ce qui a compté

La semaine s’est emballée et je ne suis pas sûre d’être capable d’en remonter le fil. Sensation que les jours se sont rabattus les uns sur les autres, comment désigner ce qui a compté, ce qui aurait mérité d’être retenu ? Le journal me résiste et pourtant je ne sais pas à renoncer à ce rendez-vous hebdomadaire, à cette tentative répétée de mettre un peu d’ordre.

Le café dans l’air vif, puis les hauteurs de Montmartre. La trace de Rome, puis de Venise dans les détails, des villes logées dans une autre.

Le déjeuner rue des Taillandiers. La cuisine et le service authentiquement japonais, et mon coeur qui s’est mis à battre plus fort.

J’essaie d’avancer sur un fragment de Corbera, l’ordinaire des jours qui ont précédé le départ au Canada. De cette période, je ne sais presque rien, il n’y a pas de récit.
Seulement quelques dates, le mariage, la naissance de mon frère, les photographies de Noël. Je ne peux qu’imaginer, mais imaginer reste une opération fragile. Ma mère et moi sommes si différentes. Avoir vingt-deux ans en 1962 n’a rien à voir avec ma propre expérience de cet âge. Vivre en couple à ce moment-là n’obéissait pas aux mêmes règles. Leurs gestes, leurs attentes, leur liberté, qu’avons nous en commun ? Le monde n’était pas réglé par les mêmes peurs, ni par les mêmes promesses.

J’entends The Man I Love, je pense d’abord à Pina Bausch, puis à Arnold.

Je travaille sur la miniature. Je recommence à penser l’espace, je prends des mesures, je réduis, j’ouvre des fenêtres. Je reproduis le motif du carreau de ciment de la chambre d’Erbalunga qui n’existe plus. Il s’agit toujours de donner une forme à une absence. J’imagine un tiroir qui se logerait sous le sol, un espace caché, à l’intérieur seraient abrités les souvenirs, sous forme de bandes de textes tapuscrits.

le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers
le surgissement de la citadelle dans la lumière du soir
les cheveux gorgés d’eau de mer
le café dans les verres teintés
la lune qui se lève sur l’horizon comme un soleil
les montagnes en copeaux de chocolat
la voiture gorgée d’air chaud
les vitres qu’on baisse pour l’illusion de fraîcheur
le grésillement de l’allume cigare
l’odeur d’encens et de tabac blond
l’aube, son odeur de pluie froide
la vigueur du soleil
l’ombre nette des palmiers sur la place
l’obstination des fourmis
l’odeur rance et poudrée de son rouge à lèvres sur mes pommettes
la lumière du phare de Pianosa à l’horizon
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
l’aube d’été ouverte par les chants d’oiseaux
le soleil déjà tiède, suspendu dans l’air sec
une lumière venue d’ailleurs, surnaturelle, ardente
l’eau alourdie de chaleur
un scintillement dans la dentelle des arbres
son parfum de peau ambrée …/…

Philippe, exceptionnellement, ne travaillait pas ce samedi. Il travaille sur les corrections du texte à paraitre en mai. Le ciel s’obstinait dans le bleu alors nous sommes sortis, et le ciel s’est couvert. Nous avons rejoint la rue Bonaparte pour découvrir la miniature installée dans la vitrine de la nouvelle boutique d’Antoinette Poisson. Bien que celle ci soit décorative, elle exerce toujours une même fascination. Je me demande d’où celà vient, peut-être parce que tout semble être à sa place, contenu, et nous donne l’illusion d’un monde habitable. On repartant on avait des lumières sublimes sur la Seine et je me suis dit que j’allais écrire le journal.

La nuit est tombée, et pourtant j’ai entendu une foule de chants d’oiseaux.


l’illusion d’une douceur

Je voulais photographier une étape de mon projet miniature et je découvre que la carte SD du Canon est sans doute restée dans le ventre de l’iMac, à l’atelier rue de Charonne. Le jour baisse, il fait froid, je suis fatiguée. Je n’ai aucune envie de parcourir presque quatre kilomètres pour aller la récupérer. Pendant quelques minutes, le journal est remis en question.

Puis me suis souvenue que je n’avais pas photographié la neige. Pas une seule fois alors qu’elle est tombée généreusement, à deux reprises. Et j’ai entendu la joie des filles qui étaient encore là lundi. Mais je suis passée à côté, entre les flocons, accaparée par la reprise, je n’étais pas dans le bon mouvement. Je vois partout des images de la neige, sa magie, l’émerveillement partagé, je regrette ma paresse, de ne pas avoir pris l’appareil. Mercredi, une deuxième chance m’est offerte, et pourtant je n’y arrive pas non plus. La neige tombe trop vivement, et quand je m’octroie une pause, c’est déjà trop tard, la neige a disparu. Mais je me souviens nettement de la métamorphose, la ville glisse dans la torpeur, les bruits sont amortis, tout donne l’illusion d’une douceur. Il y a aussi  des camps de fortune sur les trottoirs. Et le bébé hurlant dans la poussette. Sa mère n’arrive pas à lui maintenir les mains sous la couverture. Il n’a pas de gants. Ses doigts tremblent dans l’air glacé. Il crie encore, parce que le froid brûle ses petites mains.

