l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.  

l’incertitude du retour

Angèle, Jean, Annie (Anne-Marie), à Bastia en 1937

C’est début septembre, sur la place immense enrobée de soleil encore chaud, Jean et Angèle alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était du luxe ce café, c’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place Saint-Nicolas, Mais on pouvait quand même s’offrir ça avant le départ avait dit Louis. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans la poussette, elle s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches du verger de Canaghia, et, si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou, ça apaiserait la tension qui pousse contre sa poitrine. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste, mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis lui a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement, il le sait parfaitement à quelle heure, mais il faut meubler l’attente. Pauline cherche le calme en vain, c’est de monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, quelque chose en dedans qui frappe durement, sous la batiste fine de sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf, mis en service depuis un an seulement, il étale ses cent mètres le long du quai du Fangu, autour les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée, ils ont sans doute déjà chargé leurs malles, bouclées depuis des jours. Pauline avait gardé le strict nécessaire jusqu’à la veille du départ, qu’elle avait glissé dans des bagages à main, avant qu’ils rejoignent les cousins Laureli chez qui ils ont campé tous les cinq, quel bazar c’était dans le salon. Pauline n’avait pas fermé l’œil durant la nuit, en étau entre la peur et l’excitation du voyage, guettant l’aube, puis le réveil de Louis qui aux aurores était retourné dans l’appartement de la rue Droite, escorté par Ado et Eugène, là ils avaient entassé les cantines dans la voiture prêtée par le receveur de Bastia pour les conduire aux hangars sur le port, et s’assurer que tout serait bien embarqué à bord du fier navire. Il est rentré chez les cousins par le quai des Martyrs, à neuf heures le soleil avait déjà réchauffé l’air et Louis n’avait pu s’empêcher de regretter sa baignade quotidienne à Ficaghola, un rituel d’enfance, mais la situation qui l’attendait à Paris valait largement ce renoncement. La matinée avait glissé à remettre en place le salon des Laureli, à préparer quelques sandwichs pour le voyage, Alina les avait gardés pour le déjeuner et puis ils ont filé, ils ne voulaient pas s’éterniser en adieux et les enfants devaient se fatiguer un peu avant la traversée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été comme si elle les voyait pour la première fois, et comme dans un rêve la silhouette de nageur de Louis est apparue, il remonte du port, son impatience masquée par un sourire étiré. En se frottant doucement les mains, il a murmuré, On va pouvoir y aller, ils ont appelé les deux gosses, ils ont jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’osait se retourner, ni rompre le silence installé, seule Anne-Marie ne pouvait mesurer la solennité du moment, encore endormie dans la poussette que Jean manœuvrait avec la hauteur des aînés. À l’embarquement Louis a tendu fièrement ses billets de deuxième classe payés par Les Postes. Avant de filer poser les bagages dans la petite cabine, il a glissé à Pauline, Garde-nous une belle place sur le pont.
Contre le bastingage Pauline sent son cœur se serrer, elle sent aussi la main d’Angèle agrippée à la sienne, Jean se tient droit et fier à côté de Louis, Anne-Marie se réveille dans les bras de son père, la tête tournée vers la ville, Louis les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Ils peuvent désormais admirer Bastia, les façades ocrées de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, et le soleil au-dessus encore. Après un long moment de contemplation la sirène du départ a fait sursauter Pauline, même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà, mais Louis a promis, Paris ce sera formidable et puis pense à cette chance que c’est pour les petits. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île chérie, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.

hypnotique

Enfant, j’entre dans la catégorie pâlotte cernée, cela me valait quelques inquiétudes des adultes, ces cernes pour une gosse de mon âge… Je ne me souviens pas de difficultés à m’endormir, seulement du sommeil orchestré par ma mère à coup de cuillers de sirop hypnotique, à huit heures trente au lit, neuf heures en été, alors qu’il faisait encore jour, que les copains jouaient au dehors, mais non, il fallait se coucher, laisser la beauté du soir au monde des adultes, par chance j’aimais suffisamment le parfum d’orange caramélisée du théralène pour feindre l’agitation et réclamer une cuiller du remède. Ainsi longtemps je me suis couchée de bonne heure, longtemps j’ai pensé que si je n’avais pas mes neuf heures de sommeil je ne serais pas vaillante le lendemain, avant de goûter, bien des années après, le temps de la nuit, son incertitude, son grain doux, ses rêvélations.

