Les filles à la maison. Et mon énergie dévorée. Fatigue de fin d’année. Saturation des réseaux. L’impression de trop-plein avant même qu’elles arrivent. Heureusement, elles ne sont plus des enfants. Pourtant Nina me l’a dit il y a quelques jours, à la lecture du journal elle a parfois l’impression que je parle d’elles comme si elles étaient encore petites. Je jalouse Philippe, sa capacité à travailler dans le salon, au milieu de leurs échanges. Il a toujours su s’extraire. Je n’ai jamais cherché à le faire. J’ai longtemps cru que c’était une question de tempérament. Finalement, je crois que je n’ai jamais pensé que c’était possible. Il a fallu les retrouvailles inespérées avec ma tante, puis le projet Comanche, puis l’autonomie des filles, pour que s’ouvre la possibilité d’écrire.
J’ai évité un corps couché à même le sol, cherchant un peu de chaleur sur les grilles d’aération du métro. C’est le Noël le plus froid depuis quinze ans. La phrase tourne en boucle.
Je n’ai pas la nostalgie de mes Noëls d’enfance, je les ai oubliés. Mais je me souviens de la joie de certains cadeaux. Un couffin reçu à Corbera. Un beau livre offert par Véronique, Histoire d’un casse-noisette. Je me souviens surtout de son poids, de la lenteur du récit, des illustrations précieuses et mystérieuses, plus importantes pour moi que l’histoire elle-même, peut-être qu’elles sont à l’origine de ma vocation. Je n’ai aucune nostalgie de ces fêtes passées en famille. Pourtant, pour la première fois depuis des années, un sentiment de manque.
Alors que l’IA dévore la planète, je déballe mes cadeaux de Noël. Un programme de relaxation politique à objectif tendrement insurrectionnel, un guide de randonnées autour de Paris, une ode à la résistance poétique et politique, un gilet crocheté à la main, enfin deux essais sur l’IA. Il, elles pansent ma colère. M’invitent à marcher. Respirer.
Période foutraque, épuisante mais joyeuse. Je me concentre pour savoir quel jour nous sommes. Les projets s’accumulent et restent en attente. Corbera est là, massif, exigeant, en sommeil, je me demande parfois si je ne devrais pas renoncer au journal pour lui accorder toute mon attention. Je me demande si le journal ne me donne pas l’illusion de travailler. Je ne suis pas sûre que Corbera avancerait davantage sans le journal. Sans lui, beaucoup de choses se dissoudraient avant même d’avoir été nommées. Le journal est déjà une forme, l’écarter au nom d’un projet plus ambitieux serait sans doute une erreur.
Finalement, la seule chose que je me sente capable d’attaquer en cette fin d’année, c’est ma création pour le festival Miniature. Peut-être parce que le thème, voyage mémorable, m’autorise quelque chose de plus intime. J’entrevois comment y mêler différentes techniques, comment faire tenir ensemble des images, des matières, peut-être du texte. Un objet personnel. Je commence par fabriquer le lit en métal de la chambre disparue d’Erbalunga.
Nous marchons pour rejoindre le parc de la Butte du Chapeau Rouge. Beau soleil, froid glacial. Le parc est désert, un jardinier semble surpris de nous voir, nous salue, puis sa collègue qu’on aperçoit dans les buissons nous salue à son tour. Prendre de la hauteur. Les perspectives s’ouvrent dans la lumière tranchante et les arbres nus dialoguent avec la ville.
Après avoir attrapé quelques lumières sur la Seine nous déjeunons dans un bistrot de l’île Saint-Louis, où se mêlent touristes et familles pour un repas dominical. À côté de nous, une grande table occupée presque exclusivement par des femmes. L’une d’elle retient mon attention, peut-être ses cheveux très courts, ou les larges lunettes de soleil qu’elle porte à l’intérieur malgré la pénombre, elle me rappelle Éva, retrouvée sur une des petites photos de Corbera. Le repas est plutôt bon, j’essaye de justifier notre présence dans ce lieu qui ne nous ressemble pas vraiment. La conversation de nos voisines finit par m’atteindre, elles sont Corses. Elles parlent de la langue qu’elles comprennent plus ou moins, qu’elles pratiquent parfois, je les jalouse, regrette de n’avoir pas su m’y intéresser quand j’ai vécu à Bastia. Parfois je me trouve ridicule d’être sensible à ces proximités invisibles. Nous rentrons par la rue de Turenne pour profiter du soleil. Je croise un visage familier, je fais quelques pas, j’hésite, je me retourne et l’appelle. C’est la meilleure amie de ma petite sœur avec sa fille qu’elle vient retrouver à Paris. Elle vit en Corse, nous échangeons quelques nouvelles, nous nous promettons de nous revoir lors d’un prochain séjour sur l’île.
Dans le métro, la femme qui me fait face change de place. J’ai d’abord cru que ça la dérangeait de me voir manger un sandwich, en mon for intérieur je me disais que c’était n’importe quoi d’en être réduite à considérer ces vingt minutes de trajet comme une pause déjeuner, mais non, elle voulait seulement échanger avec la dame au chien. Elles s’animent, comparent leurs expériences, évoquent le comportement de leurs petites créatures, se rassurent mutuellement sur leurs bonnes pratiques, tandis que le petit chien sur les genoux de sa maîtresse tremble, stressé par l’agitation du métro.