Il a un bon boulot aux archives, j’attrape la phrase au vol. Je me dis que cela aurait peut-être pu me convenir, un bon boulot aux archives. La méthode, sans doute, m’aurait embarrassée. Mais le souci de la conservation. Le fait d’être dépositaire de quelque chose. Je repense à ma prof d’arts plastiques. Elle me regardait superposer des couches de gouache transparente pour approcher une idée de la peau. Elle disait que je devrais faire de la restauration, envisager l’école du Louvre.

Je me réveille avec l’impression que les filles sont encore là. Leur présence persiste quelques secondes, puis la maison reprend son volume habituel. Je suis à ma place de mère, ce que je serai toujours. Et en même temps, je me suis habituée à cette liberté retrouvée, à cette autre organisation du temps. Je ne serais pas prête à revenir en arrière.

Renée Nicole Good. J’ai beau fermer les yeux, je revois son nom apparaître sur le mur Facebook d’un ami. Je cherche et je découvre son visage. C’est presque toujours le même portrait qui circule. Une image recadrée. Le visage souriant, les boucles blondes, les épaules dénudées, les paupières inférieures légèrement gonflées. Elle paraît ancrée, confiante. En poursuivant, je découvre la photographie originale. Elle est debout sur une plage, porte une longue robe pourpre, largement décolletée. Elle est enceinte, ses mains encadrent le ventre. Ce geste. L’ondulation claire des cheveux. L’arrière-plan flou de la mer. J’ai pensé à la Vénus de Botticelli, une icône.

Nous regardons The Brutalist, je ne crois pas avoir aimé, même si j’ai admiré certains plans et le jeu des acteurs. Dans la boutique de mobilier du cousin, déjà bien installé en Pennsylvanie, apparaissent des chaises identiques à celles que possédait ma mère. J’ignore à quel moment elles sont entrées dans le patrimoine familial. Ont-elles voyagé du Canada vers l’Algérie, puis de l’Algérie vers la France ? Je les ai toujours connues, la teinte chaude du bois que ma mère vaporisait une fois par semaine d’un produit odorant dont le nom m’a longtemps suggéré qu’elles étaient en cèdre. Nous avions dissimulé leur existence au notaire, au moment où nous avons dû renoncer à l’héritage. Il avait posé la question, mais il n’y a rien, pas même des meubles ? Sans même nous consulter du regard nous avions nié l’existence des meubles. Que valaient elles au juste ces quelques chaises en bois d’Amérique ?  Il y avait aussi une table, un secrétaire, un vaisselier du même style. Les chaises, il me semble que c’est finalement ma sœur qui les a récupérées. Les meubles ont continué à circuler ainsi, hors procédure, certains objets ne se transmettent qu’à condition de rester partiellement cachés.

Le dernier rêve de la nuit. Nous sommes hébergées chez des amis de ma mère, je partage la chambre de mes filles qui sont devenues mes sœurs. Je suis perdue, je demande à Alice ou je peux prendre une douche, si je peux lui emprunter des vêtements. Je m’inquiète de savoir comment rejoindre le lycée car nous sommes loin, à une heure de route de Marseille. Puis la chambre reprend sa place.

merci à Pierre Ménard pour le prêt des photographies de neige.

une immense tendresse

Visite en famille de la maison de Victor Hugo, place des Vosges. Dans la cage d’escalier, un vitrail représente un profil de femme dont les traits stylisés me rappellent les figures des cartes à jouer avec lesquelles je me racontais des histoires enfant, assise sur le tapis persan, un jardin merveilleux où rois, dames, valets se courtisaient pendant que les conversations adultes se fondaient au-dessus de la table du déjeuner. Je découvre que VH était un acheteur compulsif d’objets, peu soucieux de leur valeur, il s’attache surtout à leur étrangeté, leur beauté. Il les accumule, les détourne, les met en scène, saturant l’espace pour mettre en scène sa vision. Il y a également des photographies de Hauteville House, l’exposition tout entière est comme un appel à enfin concrétiser ce voyage. C’est la représentation d’une miniature que VH avait réalisée avec son amie Louise Bertin pour Léopoldine, Charles et François-Victor qui m’a attirée ici. Elle est bien là, dès l’entrée du parcours, fabriquée à partir de cartes à jouer, fascinante de minutie, on est bien au-dessous du un/douxième traditionellement utilisé pour les maisons de poupées. Et je me demande avec quels personnages, ou quel objet simulacre, les enfants jouaient.

On m’a appris à ne pas aimer le Sacré Coeur, ce serait une faute de goût d’apprécier cette écoeurante meringue blanche posée sur la ville. Mais je l’aime en secret. Je l’aime parce que je me souviens qu’on le voyait depuis la salle de bain de l’appartement du boulevard Bessières, celui où nous avons vécu avec ma mère au retour d’Algérie. Il apparaissait dans le cadre étroit de la fenêtre, presque irréel, inaccessible. Peut-être que je n’aime pas vraiment le monument, mais cette distance, le souvenir de ce point de vue précis, mon plus lointain souvenir.

Insomnie, mes pensées en déroute, se percutent, reviennent, le corps s’épuise à chercher une position juste.