j’écris ce rêve

Ça n’arrive presque jamais, mais sans doute le départ de Nina à venir et la décision de m’emparer de Corbera comme sujet d’écriture n’y sont pas pour rien, cette nuit j’ai rêvé de ma mère. Je venais de quitter la maison pour m’installer dans un appartement à Marseille, une colocation étudiante, dans une ruelle étroite qui surplombe la mer, comme on en trouve sur les hauteurs de Vauban sauf que là c’était un quartier très populaire. L’appartement est assez spacieux, une grande pièce à vivre où je dors, puis une chambre à l’étage pour ma coloc. Le sol n’est pas droit, recouvert de tomettes cabossées, le plafond est haut dans le prolongement des murs blancs, en voûte légère. Il y a des persiennes intérieures devant une grande porte fenêtre, un balcon étroit sur la mer. Nous parlons avec ma coloc, enfin elle parle, elle est très volubile, le téléphone fixe l’interrompt, elle décroche, C’est pour toi, au bout de la ligne la voix de ma mère, je devine sa tristesse, elle me dit que je lui manque déjà, Ne t’inquiète pas maman je reviens bientôt. J’écris ce rêve, je voudrais qu’il retienne sa voix entendue si distinctement, pourtant lointaine, grave et chaude, un peu voilée, avec cette fragilité dans la poitrine que j’ai entendue parfois quand vraiment elle était déconcertée par la vie.

épiphanie #12

 

C’est comme une panne de son, un arrêt sur image, quelque chose surgit qui était déjà là.
C’est accentuer, insister, creuser, délimiter tel ou tel contour, proposer aspérités ou arêtes.
L’écriture, sa mise en échos et son possible chaos.

 