Revenant dans un lieu où Philippe a vécu enfant, nous découvrons que le bac à sable où il jouait a disparu. Alice nous explique qu’on les supprime pour des questions d’hygiène. Je me demande ce que deviendra l’expression copains de bac à sable si les lieux mêmes de l’enfance s’effacent.
Il faut voir comme elles marchent désormais, comme ils marchent, à pas rapides, la nuque ployée, le visage baissé vers l’écran tenu dans la main gauche. Comment alors croiser un regard, comment se faire un sourire, comment ne pas se rentrer les uns dans les autres. Parfois j’ai envie de leur faire peur, juste pour vérifier qu’un sursaut est encore possible.
À la pharmacie, ne sachant pas quelle décision prendre, il téléphone à sa compagne — Allô mon amour, et l’irruption de ce mon amour dans l’espace public était troublante, presque indécente, une intimité étalée là, nous plaçant dans une position de voyeuses involontaires.
Je réponds à un questionnaire sur les violences faites aux femmes. Il y a quelques années je m’étais dit que nous avions échappé à cela dans la famille. On ne pouvait pas tout avoir, il y avait eu bien assez d’accidents, de disparitions, de veuves et d’orphelin·es. Mais à mesure que je répondais aux questions, les violences devenaient tangibles. Et je n’étais plus tout à fait sûre de ce que nous avions évité.
En rentrant je découvre les filles complices au pied du sapin qu’elles sont en train de décorer en écoutant des chansons d’enfance. Elles me racontent leurs peurs enfantines au coucher, l’endormissement qui ne venait pas alors que la voix du conteur s’était tue depuis longtemps, le moment fatidique où leur père allait se laver les dents, elles ne dormaient toujours pas, la grande inquiétude alors de ne pas réussir à dormir. Elles ont noué sur les branches des bandes découpées dans les chutes de tissus que je collectionne depuis des années. Chacun de ces noeuds me rappelle quelque chose, l’endroit ou le moment où je l’ai acheté, qui me l’a donné et j’ai l’impression que ça redonne du sens à l’installation du sapin.
Je m’aperçois que n’ai pas été cherché le portrait d’Antoine à la galerie de l’avenue de Corbera, je l’ai provisoirement abandonné. Mais ça me plaît de le savoir là bas. J’imagine qu’il a été rangé, que probablement une nouvelle exposition a pris place. Je vérifie sur le web et découvre que la galerie vient d’être vandalisée parce qu’elle accueillait trois artistes Palestiniens. La violence, sa capacité à surgir n’importe où.
Avant, il y a eu le chagrin en passant devant les hommages place de la République, la cire fondue déssinait des larmes. Et novembre qui rend tout plus fragile.
Le mardi, j’ai apporté à la galerie de l’avenue Corbera la photo d’Antoine dans son petit cadre ordinaire. L’étrangeté d’apporter cette photo pour l’accrocher précisément là, avenue de Corbera. À deux portes de l’appartement où il a vécu ses derniers jours d’homme libre. L’image exhumée des archives du SHD et non d’un album de famille, retrouverait presque un lieu d’origine. J’avais un peu honte de ne pas avoir mieux préparé les choses, Éric m’a d’ailleurs fait remarquer qu’elle n’était pas bien droite. Après que j’aie réparé ma maladresse il l’a accrochée au mur. Je suis revenue pour l’inauguration, où j’ai pu convier mon neveu Maxime. Puis Éric s’est mis à raconter le projet, pourquoi l’exposition, il interpellait dans la petite foule rassemblée tantôt son frère, une tante, un oncle, une cousine. J’étais au mileu d’une grande réunion de famille, chacun racontait son lien avec ce grand-père ou arrière-grand-père architecte. J’essayais d’identifier des habitant.e.s de l’avenue. J’ai échangé avec deux femmes, la plus agée vivait là depuis trente ans, avait connu le salon de beauté de la marraine de ma sœur, mais ma famille avait déjà quitté les lieux. Éric m’invite à lire mon texte. J’étais émue, essayant de regarder un peu le public, je me perdais dans la page. On m’a applaudie, c’était étrange, je pensais à Antoine, au lien en train de se construire. Puis Éric a enchainé, j’avais du mal à être attentive à ses mots, je regardais ses mains manipuler les feuilles sur le pupitre, m’amusais de son jeu d’acteur. Nous nous sommes éclipsés avec Maxime. Nous avons dîné au petit Thaï de la rue Crozatier. Il m’a dit, en souriant, que c’était étrange de me retrouver au milieu de ces bourgeois, que je n’étais pas tout à fait à ma place, puis il a ajouté que le texte que j’avais lu était beau. Surtout il a envie d’en savoir plus sur la trajectoire d’Antoine et je réalise en écrivant ces lignes que je ne lui ai rien envoyé de ce que je lui avais promis.
Je suis partie à Lasne. Un peu avant la frontière il neigeait, j’ai été surprise, comme mon voisin, qui comme moi filme à travers la vitre le paysage immaculé. En arrivant à Bruxelles j’avais l’impression de voir la ville pour la première fois depuis le train, de cette manière là. D’habitude je suis tendue dans les arrivées, dispersée. Là quelque chose s’est ralenti. À force de revenir, mon corps avait enfin compris la route. Peut-être aussi que la fatigue transforme le regard.