Elle porte, roulées dans du papier kraft, quelques branches de gui. Elle dit qu’elle aime bien cette tradition. Et je me représente la scène, elle, sa famille, ou les invités, venant chacun.e leur tour s’embrasser sous les branches délicates. Je n’ai pas vraiment le goût des traditions, j’aurais tendance à les fuir même, jamais autant perçu autour de moi une telle hantise des fêtes de fin d’année. Mais dans le grand chaos ambiant, je me suis représentée la scène comme dans un film, merveilleusement éclairée. Et j’allais jusqu’à entrer dans la scène, j’y conviais toutes celles et ceux que j’aime, et il y aurait une immense tendresse dans nos baisers échangés.

Jour d’anniversaire, touchée par les cadeaux si attentionnés. Puis nous regardons un de nos films cultes, rituel familial de fin ou de début d’année, celui-là découvert l’année de la disparition de Jacques, douze ans déjà. Les images et les chansons que nous connaissons par cœur, qui ne demandent aucun effort, qui réconfortent. Elles ouvrent une envie de New York, une projection plus qu’un désir réel, parce qu’il m’est devenu impossible d’envisager ce voyage, c’est devenu un désir abstrait.

C’est une série datée, que je n’avais pas suivie lors de sa diffusion car nous n’avions pas la télévision. À l’époque j’étais salariée d’un bureau de création et une grande partie de mes collègues regardait cette série avec passion, commentant le lendemain la diffusion de la veille. Je me sentais à l’écart, comme je l’étais enfant car je n’avais le droit de regarder la télévision que dans un cadre très restreint, aussi je faisais semblant d’avoir vu les films que les autres commentaient, ayant développé un art du bluff épatant, enfin c’est que je m’imaginais. À l’époque d’X-files, la différence c’est que je m’enorgueillissais de ne pas faire partie du troupeau, l’écart n’était plus subi. Pendant ces vacances, nous regardons la série avec les filles. Je ne suis pas vraiment captivée par les intrigues. Mais je souris que dans chaque épisode les lampes torches balaient les plans de nuit (il faudrait vérifier). Je suis fascinée par le catalogue de maisons américaines auxquelles les héros viennent frapper. Mais ce qui fait pour moi le sel de la série, ce sont les voix off de Mulder et Scully qui tiennent des journaux de bord de leurs expériences, c’est le lien qui se tisse entre eux, l’attention portée de l’un.e à l’autre. Alors nous nous moquons nous-même de notre impatience à les voir céder, attentives à la moindre tension, bien que nous ayons deviné qu’il n’en sera pas question.

Je commence ma miniature. Je reproduis le lit de la chambre d’Erbalunga avec du fil de fer et une chute de carton. Puis l’idée du leporello s’impose, une suite de fragments liés par le pli, un paysage qui se déplie, dans lequel viendront peut-être s’inscrire des souvenirs. J’ignore encore quelle forme prendront ces souvenirs, bribes de textes ou images miniatures. Mais quelle joie de découvrir que ce projet me relie à mon histoire d’une manière inattendue.


une question de tempérament

Les filles à la maison. Et mon énergie dévorée. Fatigue de fin d’année. Saturation des réseaux. L’impression de trop-plein avant même qu’elles arrivent. Heureusement, elles ne sont plus des enfants. Pourtant Nina me l’a dit il y a quelques jours, à la lecture du journal elle a parfois l’impression que je parle d’elles comme si elles étaient encore petites.
Je jalouse Philippe, sa capacité à travailler dans le salon, au milieu de leurs échanges. Il a toujours su s’extraire. Je n’ai jamais cherché à le faire. J’ai longtemps cru que c’était une question de tempérament. Finalement, je crois que je n’ai jamais pensé que c’était possible. Il a fallu les retrouvailles inespérées avec ma tante, puis le projet Comanche, puis l’autonomie des filles, pour que s’ouvre la possibilité d’écrire.

J’ai évité un corps couché à même le sol, cherchant un peu de chaleur sur les grilles d’aération du métro. C’est le Noël le plus froid depuis quinze ans. La phrase tourne en boucle.

Je n’ai pas la nostalgie de mes Noëls d’enfance, je les ai oubliés. Mais je me souviens de la joie de certains cadeaux. Un couffin reçu à Corbera. Un beau livre offert par Véronique, Histoire d’un casse-noisette. Je me souviens surtout de son poids, de la lenteur du récit, des illustrations précieuses et mystérieuses, plus importantes pour moi que l’histoire elle-même, peut-être qu’elles sont à l’origine de ma vocation. Je n’ai aucune nostalgie de ces fêtes passées en famille. Pourtant, pour la première fois depuis des années, un sentiment de manque.

Alors que l’IA dévore la planète, je déballe mes cadeaux de Noël. Un programme de relaxation politique à objectif tendrement insurrectionnel, un guide de randonnées autour de Paris, une ode à la résistance poétique et politique, un gilet crocheté à la main, enfin deux essais sur l’IA.
Il, elles pansent ma colère. M’invitent à marcher. Respirer.

