et que je me suis décidée à y aller prochainement.

Ce dimanche où nous y retournons déjeuner, excitée par l’inédit d’une échappée en solitaire, le ciel bleu à peine voilé de trainées de condensation, je suis partie une heure en avance pour aller explorer la rue des Vallées. Elle est là, à l’aplomb de la voie ferrée dans la direction opposée de l’endroit où nous vivions avec ma mère, d’abord avenue bien entretenue plantée de tilleuls proprement taillés, bordée de meulières coquettes et de maisons plus récentes, bientôt plus étroite et cabossée, percée de contre-allées verdoyantes. J’accélère le pas, le temps est un peu serré, la rue est longue, la progression des numéros bien trop lente. Je me retrouve brutalement devant le 130, retourne sur mes pas, au 122 il n’y a qu’un petit jardinet au bord de l’Yerres, en partie terrassé, fermé par une grille.

Je crois au loupé, puis me souviens de la description de Clo, une maison d’un côté de la route qu’on traversait pour rejoindre le jardinet, je photographie alors la petite meulière qui fait face, me suis dit que oui ce pouvait bien être là la maison d’Alexandre B, même si elle affiche le numéro 127. Le temps compté, l’apaisement, l’incertitude ? Je n’ai pas pensé à mon père, enfin je ne l’ai pas imaginé là jouer dans l’herbe, je n’ai pas senti sa présence, je n’en tire aucune conclusion.