Mon cousin se demande pourquoi je veux rentrer dans l’appartement, tu risques d’être déçue. Mais je n’attends rien. J’entre dans les lieux pour voir ce que cela produit en moi. Je provoque des situations pour pouvoir les écrire — c’est ce que je me répète, est-ce que ça légitime tout ?
Avec Dodo nous reprenons nos marches à travers champs, dans les bois. Nous rouvrons les boîtes et les albums. Je décolle d’un album deux photos prises à Corbera, sur l’une d’elles ma mère danse avec mon père. Je fais remarquer à Dodo comme ces albums sont atroces, la façon dont la colle retient les images et rend leur récupération presque impossible. Elle me répond en souriant qu’ils n’ont sans doute jamais été faits pour être déconstruits. Elle s’inquiète de la transmission de ces archives après sa mort, il faudra bien qu’elle indique que ça doit nous revenir, à moi et S. Je me suis sentie démunie.
Nous allons acheter des chaussures de marche, nous achetons des bières au Delhaize, nous savourons la cuisine délicieuse de mon cousin, nous jouons au scrabble, nous regardons un documentaire, nous faisons toutes ces choses ordinaires que fait une famille. Même si nous ne le sommes que depuis peu. Et nous continuons d’explorer nos vies.
Il y a au matin le givre qui transforme le paysage, installe un silence apaisant et féérique.
Puis je rentre à Paris. Le retour adouci par le fake-giving des filles, la table couverte de plats qu’elles ont préparés tout l’après-midi pour fêter mon retour. J’ai l’impression d’être la mère des quatre filles du Docteur March.
Je ne sais plus quoi faire des nouvelles effarantes qui malgré ma politique de l’autruche me parviennent. Ils n’ont donc aucune imagination ? Les pétitions s’empilent dans ma boite mail. Mais je reçois le très beau Faire courir le vivant, édité par Ad verba, et c’est une forme de consolation d’y trouver un de mes textes publié.
La jeune femme me dévisage dans la rue, m’oblige à ralentir pour accueillir son regard. I know you. Elle pense que nous nous connaissons, peut-être le salon de coiffure Toni and Guy du Faubourg ? Elle dit que les gens se souviennent d’elle à cause de son accent, intérieurement je pense qu’on se souvient d’elle parce qu’elle est très belle. Elle me tend la main, passe une bonne journée. Et oui sa main serrant la mienne, son regard appuyé, sa demande, ont donné à cette journée une couleur particulière.
L’osteopathe me recommande de marcher pieds nus, de muscler mes orteils, de me tenir sur une jambe. Je l’écoute, cherchant à comprendre ce que cela veut dire, peut-être retrouver le sol. Nuit sans sommeil. Les jours rapetissent, avalés chaque soir plus tôt, et chercher l’équilibre sur un pied.
Présence de l’IA. Depuis quelques semaines, après l’avoir expérimentée pour le travail, j’ai l’impression que l’IA circule partout, parfois même dans les textes ou commentaires amis. Peut-être qu’elle révèle seulement la platitude de nos langues. Mais le soupçon est là et je préfèrerais ne pas. Quelle sastisfaction, quelle nécessité d’utiliser une voix qui n’est pas la leur ? Partout l’impression que le langage se vide. Ça rampe, ça sature l’espace, ça vient renforcer mon écoeurement. Ça me donne toujours plus envie de m’abstraire des réseaux.
Le 13 novembre revient, avec cette année la même douceur qu’il y a dix ans. Et les souvenirs si précis. La soirée qui bascule dans le salon de Vitto, les informations floues qui arrivent au compte goutte, la sidération. Julie, nos regards croisés, la décision immédiate de partir ensemble pour retrouver chacune nos enfants, malgré ceux qui essaient de nous retenir. Julie avec qui je marche, oui nous marchons accrochées l’une à l’autre, traversant dans la nuit ce morceau du dixième arrondissement, sans savoir exactement ce que nous redoutons, je ne me souviens pas de mots échangés, avons nous parlé ? je me souviens seulement de nos bras noués, de nos corps collés, de l’attention portée à chaque mouvement autour de nous. Après avoir franchi la porte cochère ma respiration redevenait normale, la peur qu’on reconnaît au moment où elle se relâche. Retrouver Nina, dormir ensemble. Le lendemain, le retour d’Alice à la maison, essayer de se donner une contenance, malgré l’absence de Philippe, en déplacement.
Finalement il fait beau et ça enlève un peu le chagrin. Je vois des plantes accueillir des feuilles mortes au moment de leur chute.
Parce que c’est là, imparfait, la dernière vidéo de Christine Jeanney, en écho à la défiance générée par l’IA.
J’ai fait faire un tirage papier du portrait d’Antoine envoyé par le SHD, je pense m’en servir pour l’installation à laquelle m’invite Éric de Sarria la semaine prochaine. C’est la photographie qui a été prise par la Gestapo, le jour même de son arrestation, un cliché administratif, documentaire, et c’est peut-être ce qui me donne l’impression de fabriquer du réel. En redonnant à cette image un poids, un grain, je redonne un corps à Antoine. Comme si cette photo pouvait rejoindre l’album familial dans lequel il n’a jamais figuré, même si ce portrait n’a pas été fait pour qu’on se souvienne de lui. Il ne dit rien de l’amour, rien des étés à Campile, rien de ce qu’il a été. Il fixe l’instant où tout a basculé. Mais cette matérialité lui donne une forme d’existence, elle crée un espace où il revient, elle révèle une présence possible.