Période foutraque, épuisante mais joyeuse. Je me concentre pour savoir quel jour nous sommes. Les projets s’accumulent et restent en attente. Corbera est là, massif, exigeant, en sommeil, je me demande parfois si je ne devrais pas renoncer au journal pour lui accorder toute mon attention. Je me demande si le journal ne me donne pas l’illusion de travailler. Je ne suis pas sûre que Corbera avancerait davantage sans le journal. Sans lui, beaucoup de choses se dissoudraient avant même d’avoir été nommées. Le journal est déjà une forme, l’écarter au nom d’un projet plus ambitieux serait sans doute une erreur.

Finalement, la seule chose que je me sente capable d’attaquer en cette fin d’année, c’est ma création pour le festival Miniature. Peut-être parce que le thème, voyage mémorable, m’autorise quelque chose de plus intime. J’entrevois comment y mêler différentes techniques, comment faire tenir ensemble des images, des matières, peut-être du texte. Un objet personnel. Je commence par fabriquer le lit en métal de la chambre disparue d’Erbalunga.

Nous marchons pour rejoindre le parc de la Butte du Chapeau Rouge. Beau soleil, froid glacial. Le parc est désert, un jardinier semble surpris de nous voir, nous salue, puis sa collègue qu’on aperçoit dans les buissons nous salue à son tour. Prendre de la hauteur. Les perspectives s’ouvrent dans la lumière tranchante et les arbres nus dialoguent avec la ville.




ces proximités invisibles

Après avoir attrapé quelques lumières sur la Seine nous déjeunons dans un bistrot de l’île Saint-Louis, où se mêlent touristes et familles pour un repas dominical. À côté de nous, une grande table occupée presque exclusivement par des femmes. L’une d’elle retient mon attention, peut-être ses cheveux très courts, ou les larges lunettes de soleil qu’elle porte à l’intérieur malgré la pénombre, elle me rappelle Éva, retrouvée sur une des petites photos de Corbera. Le repas est plutôt bon, j’essaye de justifier notre présence dans ce lieu qui ne nous ressemble pas vraiment. La conversation de nos voisines finit par m’atteindre, elles sont Corses. Elles parlent de la langue qu’elles comprennent plus ou moins, qu’elles pratiquent parfois, je les jalouse, regrette de n’avoir pas su m’y intéresser quand j’ai vécu à Bastia. Parfois je me trouve ridicule d’être sensible à ces proximités invisibles. Nous rentrons par la rue de Turenne pour profiter du soleil. Je croise un visage familier, je fais quelques pas, j’hésite, je me retourne et l’appelle. C’est la meilleure amie de ma petite sœur avec sa fille qu’elle vient retrouver à Paris. Elle vit en Corse, nous échangeons quelques nouvelles, nous nous promettons de nous revoir lors d’un prochain séjour sur l’île.

Dans le métro, la femme qui me fait face change de place. J’ai d’abord cru que ça la dérangeait de me voir manger un sandwich, en mon for intérieur je me disais que c’était n’importe quoi d’en être réduite à considérer ces vingt minutes de trajet comme une pause déjeuner, mais non, elle voulait seulement échanger avec la dame au chien. Elles s’animent, comparent leurs expériences, évoquent le comportement de leurs petites créatures, se rassurent mutuellement sur leurs bonnes pratiques, tandis que le petit chien sur les genoux de sa maîtresse tremble, stressé par l’agitation du métro.

Revenant dans un lieu où Philippe a vécu enfant, nous découvrons que le bac à sable où il jouait a disparu. Alice nous explique qu’on les supprime pour des questions d’hygiène. Je me demande ce que deviendra l’expression copains de bac à sable si les lieux mêmes de l’enfance s’effacent.

Il faut voir comme elles marchent désormais, comme ils marchent, à pas rapides, la nuque ployée, le visage baissé vers l’écran tenu dans la main gauche. Comment alors  croiser un regard, comment se faire un sourire, comment ne pas se rentrer les uns dans les autres. Parfois j’ai envie de leur faire peur, juste pour vérifier qu’un sursaut est encore possible.

À la pharmacie, ne sachant pas quelle décision prendre, il téléphone à sa compagne — Allô mon amour,  et l’irruption de ce mon amour dans l’espace public était troublante, presque indécente, une intimité étalée là, nous plaçant dans une position de voyeuses involontaires.

Je réponds à un questionnaire sur les violences faites aux femmes. Il y a quelques années je m’étais dit que nous avions échappé à cela dans la famille. On ne pouvait pas tout avoir, il y avait eu bien assez d’accidents, de disparitions, de veuves et d’orphelin·es. Mais à mesure que je répondais aux questions, les violences devenaient tangibles. Et je n’étais plus tout à fait sûre de ce que nous avions évité.

En rentrant je découvre les filles complices au pied du sapin qu’elles sont en train de décorer en écoutant des chansons d’enfance. Elles me racontent  leurs peurs enfantines au coucher, l’endormissement qui ne venait pas alors que la voix du conteur s’était tue depuis longtemps, le moment fatidique où leur père allait se laver les dents, elles ne dormaient toujours pas, la grande inquiétude alors de ne pas réussir à dormir. Elles ont noué sur les branches des bandes découpées dans les chutes de tissus que je collectionne depuis des années. Chacun de ces noeuds me rappelle quelque chose, l’endroit ou le moment où je l’ai acheté, qui me l’a donné et j’ai l’impression que ça redonne du sens à l’installation du sapin.

