comanche #15

Vous marchez d’un même pas en costume d’officier, avec vos galons, vos ailes brodées au-dessus de vos poches poitrine, vos casquettes, vos gabardines repliées sur le bras gauche. Ton compagnon regarde l’objectif avec aplomb, toi tu es ailleurs, une phrase en suspens. Dans ta posture, ta corpulence, ton expression, quelque chose de familier me touche, comme Alex te ressemble. En arrière-plan je ne reconnais pas les trottoirs larges de la ville surexposée, au dos de la photographie il y a une mention manuscrite de Marie-Louise au crayon, Ro et Delorme, bd Saint-Michel.

Delorme, un nom qui revient souvent dans tes courriers. Un nom qu’il me semble avoir entendu aussi — petite fille — dans la bouche de Pierrot. Delorme. Je pressens qu’il a joué un rôle important dans ta vie. Je lance une nouvelle recherche sur le net, à la fois excitée et inquiète. Sa carrière de pilote sur le Concorde donne à Delorme une discrète présence numérique. Écrire cette formule me fait sourire intérieurement — présence numérique, tu ne peux imaginer ce que c’est. Je remonte le fil, contacte l’association d’astronomie dont il a été membre actif il y a une quinzaine d’années. Il sait à peine que j’existe, il a quatre-vingt-cinq ans, quand il apprend que je cherche à le contacter, il m’appelle dans l’heure. Caroline, Delorme à l’appareil, ton père, c’était mon frère. Mes lèvres tremblent — heureusement c’est lui qui parle. Il me tutoie, me dit le bonheur qu’il aura de me raconter votre amitié, votre jeunesse aventureuse dans l’armée de l’air. Impatient, il me livre déjà quelques anecdotes, je note à la hâte, Canada, Marrakech, Chevrolet, merveilleux. Il entrecoupe ses phrases d’un tic de langage, Si tu veux. Paris le fatigue, il est venu enterrer un copain le mois dernier, il s’est endormi au café, il a loupé son train, pour le rencontrer il faudrait le rejoindre à Sainte-Marine, près de Quimper. Oui bien sûr je vais venir, as-tu un hôtel à me conseiller ? Il n’en est pas question, de toute façon ici c’est morte saison, tu ne trouverais pas à te loger, tu dormiras à la maison, nous avons une chambre pour toi. Incrédule. Les jours qui précédent mon départ Delorme m’envoie des messages attentionnés, il se réjouit de me voir bientôt, il m’attendra devant la voiture où j’ai réservé ma place, je le reconnaitrais avec ses cheveux blancs — moi je porterai une veste verte. Le tapis roulant de la correspondance de la gare Montparnasse n’a jamais été aussi long, mes jambes aussi faibles. En montant dans le train qui me conduit vers Delorme, le trac me submerge, je sais que c’est toi qui m’attend au bout du voyage. J’ai à peine posé un pied sur le quai de la gare de Quimper que je vois accourir de loin l’ami aux cheveux blancs, il n’est pas en retard, mais essoufflé il s’excuse, Le stationnement c’est devenu si compliqué. Il m’écrase contre sa poitrine, m’écarte brusquement, me regarde, je n’en mène pas large. Sa femme nous attend dans la voiture, plus âgée, moins alerte, son calme et sa douceur tempèrent l’électricité ambiante. Nous prenons la route, Delorme conduit vite, c’est un truc de pilote — à aucun moment je n’ai peur. Volubile, il commente le paysage que nous traversons, m’explique la douceur du microclimat de Sainte-Marine, la beauté des mimosas en février. Nous arrivons devant la maison de granit. Autour un jardin planté de camélias et de rhododendrons que Delorme entretient amoureusement, Avec l’âge je laisse quand même un peu les choses aller. L’intérieur clair ressemble à une maison de vacances, sur la table du salon traînent les miettes d’un apéritif. Je prends place sur la banquette qu’il désigne, il me tend une chemise cartonnée bleue qu’il a préparée à mon attention, sur une étiquette d’écolier d’une écriture presque enfantine il a inscrit mon nom de jeune fille, déjà tu t’imposes. Dedans, quelques photographies où vous apparaissez tous les deux, le menu du dîner pris à bord du Paquebot Liberté en août 51, la chronologie manuscrite du temps militaire accompli ensemble, une copie de son carnet de vol qu’il tapote de l’index — il faudrait vraiment que tu puisses mettre la main dessus, ça te dira tout du parcours de ton père, il y a bien quelqu’un qui doit l’avoir, ton frère peut-être ? Sur le registre sont consignés tous les vols, appareils, formateurs, copilotes, distances et figures accomplies. Je n’ose pas lui avouer la fâcheuse manie de Pierrot — se débarrasser de tout —, Nous avons beaucoup déménagé, sans doute le carnet a été perdu au retour d’Algérie. Il évoque déjà ses souvenirs, pressé de me raconter ce qui depuis mon appel remonte dans sa mémoire. Sa voix est forte, arrondie d’un accent moelleux. Je lui demande l’autorisation de l’enregistrer avec mon téléphone, je prends aussi quelques notes.Le programme d’entraînement aérien de l’OTAN. L’engagement en 1951. La base militaire d’Aulnat. Il n’y a pas de photo d’Aulnat — le Camp Nord, personne n’aurait voulu s’en souvenir, entre nous on l’appelait camp de la mort tellement l’endroit était sordide. Les bâtiments lamentables, flanqués dans une grande plaine entre la voie ferrée et la route de Clermont-Ferrand, à Pont-du-Château. Les repas froids et vaseux, servis au camp B à une heure de marche de celui où vous dormiez. L’eau glacée des douches qui coupe le souffle. L’air glacial aussi qui se glisse dans les chambres crasseuses. Mon père, tu l’as rencontré à quel moment ? Il était déjà là quand je suis arrivé à Aulnat, ça a été un coup de foudre, on est vite devenus inséparables. Il sourit, ses yeux brillent.