Retrouvailles autour du livre de Xavier. Notre besoin de fictions. Le lendemain nous en parlons avec Juliette , alors qu’elle me recommande un podcast consacré à un mythomane. Je lui avoue qu’enfant je mentais beaucoup, lui racontant l’inconsistance des histoires que j’inventais pour capter l’attention. Pourtant la réalité, celle de mon père mort dans un accident d’avion en Algérie, était bien plus impressionnante que tout ce que j’imaginais. Je crois que mentir c’était construire un récit controlable, quand la réalité était trop lourde. Aujourd’hui, je ne mens plus, mais avec Corbera je crée un espace pour approcher la mémoire, les disparus, les absents, l’histoire familiale. Je ne mens plus, j’essaie de donnerforme à ce qui manque ou a été perdu, comme enfant j’inventais pour donner forme à ce qui me dépassait.
Au Frac, Ce que pense la main. Frappée par Azulejos de Pascale Mijares. Des sacs de gravats ornés de motifs d’azulejos évoquent le tremblement de terre de 1755 et la reconstruction de la ville, mais aussi l’exil et la précarité qu’il entraîne. Retour à Endoume, retour de la lumière. Ne pas penser à demain.
Embrasser Nina qui poursuit dans le bus sa route vers la Friche, où elle va vivre désormais. Ça renforce mon envie de rester plus longtemps ici. Mais nous quittons Marseille avec cette nouvelle perspective, l’y retrouver.
Finir Les forces de Laura Vazquez, y puiser de la joie. Rédiger la notice biographique d’Antoine pour la dame du syndic, l’étrangeté de s’en tenir au factuel. Je fais une simulation de la plaque commémorative sur le site d’un fabricant en ligne — trente sur vingt centimètres, marbre synthétique, capitales à empattements.
Une habitante du 14 m’écrit, elle a eu mes coordonnées par le syndic et m’envoie la photo d’une affiche annonçant un hommage à Édouard Lambla de Sarria, l’architecte de plusieurs immeubles de l’avenue de Corbera, dont on fête le centenaire cette année. Je suis touchée par sa démarche, savoure ce moment où les choses viennent à moi sans que je les sollicite. Dans la foulée, je contacte l’organisateur de l’événement, descendant de l’architecte. J’évoque mon projet, il m’invite à prendre part à la manifestation. Je participerai à une collecte d’histoires et le portrait d’Antoine accompagné d’un fragment de Corbera sera exposé dans la galerie qui accueille l’évènement, ça commence dans à peine deux semaines, une précipitation qui me va bien, ne laisse pas de place au doute. Je ne sais jamais comment présenter ce projet— une enquête, un récit, et je ne suis pas sûre d’avoir envie de l’enfermer dans un livre.
Vu Piero. J’étais en mode mineur, mais on a fait le point sur la Normandie, Norma, Aldo et Corbera. C’était calme, automnal. Il m’a offert une carte japonaise, j’étais la fille sous le parasol. Il est partant pour me trimballer en voiture de l’avenue de Corbera à la rue des Saussaies, même s’il est peu probable que nous prenions le même itinéraire que celui du 7 mars 1944.
Blue mood. Paris pesante. Peut-être les commémorations à venir du 13 novembre, dix ans déjà. La soirée dont j’ai l’impression de me souvenir précisément. Je décide de visiter le salon des éditeurs corses. J’ai aimé les livres découverts chez Magali à Nice, édités par Punto e Basta. Avant d’arriver à l’Hôtel de l’Industrie, j’affronte la foule sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain, des phrases lancées avec arrogance. Je me sens déplacée, être au cœur de Paris et le sentiment que ce n’est pas ma ville. Le berger et la jeune fille de la fontaine pastorale de Saint-Germain me réconfortent avec leur pose désinvolte, j’y vois une tension amoureuse, peut-être est-ce d’avoir revu le très beau Witness. Au salon, je rencontre Gino, seule à tout mener dans sa maison d’édition. Nous avons à six ans d’écarts fréquentés le même collège, avons bien sûr des connaissances communes, c’est toujours ce que font les Corses quans ils se rencontrent, un etat des lieux pour marquer l’appartenance à l’île, un village, une famille. Architecte, mais aussi photographe, chacun des livres qu’elle édite est un objet singulier. Je repars adoucie, alourdie de quelques livres et de l’envie de faire les miens. C’est une envie qui revient souvent., qu’il faudra écouter un jour. Il y a quelques belles lumières à saisir sur la Seine. Voulant m’approcher du mémorial de l’église Saint-Gervais, je découvre que tout est bouclé, le site défiguré par des gradins et des projecteurs en cours de tests. Je remonte par la rue des Archives, place de la République, quelques fleurs et bougies s’accumulent au pied de la statue.
Dans le train, alors que l’enfant saturait l’espace de ses petits pleurs, demandait une attention constante, épuisé lui même, il n’y avait pas l’ombre d’une impatience chez la mère, je me demandais d’où elle tenait sa force. Son amour semblait se nourrir d’épuisement.