Je m’aperçois que n’ai pas été cherché le portrait d’Antoine à la galerie de l’avenue de Corbera, je l’ai provisoirement abandonné. Mais ça me plaît de le savoir là bas. J’imagine qu’il a été rangé, que probablement une nouvelle exposition a pris place. Je vérifie sur le web et découvre que la galerie vient d’être vandalisée parce qu’elle accueillait trois artistes Palestiniens. La violence, sa capacité à surgir n’importe où.

une couleur particulière

Avant, il y a eu le chagrin en passant devant les hommages place de la République, la cire fondue déssinait des larmes. Et novembre qui rend tout plus fragile.

Le mardi, j’ai apporté à la galerie de l’avenue Corbera la photo d’Antoine dans son petit cadre ordinaire. L’étrangeté d’apporter cette photo pour l’accrocher précisément là, avenue de Corbera. À deux portes de l’appartement où il a vécu ses derniers jours d’homme libre. L’image exhumée des archives du SHD et non d’un album de famille, retrouverait presque un lieu d’origine. J’avais un peu honte de ne pas avoir mieux préparé les choses, Éric m’a d’ailleurs fait remarquer qu’elle n’était pas bien droite. Après que j’aie réparé ma maladresse il l’a accrochée au mur. Je suis revenue pour l’inauguration, où j’ai pu convier mon neveu Maxime. Puis Éric s’est mis à raconter le projet, pourquoi l’exposition, il interpellait dans la petite foule rassemblée tantôt son frère, une tante, un oncle, une cousine. J’étais au mileu d’une grande réunion de famille, chacun racontait son lien avec ce grand-père ou arrière-grand-père architecte. J’essayais d’identifier des habitant.e.s de l’avenue. J’ai échangé avec deux femmes, la plus agée vivait là depuis trente ans, avait connu le salon de beauté de la marraine de ma sœur, mais ma famille avait déjà quitté les lieux. Éric m’invite à lire mon texte. J’étais émue, essayant de regarder un peu le public, je me perdais dans la page. On m’a applaudie, c’était étrange, je pensais à Antoine, au lien en train de se construire. Puis Éric a enchainé, j’avais du mal à être attentive à ses mots, je regardais ses mains manipuler les feuilles sur le pupitre, m’amusais de son jeu d’acteur. Nous nous sommes éclipsés avec Maxime. Nous avons dîné au petit Thaï de la rue Crozatier. Il m’a dit, en souriant, que c’était étrange de me retrouver au milieu de ces bourgeois, que je n’étais pas tout à fait à ma place, puis il a ajouté que le texte que j’avais lu était beau. Surtout il a envie d’en savoir plus sur la trajectoire d’Antoine et je réalise en écrivant ces lignes que je ne lui ai rien envoyé de ce que je lui avais promis.

Je suis partie à Lasne. Un peu avant la frontière il neigeait, j’ai été surprise, comme mon voisin, qui comme moi filme à travers la vitre le paysage immaculé. En arrivant à Bruxelles j’avais l’impression de voir la ville pour la première fois depuis le train, de cette manière là. D’habitude je suis tendue dans les arrivées, dispersée. Là quelque chose s’est ralenti. À force de revenir, mon corps avait enfin compris la route. Peut-être aussi que la fatigue transforme le regard.

Mon cousin se demande pourquoi je veux rentrer dans l’appartement, tu risques d’être déçue. Mais je n’attends rien. J’entre dans les lieux pour voir ce que cela produit en moi. Je provoque des situations pour pouvoir les écrire — c’est ce que je me répète, est-ce que ça légitime tout ?

Avec Dodo nous reprenons nos marches à travers champs, dans les bois. Nous rouvrons les boîtes et les albums. Je décolle d’un album deux photos prises à Corbera, sur l’une d’elles ma mère danse avec mon père. Je fais remarquer à Dodo comme ces albums sont atroces, la façon dont la colle retient les images et rend leur récupération presque impossible. Elle me répond en souriant qu’ils n’ont sans doute jamais été faits pour être déconstruits. Elle s’inquiète de la transmission de ces archives après sa mort, il faudra bien qu’elle indique que ça doit nous revenir, à moi et S. Je me suis sentie démunie.

Nous allons acheter des chaussures de marche, nous achetons des bières au Delhaize, nous savourons la cuisine délicieuse de mon cousin, nous jouons au scrabble, nous regardons un documentaire, nous faisons toutes ces choses ordinaires que fait une famille. Même si nous ne le sommes que depuis peu. Et nous continuons d’explorer nos vies.

Il y a au matin le givre qui transforme le paysage, installe un silence apaisant et féérique.

Puis je rentre à Paris. Le retour adouci par le fake-giving des filles, la table couverte de plats qu’elles ont préparés tout l’après-midi pour fêter mon retour. J’ai l’impression d’être la mère des quatre filles du Docteur March.

Je ne sais plus quoi faire des nouvelles effarantes qui malgré ma politique de l’autruche me parviennent. Ils n’ont donc aucune imagination ? Les pétitions s’empilent dans ma boite mail. Mais je reçois le très beau Faire courir le vivant, édité par Ad verba, et c’est une forme de consolation d’y trouver un de mes textes publié.