 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna

un homme de confiance

Il est ce qu’on appelle un homme de confiance, il ne sait pas vraiment comment ça s’est produit, il n’est pas sûr d’avoir eu le choix, il a obéi, il était disponible, il n’espérait pas grand chose, pas même une place au soleil, c’était juste une manière d’avancer, suivre Poletti depuis des semaines, devenir son ombre, noter en pattes de mouche dans le calepin vert olive chacun de ses déplacements, les jours et les heures — mardi 15 février, départ à pied du dom. 14 av de Corbera à 8h, arrivée au Min. du Tr. rue de Grenelle à 9h, ressorti du Min. à 16h, s’est rendu à l’Hôtel Dieu, a rejoint dom. à 19h — puis transmettre les informations au-dessus. Enfant déjà il observait les autres, les faits et gestes de la famille qui s’agitait de l’autre côté de la rue Sedaine où il vivait seul avec sa mère, aussi dans la cour de l’école, toujours à distance de ceux qui jouaient au béret, ceux qui s’enflammaient pour une bille perdue, ceux qui se mesuraient aux autres, il ne retirait rien de ses contemplations, remplissait seulement le vide morne des jours, satisfait de sentir son ennui traversé par le mouvement autour. Le soir après les heures longues à guetter Poletti, il rentre rue Jeanne d’Arc où il vit dans le logement de fonction qui lui a été attribué, un deux pièces à la sobriété bien ordonnée, au troisième étage d’un petit immeuble de briques et de pierres de Paris, c’est un homme discret, une ombre, les voisins le saluent mais aucun ne pourrait le décrire avec précision, son mètre soixante treize, ses cheveux blonds cendrés proches du châtain, sa mâchoire douce mais large, sa peau claire, ses yeux humides, son sourire fermé, des leurres, personne pour remarquer la petite cicatrice qu’il a dessous la lèvre. Hélène l’attend sans impatience, tenue dans une résignation prudente, ils dînent silencieusement, depuis longtemps elle ne lui pose plus de questions sur ses activités, il lui a toujours affirmé d’une voix légère, Moins tu en sauras mieux ce sera, entretenant sans malice une certaine confusion, Hélène ça lui suffit, tant que Maurice se couche chaque soir à ses côtés, qu’il l’enveloppe en cuiller, son nez au creux de la nuque, tant qu’il lui prodigue ses étreintes tièdes, il ne lui a jamais rien promis, peut-être même qu’elle le rêve en héros. Un matin bleu vers la fin de ce février 44, il fait un froid mordant, il emprunte encore une fois l’avenue de Corbera, une rue courte et calme qui ne mérite pas vraiment ce nom d’avenue, un ancien passage rebâti au début des années trente, des immeubles de rapport, tous signés du même architecte. Il se poste sous un porche en aval, il voit Poletti sortir du 14, puis tourner à gauche dans la rue de Charenton, il ne bouge pas, fondu dans l’ombre grise contre la porte, cette fois il est bien décidé à agir proprement, il sait que le vent tourne, il a peut-être une chance de sauver sa peau, il attend une bonne vingtaine de minutes, quand il est certain de l’éloignement de Poletti, il remonte doucement l’avenue, répète silencieusement les mots qu’il prononcera tout à l’heure à la famille, il arrive à la hauteur de chez Blanchet, la crémière lui adresse un sourire exagéré, il est poli, lui rend un sourire fermé tout en soulevant rapidement son feutre taupe avant d’entrer dans le hall moderne et cossu du 14, équipé s’il vous plaît d’un ascenseur avec grille accordéon. Il apprécie l’amorti de ses pas sur l’escalier recouvert d’un ruban de moquette rouge sombre. La famille de Poletti vit au premier, ils ont l’air nombreux là-dedans, c’est la sœur qui ouvre, une belle femme, étoffée par quatre grossesses, il y a dans l’air une odeur de chicorée tiède, il entend des rires d’enfants, il est un peu surpris par cette gêne qu’il éprouve sous le regard aigu qu’elle pose sur lui, il se lance, Madame c’est sérieux, prévenez votre frère, dites-lui de se méfier d’une femme blonde, une employée du ministère qui fréquente la bibliothèque, il saura très certainement de qui il s’agit… Pauline le dévisage, perplexe face au silence de ses traits impassibles, elle cherche à donner du sens aux mots qu’elle entend, Sans doute vous ne mesurez pas le risque que je prends, madame, mais j’aimerais que vous vous en souveniez. Déjà il se retourne, il ne veut pas affronter les questions de la jeune femme, il dévale l’étage à la hâte, manquant plusieurs fois de glisser, porté par l’excitation naïve d’avoir changé de camp, il ignore que sa trahison ne sauvera personne, dans sa poitrine il sent comme un frémissement.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

au coin du feu

île d’Elbe, depuis Poretto le 4 août 2020

Je n’ai jamais lu Claude Simon. Je découvre via une vidéo de François Bon, Leçon de choses, j’écris à Philippe, je crois que c’est par ce titre que je voudrais commencer… pas trop gros… tu l’aurais ? Il me répond que oui, qu’il me le rapporte ce soir, Nous sommes enfermés (confinés) au SDE par mesure de sécurité suite à l’attaque rue Richard Lenoir près du siège de Charlie Hebdo. C’est un peu particulier. Comme nous sommes dans le même quartier je t’en parle. Je pense qu’il n’y a aucun danger, mais bon… Je me sentais flottante déjà depuis le matin, désœuvrée, là ça me file le vertige. Je crois qu’ils ont été arrêtés depuis du côté de Bastille. Attaque à l’arme blanche. Vivement ce week-end qu’on se retrouve avec un bon livre au coin du feu de notre cheminée 😉. Évidemment une cheminée on en a pas. Je fouille dans le disque dur, en quête d’une image réconfortante, et c’est l’île d’Elbe qui a surgit, telle que je l’ai découverte depuis le jardin d’Ugo cet été, de trois quart, alors que je ne l’avais vue que de face jusqu’alors. Le point est sur les palmiers qui forment le cadre,

au delà c’est légèrement flou.

mais vois ce matin comme je suis là

Dans ce monde où tu vis je suis morte, je suis morte deux fois.