Nous parcourons les terrasses de la Villa Arson pour profiter de la lumière avant d’aller découvrir l’exposition des diplômé·es 2024 & 2025. Ce n’est peut-être pas la dernière fois que nous venons ici, mais Nina ayant fini ses études, nous savons que nous ne reviendrons pas de sitôt. Philippe photographie et filme toujours avec la même énergie, quand je renonce. Malgré la lumière et la beauté des lieux, je n’y suis pas vraiment. Il continue à capter ce que je laisse filer. Nina dit que sans doute elle n’en a pas assez profité. Dans le centre d’art quelques pièces retiennent mon attention. La Topographie de Nina prend toute sa place, suspendue entre deux espace, fresque temporelle, immense, fragile et silencieuse. Je la regarde longtemps, j’essaie d’y lire dans ce qui a glissé de ces années passées à construire un avenir dont nous ne savions rien.
Sentier littoral avec Mag, Cécile, Philippe et Nina. tout est beau. Je n’ai pas senti le sol trempé par les vagues glisser sous mes pieds, je n’ai eu le temps de rien, la tempe contre la roche, les genoux aussi et le bruit sec de l’appareil photo heurtant le sol. Je suis restée quelques secondes sans bouger, interdite. Genoux et mâchoire endoloris. Philippe filmant la mer, enveloppé par le bruit des vagues n’a rien entendu. La chute ne m’apprend rien, j’avais pourtant l’impression d’être prudente. Mes amies s’affairent, se rassurent devant ma volonté de reprendre la marche. Pas question de s’arrêter là, redécouvrant les paysages filmés par Nina dans notre journal vidéo à quatre voix.
À la gare, nous étions trop en avance, on savourait la douceur de l’air en silence quand mon téléphone posé sur la table a sonné. Et le bonheur d’entendre la voix joyeuse de Brigitte Celerier, elle était surprise d’avoir pu marcher autant après l’extrême faiblesse des jours précédents, une heure et une belle montée. Et dans sa voix chaleureuse j’entendais toutes les voix chéries de mon enfance.
Marseille où Nina s’installe. Cette installation vient questionner le désir d’y vivre, et c’est une tempête dans ma tête. Marches rituelles devant la mer, puis à travers le Roucas, puis dans le cœur de la ville. Une roche se dresse hors de l’eau, à quelques mètres du bord, une île miniature, un éclat blanc, une pensée d’enfance insaisissable, quelque chose qui se poursuit malgré moi.
J’ignore si c’est la chute ou le monde, mais il y a une fatigue qui domine. J’ai renoncé à avancer sur les projets d’écriture en cours. Visite de l’exposition Veille ardente à La Friche. Rapture d’Alisa Berger retient toute mon attention. Marko, danseur ukrainien, revisite en 3D son appartement devenu inaccessible, transformant cet espace virtuel en lieu de mémoire et de résistance face à la perte. Il se déplace dans cet espace sans sol, avec une douceur qui bouleverse. Je pense à Corbera, à cet autre appartement que je tente moi aussi de reconstituer, non pas en images mais en mots, à partir de fragments, de voix et de silences.
La surprise de recevoir déjà une réponse du syndic de Corbera, un 1er novembre. C’est un jour normalement férié, mais que cette réponse me parvienne le jour des morts m’amuse plutôt. La gestionnaire s’appelle Annie, c’est un bon présage, elle m’avise avoir bien pris connaissance de mon mail, que la prochaine assemblée générale aura lieu le 2 décembre et qu’elle portera ma demande à l’ordre du jour. Elle souhaiterait des détails sur Antoine, afin de mieux connaitre son histoire. J’ai relu la phrase plusieurs fois. Antoine, son histoire. D’un coup tout s’accélère. J’envoie un message à mes soeurs, mon frère, mes cousines et cousins, il est temps de leur parler de ce projet.
Marche dominicale, passage au Salon de la revue. Pendant que Philippe discute avec son éditeur, je me perds dans la conversation voisine. Je remarque la couverture jaune d’une revue posée sur la table, L’Ochju. Le titre m’arrête. L’œil, en corse. J’entends : insularité, langue, accent. Je me joins à la conversation, presque impolie. J’échange avec la jeune directrice de la revue, repensant à la description que mon frère avait faite de notre grand-mère Pauline, se souvenant de la langue corse qu’elle parlait souvent, et de son accent, dont je n’ai gardé aucun souvenir. Cette absence m’a frappée, un morceau d’identité m’avait échappé sans que je m’en aperçoive.
Nous traversons le jardin en hommage aux victimes du 13 novembre, dont Juliette nous avait parlé lors de son passage à Paris. Dix ans. Ne pas y croire. Je lis les noms des victimes gravés sur les stèles symbolisant chaque lieu touché lors des attentats. Entre les stèles, un jardin reprend le plan des rues. Une note explicative m’apprend que, la nuit, des lueurs ponctuent le jardin, disposées selon la voûte céleste du 13 novembre 2015. Une nuit de novembre, on ne peut qu’imaginer la place des étoiles.
Nous rentrons par la place de la République. Des drapeaux bleu-blanc-rouge flottent, agités par un petit groupe de prétendus patriotes qui réveillent la méfiance.
Voyant la lune haute dans le ciel, un enfant demande à sa mère si elle a des ailes. Elle lui répond que non. J’aurais aimé qu’elle lui dise que c’était beau d’imaginer cela. L’enfant insiste, Mais pourquoi la lune n’a pas d’ailes ?