La jeune femme me dévisage dans la rue, m’oblige à ralentir pour accueillir son regard. I know you. Elle pense que nous nous connaissons, peut-être le salon de coiffure Toni and Guy du Faubourg ? Elle dit que les gens se souviennent d’elle à cause de son accent, intérieurement je pense qu’on se souvient d’elle parce qu’elle est très belle. Elle me tend la main, passe une bonne journée. Et oui sa main serrant la mienne, son regard appuyé, sa demande, ont donné à cette journée une couleur particulière.

L’osteopathe me recommande de marcher pieds nus, de muscler mes orteils, de me tenir sur une jambe. Je l’écoute, cherchant à comprendre ce que cela veut dire, peut-être retrouver le sol. Nuit sans sommeil. Les jours rapetissent, avalés chaque soir plus tôt, et chercher l’équilibre sur un pied.

notre besoin de fictions

Présence de l’IA. Depuis quelques semaines, après l’avoir expérimentée pour le travail, j’ai l’impression que l’IA circule partout, parfois même dans les textes ou commentaires amis. Peut-être qu’elle révèle seulement la platitude de nos langues. Mais le soupçon est là et je préfèrerais ne pas. Quelle sastisfaction, quelle nécessité d’utiliser une voix qui n’est pas la leur ? Partout l’impression que le langage se vide. Ça rampe, ça sature l’espace, ça vient renforcer mon écoeurement. Ça me donne toujours plus envie de m’abstraire des réseaux.

Le 13 novembre revient, avec cette année la même douceur qu’il y a dix ans. Et les souvenirs si précis. La soirée qui bascule dans le salon de Vitto, les informations floues qui arrivent au compte goutte, la sidération. Julie, nos regards croisés, la décision immédiate de partir ensemble pour retrouver chacune nos enfants, malgré ceux qui essaient de nous retenir. Julie avec qui je marche, oui nous marchons accrochées l’une à l’autre, traversant dans la nuit ce morceau du dixième arrondissement, sans savoir exactement ce que nous redoutons, je ne me souviens pas de mots échangés, avons nous parlé ? je me souviens seulement de nos bras noués, de nos corps collés, de l’attention portée à chaque mouvement autour de nous. Après avoir franchi la porte cochère ma respiration redevenait normale, la peur qu’on reconnaît au moment où elle se relâche. Retrouver Nina, dormir ensemble. Le lendemain, le retour d’Alice à la maison, essayer de se donner une contenance, malgré l’absence de Philippe, en déplacement.

Finalement il fait beau et ça enlève un peu le chagrin. Je vois des plantes accueillir des feuilles mortes au moment de leur chute.

Parce que c’est là, imparfait, la dernière vidéo de Christine Jeanney, en écho à la défiance générée par l’IA.

J’ai fait faire un tirage papier du portrait d’Antoine envoyé par le SHD, je pense m’en servir pour l’installation à laquelle m’invite Éric de Sarria la semaine prochaine. C’est la photographie qui a été prise par la Gestapo, le jour même de son arrestation, un cliché administratif, documentaire, et c’est peut-être ce qui me donne l’impression de fabriquer du réel. En redonnant à cette image un poids, un grain, je redonne un corps à Antoine. Comme si cette photo pouvait rejoindre l’album familial dans lequel il n’a jamais figuré, même si ce portrait n’a pas été fait pour qu’on se souvienne de lui. Il ne dit rien de l’amour, rien des étés à Campile, rien de ce qu’il a été. Il fixe l’instant où tout a basculé. Mais cette matérialité lui donne une forme d’existence, elle crée un espace où il revient, elle révèle une présence possible.

Retrouvailles autour du livre de Xavier. Notre besoin de fictions. Le lendemain nous en parlons avec Juliette , alors qu’elle me recommande un podcast consacré à un mythomane. Je lui avoue qu’enfant je mentais beaucoup, lui racontant l’inconsistance des histoires que j’inventais pour capter l’attention. Pourtant la réalité, celle de mon père mort dans un accident d’avion en Algérie, était bien plus impressionnante que tout ce que j’imaginais. Je crois que mentir c’était construire un récit controlable, quand la réalité était trop lourde. Aujourd’hui, je ne mens plus, mais avec Corbera je crée un espace pour approcher la mémoire, les disparus, les absents, l’histoire familiale. Je ne mens plus, j’essaie de donner forme à ce qui manque ou a été perdu, comme enfant j’inventais pour donner forme à ce qui me dépassait.

en mode mineur

Au Frac, Ce que pense la main. Frappée par Azulejos de Pascale Mijares. Des sacs de gravats ornés de motifs d’azulejos évoquent le tremblement de terre de 1755 et la reconstruction de la ville, mais aussi l’exil et la précarité qu’il entraîne. Retour à Endoume, retour de la lumière. Ne pas penser à demain.

Embrasser Nina qui poursuit dans le bus sa route vers la Friche, où elle va vivre désormais. Ça renforce mon envie de rester plus longtemps ici. Mais nous quittons Marseille avec cette nouvelle perspective, l’y retrouver.