Dans une lettre à Claude, tu écris, Sœurette chérie Quelle joie de retrouver l’ambiance des pistes, exceptionnelle, les manœuvres, les mains fermes sur le manche, en siège arrière les yeux rivés sur la nuque de l’instructeur, les vrilles, les tonneaux, les renversements, les boucles, les décrochages, les rétablissements, l’horizon qui reprend sa place. Je demande à Delorme s’il aimait ça, lui, la voltige. Il hésite. Oui, mais l’acrobatie c’était vraiment le truc de ton père. Le chef pilote de la formation c’était Louis Notteghem ! J’entends la fierté du bonhomme. On était le premier contingent de soldats français à partir au Canada, c’était pas l’Amérique dont on rêvait, mais Centralia était réputée meilleure école du Pacte Atlantique, on n’allait pas faire la fine bouche. L’après-midi file, nous ouvrons le champagne que j’ai apporté, Delorme apprécie particulièrement puisqu’il est presque Rémois, nous rions. Il me donne l’impression de remercier la vie à chaque instant. Après Aulnat, il me raconte l’Ontario, Winnipeg, Marrakech. Il me confie votre fraternité qui le conduira devant ta tombe, vingt ans après, au bras de Pierrot qu’il ne connaissait pas.

comanche #5

Les jours sont blancs, le chagrin le désordre s’étalent. Les certitudes effondrées. Chez la psy je dis Un moment j’ai pensé que ce n’était peut-être pas un accident, enfin qu’il l’avait un peu cherché. Vous croyez que quelque chose dans la vie de votre père l’aurait poussé au suicide ? Non ce n’est pas ce que je voulais dire — Dis-moi que tu ne voulais pas mourir — mais il a grandi avec l’idée que son père n’était peut-être pas son père, enfin c’est ce que sa mère lui a raconté, c’est ce qu’elle voulait qu’il croie. Comment on grandit avec ça ? Mes joues prennent feu. C’est ça que je suis venue vérifier ? La psy me regarde, ses yeux clairs presque surpris, C’était votre père, il vous a aimée, vous ne devriez pas en douter. Hébétée. Laisser monter un souvenir. C’est l’été, Philippe berce notre cadette, elle a deux ans, je vois leur peaux moites écrasées l’une contre l’autre dans l’étreinte tendre, je vois de l’amour entre eux — deux ans c’était ça mon âge quand tu es mort, alors j’ai pensé Toi et moi ça a été. Oui vous avez le droit d’être triste. Ce qui me rend triste c’est l’oubli, l’effacement. Ce qui me rend triste c’est de m’être réjouie de perdre ton nom le jour de mon mariage. De ne presque rien savoir. Dans la famille de votre père, il y a certainement quelqu’un qui pourrait vous parler de lui. J’ai remonté le quai de Valmy, le vent soufflait comme en bord de mer, j’étais saoule de vent et de chagrin. Je ne sais pas pourquoi je n’y ai pas pensé avant, là je me suis souvenue de Claude, ta sœur aînée, nous l’avions revue quelques fois après le drame, puis nous l’avions perdue de vue. Je calcule son âge, ça me fait peur, je m’autorise à la croire en vie. Je crois aussi qu’elle saura me parler de toi. Je ne pense plus qu’à ça, retrouver Claude. Je la cherche, des dizaines et des dizaines de requêtes sur internet. Des mois durant — mes explorations restent vaines. Dépitée par la toile muette, je construis un arbre généalogique sur une application en ligne — comme si les actes d’état civil, les noms de villes, les successions de dates pouvaient remplir les silences. Il y a les prénoms de mes ascendants, leurs lieux de naissance, leurs métiers, je relie leurs migrations aux miennes, je jette des ponts périlleux, m’amuse d’homonymies, m’étonne de schémas à répétitions, combien de voyageurs de commerces, combien de veuves, combien de fils naturels ? Ça fait diversion, ça me console. Un jour je reçois un message intrigant via la messagerie de l’application — Une personne avec qui vous avez des ancêtres communs veut communiquer avec vous. Je me méprends sur le sens de cette phrase à l’allure mystique, je t’invente une famille illégitime. La messagère s’appelle Hélène, elle est dame de compagnie, elle fait des recherches pour ta sœur, c’est comme ça qu’elle a rencontré mon arbre. Vois comme la vie est joueuse, je renonçais et nous nous retrouvons, Claude et moi, plus tard je dirais que c’était un miracle. Elle a bien les quatre-vingt-treize ans que j’avais calculé, elle vit auprès de sa fille dans le Brabant wallon. Hélène insiste, Là-bas, on attend de mes nouvelles. Je suis tétanisée, entre excitation et peur, trouve des prétextes pour retarder l’appel, c’est l’été, il n’y a pas beaucoup de réseau dans le coin où nous sommes en vacances, ni d’intimité pour échanger. De retour à Paris je me résous enfin, suis rassurée de tomber sur le répondeur, mais j’attends fébrilement que ma cousine me rappelle. Sa voix me trouble, sa timidité prolonge la mienne. Elle me raconte le quotidien à Lasne, m’annonce son prochain départ en vacances avec son époux, elle confiera alors Claude aux bons soins de la dame de compagnie. Et si Claude avait la mauvaise idée de disparaître ? Je suis honteuse que cette pensée me traverse, mais je préfère précipiter ma visite, l’impression que dorénavant le temps m’est compté, Après la rentrée il me sera plus difficile de venir vous voir, Qu’à cela ne tienne rejoins-nous le week-end prochain.