Attachant la broche de Pauline sur ma veste, je m’étonne de la manière dont mon attention aux objets change. Cette broche, que ma mère m’avait donnée simplement parce que je la trouvais jolie, aujourd’hui se charge d’histoires, de présences. Je la touche parfois, en marchant dans le quartier, avant de monter sur un vélo, comme un talisman. Cette attention mouvante, je crois que c’est une forme de mémoire.
L’ami finit son message en m’écrivant J’espère que tu vas bien. Je n’ai pas su lui répondre. Écrire merci, je vais bien serait forcément assujetti à une litanie de si j’oublie. Si j’oublie… Si j’oublie… Si j’oublie… Alors oui, je vais bien.
La vidéo d’Anh Mat. Le taxi quotidien avec Isabelle. Elle demande à son père s’il préfèrerait visiter les morts ou les ressusciter. Je me dis que c’est ce que je fais, la plupart du temps, quand j’écris — mais je ne désespère pas d’en avoir fini un jour avec mes morts. Écoutant les voix familières d’Anh Mat et d’Isabelle, m’invitant à sortir pour savourer la journée ensoleillée qui s’annonce, je réalise qu’ils me manquent. Je leur envoie un message vocal. Anh Mat me répond quelques instants plus tard. Derrière sa voix, j’entends Isabelle qui chante. Et je me dis que les voix parfois nous relient, malgré la distance.
J’ai bien cru que j’allais pleurer, mais je ne sentais nulle part le soutien nécessaire à mes larmes. Et ça n’aurait rien changé que je pleure. Et peut-être qu’on a raison de me le dire, peut-être que ça n’en vaut pas la peine. J’ai fait avec cette amertume jusqu’au coucher, et le lendemain encore, la gorge était serrée, prise dans un étau invisible.
Corbera. J’ai écrit à l’adjointe chargée de la mémoire et du monde combattant. J’ai ouvert le fichier que j’ai nommé Corbera tourbillon pour le distinguer de Corbera 1, je l’ai refermé aussitôt. À cette étape, je ne peux pas me contenter d’interstices, à des heures où je n’ai plus l’énergie de refléchir, embrouillée par le bruit du monde qu’il faudrait pouvoir ignorer.
Devant la librairie entièrement vidée faute de repreneur, les bibliothèques encombrent le trottoir qui feront peut-être des heureux. Les murs ont été rachetés par une marque de baskets.
En lisant La maison vide, le passage sur le monument aux morts m’a ramenée à Bastia. Ma petite sœur appelait montagne le monument de la place Saint-Nicolas. Pourtant rien ne m’y fait penser, c’est un bloc à l’allure sobre surmonté d’un bronze representant une mère qui donne son fils à la Mère patrie. J’imagine que la hauteur et la masse du monument pour une toute petite fille de son âge, trois ou quatre ans à l’époque, pouvaient faire l’effet d’une montagne. La mort, une montagne. Cherchant des images, je découvre qu’à l’origine le socle était une roche brute, ni elle ni moi ne l’avons connue ainsi, mais peut-être est-ce cela qu’elle avait deviné.
J’entends Nights in White Satin et je pense immédiatement à mon père. Désormais ce n’est plus une pensée mais une présence, presque charnelle. Mon frère que j’ai beaucoup questionné alors que j’écrivais Comanche, m’avait confié qu’il se souvenait de lui écoutant cette chanson. Constater à quel point la musique peut nous relier par-dessus le silence, les années, la disparition.
Le ciel était d’un bleu impératif, il fallait sortir. Dans le jardin Villemin un couple est couché dans l’herbe et je crois bien qu’ils dormaient. C’était émouvant de sentir leur abandon, de voir leurs mains l’une dans l’autre. J’ai marché jusqu’à la République pour retrouver un repère. Et c’est son visage, celui de l’Égalité qui me reconforte.
À La Fontaine, retrouver Denis, rencontrer sa compagne, évoquer les moments passés ensemble, puis séparement à la Ciotat. Ils ont lu Comanche, sont frappés de ces croisements dans nos parcours et projets. Au moment de sa lecture Denis retrouvait la tombe de son père et prenait en charge la concession. Marion m’a demandé si j’avais un autre projet. J’ai parlé de Corbera, de mes doutes, de ce qui résiste. Je suis moins portée dans l’écriture, même si je m’invente encore des parcours, des prétextes à la marche et à la rencontre. Mais les témoins disparaissent, les voix se raréfient. Je dois faire avec les légendes. On se fait des promesses avant de se quitter. Puis nous allons diner de nouilles chinoises avec Alice qui gentiment nous invite, nous fait le récit joyeux de son séjour à Granville et Carolles, ses marches dans les vallées de mon enfance. Désertées en cette saison.
C’est dimanche, nous marchons dans les allées du Père-Lachaise sous le soleil. Je suis Philippe, familier des lieux, il invente le parcours à mesure que nous avançons. S’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est qu’ici je n’ai pas de morts. Ma mère et ma grand-mère sont enterrées en Corse. Mon père au cimetière d’Ivry. Ma tante chérie et son époux à Saint-Mandé. Antoine n’est jamais revenu de Neuengamme. Quant à mon grand-père Louis, je n’ai aucune idée de l’endroit où il repose.