Finir Les forces de Laura Vazquez, y puiser de la joie. Rédiger la notice biographique d’Antoine pour la dame du syndic, l’étrangeté de s’en tenir au factuel. Je fais une simulation de la plaque commémorative sur le site d’un fabricant en ligne — trente sur vingt centimètres, marbre synthétique, capitales à empattements.

Une habitante du 14 m’écrit, elle a eu mes coordonnées par le syndic et m’envoie la photo d’une affiche annonçant un hommage à Édouard Lambla de Sarria, l’architecte de plusieurs immeubles de l’avenue de Corbera, dont on fête le centenaire cette année. Je suis touchée par sa démarche, savoure ce moment où les choses viennent à moi sans que je les sollicite. Dans la foulée, je contacte l’organisateur de l’événement, descendant de l’architecte. J’évoque mon projet, il m’invite à prendre part à la manifestation. Je participerai à une collecte d’histoires et le portrait d’Antoine accompagné d’un fragment de Corbera sera exposé dans la galerie qui accueille l’évènement, ça commence dans à peine deux semaines, une précipitation qui me va bien, ne laisse pas de place au doute. Je ne sais jamais comment présenter ce projet— une enquête, un récit, et je ne suis pas sûre d’avoir envie de l’enfermer dans un livre.

Vu Piero. J’étais en mode mineur, mais on a fait le point sur la Normandie, Norma, Aldo et Corbera. C’était calme, automnal. Il m’a offert une carte japonaise, j’étais la fille sous le parasol. Il est partant pour me trimballer en voiture de l’avenue de Corbera à la rue des Saussaies, même s’il est peu probable que nous prenions le même itinéraire que celui du 7 mars 1944.

Blue mood. Paris pesante. Peut-être les commémorations à venir du 13 novembre, dix ans déjà. La soirée dont j’ai l’impression de me souvenir précisément. Je décide de visiter le salon des éditeurs corses. J’ai aimé les livres découverts chez Magali à Nice, édités par Punto e Basta. Avant d’arriver à l’Hôtel de l’Industrie, j’affronte la foule sur les trottoirs du boulevard Saint-Germain, des phrases lancées avec arrogance. Je me sens déplacée, être au cœur de Paris et le sentiment que ce n’est pas ma ville. Le berger et la jeune fille de la fontaine pastorale de Saint-Germain me réconfortent avec leur pose désinvolte, j’y vois une tension amoureuse, peut-être est-ce d’avoir revu le très beau Witness. Au salon, je rencontre Gino, seule à tout mener dans sa maison d’édition. Nous avons à six ans d’écarts fréquentés le même collège, avons bien sûr des connaissances communes, c’est toujours ce que font les Corses quans ils se rencontrent, un etat des lieux pour marquer l’appartenance à l’île, un village, une famille. Architecte, mais aussi photographe, chacun des livres qu’elle édite est un objet singulier. Je repars adoucie, alourdie de quelques livres et de l’envie de faire les miens. C’est une envie qui revient souvent., qu’il faudra écouter un jour. Il y a quelques belles lumières à saisir sur la Seine. Voulant m’approcher du mémorial de l’église Saint-Gervais, je découvre que tout est bouclé, le site défiguré par des gradins et des projecteurs en cours de tests. Je remonte par la rue des Archives, place de la République, quelques fleurs et bougies s’accumulent au pied de la statue.

afin de mieux connaitre son histoire

Dans le train, alors que l’enfant saturait l’espace de ses petits pleurs, demandait une attention constante, épuisé lui même, il n’y avait pas l’ombre d’une impatience chez la mère, je me demandais d’où elle tenait sa force. Son amour semblait se nourrir d’épuisement.

Nous parcourons les terrasses de la Villa Arson pour profiter de la lumière avant d’aller découvrir l’exposition des diplômé·es 2024 & 2025. Ce n’est peut-être pas la dernière fois que nous venons ici, mais Nina ayant fini ses études, nous savons que nous ne reviendrons pas de sitôt. Philippe photographie et filme toujours avec la même énergie, quand je renonce. Malgré la lumière et la beauté des lieux, je n’y suis pas vraiment. Il continue à capter ce que je laisse filer. Nina dit que sans doute elle n’en a pas assez profité.
Dans le centre d’art quelques pièces retiennent mon attention. La Topographie de Nina prend toute sa place, suspendue entre deux espace, fresque temporelle, immense, fragile et silencieuse. Je la regarde longtemps, j’essaie d’y lire dans ce qui a glissé de ces années passées à construire un avenir dont nous ne savions rien.

Sentier littoral avec Mag, Cécile, Philippe et Nina. tout est beau. Je n’ai pas senti le sol trempé par les vagues glisser sous mes pieds, je n’ai eu le temps de rien, la tempe contre la roche, les genoux aussi et le bruit sec de l’appareil photo heurtant le sol. Je suis restée quelques secondes sans bouger, interdite. Genoux et mâchoire endoloris. Philippe filmant la mer, enveloppé par le bruit des vagues n’a rien entendu. La chute ne m’apprend rien, j’avais pourtant l’impression d’être prudente. Mes amies s’affairent, se rassurent devant ma volonté de reprendre la marche. Pas question de s’arrêter là, redécouvrant les paysages filmés par Nina dans notre journal vidéo à quatre voix.

