nous finissons par rire

Pluie, je devrais dire sceaux d’eau, et vent, marche le long du canal Saint-Martin. Je décide de faire du stop pour me mettre à l’abri, échanges joyeux avec la jeune conductrice qui me dépose à deux pas de l’atelier. Le soir conversation par messagerie avec ma fratrie, autour d’une sépulture, décidément mes morts cette année… ça tourne à l’absurde, je crois que nous finissons par rire, chacun derrière l’écran. Et trouble profond, ce sujet qui tombe au moment  où je livre à un regard extérieur le travail mené depuis un an. Si difficile de « lâcher l’affaire », je pourrais ne jamais finir, il y aurait toujours un mot à déplacer, une phrase à retoucher. Je pourrais ne jamais me résigner, l’oubli ne me serait d’aucun secours, je pourrais caresser doucement son absence, la réveiller un peu chaque jour, lui rendre l’éclat de son regard, le poli de ses mains fines, le mystère de sa voix.

un jour ordinaire

27 septembre 2019, 0h00. Un nouveau jour commence, je vais me coucher. J’ai attendu minuit pour pouvoir écrire cette phrase. J’ai prolongé l’entre-deux jours à l’écoute du clapotis de la pluie derrière les volets en PVC. Le réveil à sept heures et demi me sort d’un mauvais rêve — ma mère part en voyage en train pour un ailleurs, elle doit me livrer quelque chose avant son départ, je cours sur le quai en essayant de la rejoindre alors que le train avance, je veux attraper l’objet empaqueté qu’elle me tend depuis la fenêtre à demi ouverte, ses yeux sont perdus dans le vide, je voudrais oublier ce dernier regard, oublier son esprit ailleurs. Je m’extrais lentement du lit, alourdie du manque de sommeil, et de l’apparition de ma mère disparue. J’apprécie le silence du salon, l’absence des filles, le sommeil de Philippe, ce moment rare de solitude alors que le jour gris et mou paraît. Je trouve un sens à mon rêve, je le note, ça me donne envie d’écrire, mais j’enchaîne les rituels du matin, la douche, l’eau à bouillir, le thé, la contention sur la cheville, je ne peux me soustraire aux contraintes de ce jour, je m’oblige, l’écriture ce sera pour le métro, pour la salle d’attente du comptable, pour les vides minuscules de la journée, pour ce soir avant minuit. Métro aérien, entre Stalingrad et Courcelles je me dis que septembre fatigue, peut être que c’est la ville, que c’est le monde, que c’est la terre elle même, l’addition sauvage d’incendies, de noyades, de degrés celsius, de femmes mortes sous les coups de leurs maris, d’arbres déracinés, de gestes inouïs, d’effrois, de plastiques, de phrases honteuses, d’anti-IVG, de lassitude, septembre fatigue. Je sors, l’air est très doux, la journée sera hantée par les mêmes questionnements sur l’écriture en cours, encore. J’achète Libération, juste pour la photo, je me fous de l’histoire, du bonhomme rien à dire, je voulais même pas l’acheter le Libé, juste prendre la une en photo, mais il était planqué, j’ai demandé à la marchande de journaux du kiosque à Courcelles, elle l’a sortit de derrière les fagots, je me suis sentie obligée de le prendre, et puis cette quatrième de couverture qui me touche, cette main vieille en au revoir, je ne verrais jamais les mains vieilles de mes parents, aucun d’eux n’a prit le temps de me dire au revoir. Je me concentre sur l’instant, j’aspire une bouffée de l’air mou et gris, mes fantômes m’accompagnent, ce sera un jour ordinaire.