C’est Philippe qui m’a mise sur la voie. À l’occasion de l’exposition Les gens de Paris, 1926-1936, la mairie a mis en ligne les recensements de ces années, consultables par moteur de recherche. Il suffit de taper un nom pour voir apparaître les domiciliations. Coutumière des registres de recensement qui m’ont accompagnée dans mes longues recherches généalogiques, je suis épatée, sachant comme il est laborieux d’y retrouver une adresse. Une douce fébrilité m’envahit en tapant le nom d’Antoine. Trois occurrences. C’est au 18-20, rue de la Forge Royale que je le retrouve, en 1931. Célibataire, manutentionnaire. Né en 1904 en Corse. Je suis certaine que c’est lui. Il est donc bien arrivé à Paris avant sa sœur. Venu en éclaireur, il avait fait la traversée à bord d’un bateau de commerce, s’était installé dans ce quartier, à deux pas de Corbera, où il rejoindra la famille pendant la guerre. Au-delà des économies substantielles, c’était sans doute rassurant de vivre sous le même toit.
Jeudi, à l’heure du déjeuner, il fait beau. Je me poste devant l’immeuble de la Forge Royale. Je n’attends pas longtemps : une femme blonde, apprêtée, son petit sac de courses à la main, s’approche. Elle a peut-être soixante-quinze ans. Je lui demande prudemment si elle habite ici. Elle acquiesce, sans méfiance. J’explique que je viens de découvrir que mon grand-oncle résistant a vécu dans cet immeuble dans les années trente, et que j’aimerais y entrer. Je remarque que ce mot-là, résistant, a un effet immédiat. Je le dis presque malgré moi, comme un mot de passe. Je sais ce que je fais, et je n’en suis pas fière, mais il m’aide à ouvrir les portes. Elle veut bien m’aider — elle veut surtout parler. Elle me raconte l’histoire du bâtiment, construit sous Haussmann pour loger les ouvriers qui allaient transformer Paris. Elle dit qu’elle vit ici depuis trop longtemps, qu’elle aimerait partir, mais qu’elle est bloquée, Ils vont démolir Le Réservoir, à côté. Mon mur est mitoyen. Je ne vais pas pouvoir vendre. On ne sait pas combien de temps ça va durer. Je crois que je vais rester coincée ici jusqu’à ma mort.
Elle m’ouvre la porte. Je la suis, un peu gênée. Elle monte dans les étages, tandis que je m’attarde dans la cour étroite qui ne donne pas la mesure de l’immeuble. Décevant. Et j’ai l’impression que je n’ai pas le droit d’être là. J’entends des pas, c’est elle qui redescend, insiste pour me montrer les étages. On franchit une porte codée, un couloir sans fin se déploie, une vingtaine d’appartements par palier. Petites surfaces, vies précaires. Elle m’indique un point de vue, je la remercie et m’aventure dans les couloirs. Je les imagine, célibataires, ouvriers, comme Antoine en 1931. Je photographie le couloir sans fin, les stickers collés sur la vitre représentant des lieux iconiques du Japon, est ce là la vue promise par la femme ? Je vois les fenêtres se refléter dans celles de la cour en face, j’imagine Antoine à la même place. Je salue rapidement les personnes que je croise, je baisse les yeux. J’ai peur qu’on me demande ce que je fais là, je suis une intruse, un fantôme qui s’est trompé d’étage. Je décampe, réalisant que je suis à deux pas de Corbera. Ça se tente.
Au 14, de part et d’autre de la porte d’entrée, deux boutiques. Devant celle de droite, où les ados font la queue pour acheter des vapoteuses, un jeune homme prend le soleil sur une chaise. Je lui demande s’il a le code d’accès à l’immeuble. Il ne peut pas m’aider : il attend que le syndic lui fournisse un badge. J’appelle le numéro affiché sur la vitrine de gauche — une entreprise de rénovation. Le patron est au café, il n’a pas le code d’accès mais le badge. Si je veux bien patienter un peu. Je n’ai pas besoin d’attendre, une femme d’une soixantaine d’années arrive. Je crains un instant que ce soit celle qui m’avait rabrouée au téléphone, il y a quelques mois. Je déroule timidement mon histoire, mon projet de faire poser une plaque sur la façade. Elle m’écoute, plutôt curieuse. Elle me donne le nom du syndic auprès duquel je pourrais faire ma demande d’autorisation, Rue Crozatier, vous ne pouvez pas le louper. Je m’enhardis, est-ce que ça la dérange si j’entre dans le hall ? Je lis les noms sur les boîtes aux lettres. Je lui raconte que du temps de ma grand-mère, il y avait un ascenseur à grille, qui faisait un bruit épouvantable. Maintenant nous avons un ascenseur moderne.Je peux le voir ? Tout en me donnant accès aux étages elle m’explique qu’ au deuxième vit une famille installée depuis toujours, ils ont peut être connu votre famille ? peut-être, ma famille vivait au premier, ah, au premier ce sont des locataires. Elle me salue et prend l’ascenseur. Je ne reconnais pas la cage d’escalier, comme je n’ai pas reconnu la façade la première fois que je suis revenue au 14. Je monte à pied au premier. J’hésite devant la porte laquée d’un brun caramel qui ne me dit rien non plus. C’est pourtant bien celle là. Franchie cent fois dans l’enfance. Celle là que les soldats de la Gestapo ont martelé à l’aube du 7 mars 1944. Cette poignée de laiton ronde dans laquelle je peux imaginer la silhouette d’Antoine qui se reflète. Je pourrais frapper. Je pourrais mais je n’ose pas. Je colle l’oreille contre le battant. Tout est calme. Le bois froid contre ma tempe. Je n’entrerai pas. Pas aujourd’hui. Derrière cette porte, il n’y a plus personne. Je touche presque, physiquement, l’absence et la mémoire. Je redescends, tremblante.