À la gare, nous étions trop en avance, on savourait la douceur de l’air en silence quand mon téléphone posé sur la table a sonné. Et le bonheur d’entendre la voix joyeuse de Brigitte Celerier, elle était surprise d’avoir pu marcher autant après l’extrême faiblesse des jours précédents, une heure et une belle montée. Et dans sa voix chaleureuse j’entendais toutes les voix chéries de mon enfance.

Marseille où Nina s’installe. Cette installation vient questionner le désir d’y vivre, et c’est une tempête dans ma tête. Marches rituelles devant la mer, puis à travers le Roucas, puis dans le cœur de la ville. Une roche se dresse hors de l’eau, à quelques mètres du bord, une île miniature, un éclat blanc, une pensée d’enfance insaisissable, quelque chose qui se poursuit malgré moi.

J’ignore si c’est la chute ou le monde, mais il y a une fatigue qui domine. J’ai renoncé à avancer sur les projets d’écriture en cours. Visite de l’exposition Veille ardente à La Friche. Rapture d’Alisa Berger retient toute mon attention. Marko, danseur ukrainien, revisite en 3D son appartement devenu inaccessible, transformant cet espace virtuel en lieu de mémoire et de résistance face à la perte. Il se déplace dans cet espace sans sol, avec une douceur qui bouleverse. Je pense à Corbera, à cet autre appartement que je tente moi aussi de reconstituer, non pas en images mais en mots, à partir de fragments, de voix et de silences.

La surprise de recevoir déjà une réponse du syndic de Corbera, un 1er novembre. C’est un jour normalement férié, mais que cette réponse me parvienne le jour des morts m’amuse plutôt. La gestionnaire s’appelle Annie, c’est un bon présage, elle m’avise avoir bien pris connaissance de mon mail, que la prochaine assemblée générale aura lieu le 2 décembre et qu’elle portera ma demande à l’ordre du jour. Elle souhaiterait des détails sur Antoine, afin de mieux connaitre son histoire. J’ai relu la phrase plusieurs fois.
Antoine, son histoire. D’un coup tout s’accélère. J’envoie un message à mes soeurs, mon frère, mes cousines et cousins, il est temps de leur parler de ce projet.

merci, je vais bien

Marche dominicale, passage au Salon de la revue.
 Pendant que Philippe discute avec son éditeur, je me perds dans la conversation voisine. Je remarque la couverture jaune d’une revue posée sur la table, L’Ochju. Le titre m’arrête. L’œil, en corse. J’entends : insularité, langue, accent. Je me joins à la conversation, presque impolie. J’échange avec la jeune directrice de la revue, repensant à la description que mon frère avait faite de notre grand-mère Pauline, se souvenant de la langue corse qu’elle parlait souvent, et de son accent, dont je n’ai gardé aucun souvenir. Cette absence m’a frappée, un morceau d’identité m’avait échappé sans que je m’en aperçoive.

Nous traversons le jardin en hommage aux victimes du 13 novembre, dont Juliette nous avait parlé lors de son passage à Paris. Dix ans. Ne pas y croire. Je lis les noms des victimes gravés sur les stèles symbolisant chaque lieu touché lors des attentats. Entre les stèles, un jardin reprend le plan des rues. Une note explicative m’apprend que, la nuit, des lueurs ponctuent le jardin, disposées selon la voûte céleste du 13 novembre 2015. Une nuit de novembre, on ne peut qu’imaginer la place des étoiles.

Nous rentrons par la place de la République. Des drapeaux bleu-blanc-rouge flottent, agités par un petit groupe de prétendus patriotes qui réveillent la méfiance.

Voyant la lune haute dans le ciel, un enfant demande à sa mère si elle a des ailes. Elle lui répond que non. J’aurais aimé qu’elle lui dise que c’était beau d’imaginer cela. L’enfant insiste, Mais pourquoi la lune n’a pas d’ailes ?

Attachant la broche de Pauline sur ma veste, je m’étonne de la manière dont mon attention aux objets change. Cette broche, que ma mère m’avait donnée simplement parce que je la trouvais jolie, aujourd’hui se charge d’histoires, de présences. Je la touche parfois, en marchant dans le quartier, avant de monter sur un vélo, comme un talisman. Cette attention mouvante, je crois que c’est une forme de mémoire.

L’ami finit son message en m’écrivant J’espère que tu vas bien.
 Je n’ai pas su lui répondre. Écrire merci, je vais bien serait forcément assujetti à une litanie de si j’oublie.

Si j’oublie…

Si j’oublie…

Si j’oublie…

Alors oui, je vais bien.

La vidéo d’Anh Mat. Le taxi quotidien avec Isabelle.
 Elle demande à son père s’il préfèrerait visiter les morts ou les ressusciter.
 Je me dis que c’est ce que je fais, la plupart du temps, quand j’écris — mais je ne désespère pas d’en avoir fini un jour avec mes morts.
 Écoutant les voix familières d’Anh Mat et d’Isabelle, m’invitant à sortir pour savourer la journée ensoleillée qui s’annonce, je réalise qu’ils me manquent. Je leur envoie un message vocal.
 Anh Mat me répond quelques instants plus tard.
 Derrière sa voix, j’entends Isabelle qui chante.
 Et je me dis que les voix parfois nous relient, malgré la distance.