Je devrais retourner travailler, mais le syndic est à deux pas. C’est une échoppe vieillotte. Quand j’arrive, une femme blonde ferme la porte à clé depuis l’intérieur. Quelques minutes plus tard, elle reapparait, je souris, elle m’ouvre. Je déroule mon petit fil, C’est un peu particulier… Elle m’écoute attentivement. Cette attention me fait du bien. Elle cherche un papier, sort une grande carte bristol, l’email n’y figure pas, elle le note au stylo. Écrivez-nous, on vous guidera.
Ces adresses retrouvées, ces boîtes aux lettres, ces couloirs où je me suis glissée, sont des lieux où Antoine a vécu. C’est nouveau d’imaginer sa présence, maintenant que je connais son visage, une part de son histoire. Les espaces continuent à vivre malgré l’absence. Les portes ont été repeintes, les serrures changées, les ascenseurs remplacés. Les murs se taisent, mais ils ne savent pas à quel point je suis obstinée.
Ahn Mat nous envoie un message vidéo depuis Phú Yên, il marche sur une plage immense bordée de falaises avec Isabelle. Ils ont l’air seuls, heureux, libres, et un instant j’ai imaginé que ce serait un voyage possible, moi qui n’avais jusqu’alors jamais été curieuse du Vietnam, comme je n’ai longtemps pas été curieuse de pays lointains, si ce n’est pour aller à la rencontre d’un·e ami·e, d’un projet qui en justifie le déplacement, je dissimulais ma peur de l’avion. Et si j’ai fini par développer un certain goût du voyage, si maintenant j’aime l’avion, cet endroit où je suis vraiment tout près de mon père, je rechigne vraiment à l’utiliser parce que je veux cesser de participer au saccage. Je ne suis pas exemplaire, le Japon trouve encore grâce à mes yeux, mais chacun de mes séjours là-bas est dicté par mon activité professionnelle. Pourtant, devant leurs beaux visages souriants, pour retrouver l’intensité des moments partagés avec Ahn Mat et Isabelle, pour marcher à mon tour sur cette plage immense, pour me dépayser auprès de mes ami·e·s, je crois que je serais prête, peut-être, à reprendre l’avion.
Et ce sont ces choses dérisoires comme la bande de gamins — ils n’ont pas dix ans — ils parlent avec leurs pères, leurs oncles ou leurs grands cousins. Ils racontent comme ils ont aimé Columbo regardé la veille chez mamie, comme il est fort l’air de rien. J’ai trouvé ça touchant qu’ils soient sensibles à l’inspecteur, personnage qu’on trimballe nous aussi depuis l’enfance, dont on continue parfois à regarder les rediffusions du samedi soir par nostalgie. Dans ma famille — ma mère surtout — on lui trouvait une ressemblance avec mon oncle Simon.En réalité je ne vois pas bien la ressemblance si ce n’est cette couleur beige de l’imper, dans laquelle mon oncle disparaissait, ses polos, ses pulls, ses pantalons, sa robe de chambre, tous ses vêtements semblaient avoir été plongés dans un même bain de teinture beige.
En lisant Gabrielle Filteau-Chiba j’apprends le mot épeurante.
Découvrir le nouvel atelier de gravure, les nouveaux espaces, la lumière malgré la pluie. J’aime ce changement, c’est beaucoup plus proche de chez nous. Ce quartier est lié à de nombreuses marches du dimanche, et il me permet de prendre une bonne décision : le mardi je rentrerai à la maison au lieu de retourner travailler rue de Charonne.
Je vais te dire, ça manque d’été… Oui, peut-être que si nous avions quatre étés dans l’année je prendrais le temps de relire Ada ou l’ardeur.
Dîner chez Arnold. On découvre le nouvel appartement, la vue incroyable. Peut-être qu’avec cette vue j’aurais moins envie de quitter la ville. En en parlant avec lui, en observant sa réaction attristée, je mesure le lien manquant entre mes filles et ma mère. Au cours du dîner il évoque un souvenir du voyage à Florence, nous avions seize, dix-sept ans, un échange de mots que j’avais oublié, qui aura certainement été à l’origine de notre amitié.
Je n’ai pas noté le numéro exact de la rue Crozatier où j’ai rendez-vous avec les filles d’Erbalunga. Ce n’est qu’au dernier moment, alors que je suis déjà en retard, que je réalise que c’est presque à l’angle de l’avenue de Corbera. Je m’en veux, j’aurais pu venir un peu plus tôt, me poster en bas de l’immeuble, attendre. Un soir en semaine, à cette heure-là, j’aurais peut-être croisé un habitant, saisi une opportunité pour entrer dans l’immeuble. J’ai le don des actes manqués. Je rejoins les amies mais entrant dans le restaurant déjà je regrette, je sens la chamade. Je suis sans doute trop bien élevée pour m’autoriser à ressortir aussitôt ou est-ce encore cette peur, rester seule au pied de l’immeuble, ou pire, être éconduite.