La première fois c’était quelques secondes avant un long coma. Tu la connais l’histoire, j’avais douze ans, je tentais l’aventure nez en l’air sur le boulevard Diderot, le chauffard, l’accident, habituellement on se souvient du modèle de la voiture, ça fait partie des détails qu’on raconte, mais là je dois bien avouer que je ne sais plus. Surtout la mort s’est ravisée, la médecine accomplissait déjà des miracles, les médecins ont organisé un sauvetage provisoire, on m’a remplie de sang pour gonfler mes veines plates. Bien des années après on a su que le sang m’empoisonnait doucement, la mort, elle, savait déjà, elle a fait semblant de renoncer, elle m’aurait à petit feu. Qu’importe puisque j’avais choisi la vie. Sais-tu combien de fois j’ai choisi la vie malgré le pire ? J’ai jamais hésité, même s’il y a eu la tentation de mourir le jour où j’ai appris la mort de ton père dans le salon d’Oran. Tu étais là, tu jouais dans ton parc, j’ai choisi la vie.

La deuxième fois que je suis morte, tu t’en souviens c’était l’été. J’ai su comme tu étais incrédule, j’ai su ta nuit blanche, ton hésitation avant de rejoindre ton frère, pourtant tu savais, tu t’étais résolue quelques semaines auparavant devant mon corps replié d’enfant sur le lit étroit — c’est ça que j’étais devenue, une enfant. Depuis toutes ces années la mort prenait son temps, menait sa longue et silencieuse conquête, puis elle a dressé un mur invisible, elle a grignoté mes pensées, mes nerfs, oh quelle morsure douloureuse. Il t’a téléphoné, il t’a dit c’est le moment, et tu as vu ta première morte, tu as détourné le regard, ça m’a chagrinée un peu, et puis j’ai compris tu ne voulais pas te souvenir de mon visage de morte, ce masque gris les yeux ouverts joues avalées et la bouche qu’on a oublié de refermer, l’odeur désastreuse des antiseptiques. Mais vois ce matin comme je suis là, telle que tu as rêvé me retrouver. Maintenant tu peux oublier le vide de mon regard, mes doigts malhabiles, ma langue confuse, tu peux caresser le souvenir de ma pe­­­­au douce du chaud de mes mains posées sur toi, tu peux te souvenir de mon rire, souviens-toi de ma voix, laisse la nuit longue et noire qui m’a fait chavirer, l’attente, efface le lit étroit, le drap blanc, mon corps tout petit dessous, le vide autour, veille sur nous, tu aimeras l’obscurité, nos rencontres secrètes, l’étrangeté de notre histoire, écarte les pans, glisse dans les plis, découds l’ourlet, gratte le grain du drap, fais le bruit qu’il faut, tu sais comme je n’ai jamais aimé le calme.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

voir la terre et le ciel se confondre

le fait que ce jour ne devrait pas être, le fait que février me paraît le mois le plus long comme si les lamentations de l’hiver ne voulaient jamais finir, le fait que je me suis levée tôt, réveillée par la soif, toujours la bouche sèche, le fait qu’il fait encore nuit et que je préfère ça la nuit, la justesse froide de la nuit à la lumière aveuglante du jour, le fait que je suis seule dans la cuisine mais je suis aussi seule dans le salon, même si dans la maison il y a Annie et Simon, et le petit, je suis seule, entre les murs, entre les draps, seule dans mon lit, le fait que ça me manque l’odeur d’un corps sous les draps, au-dedans je suis seule, devant mon bol je suis seule, le fait que je devrais arrêter de mettre du lait dans mon café mais ça me manquerait trop, le fait que je dois arrêter le sel aussi, le fait que ça fait mal ces petites trahisons du corps, ces gonflements, ces doigts gourds, ces dents mortes, le fait que je me vois vieillir pleine et chiffonnée dans le miroir, le fait que j’ai vu aussi mes morts dans le miroir, le fait que j’ai enfoui mon cœur d’enfant mais pas mes souvenirs, le fait que si je pense au village ça me réchauffe le corps et l’âme mais c’est des choses qu’il faut pas trop remuer, le fait que ça manque le village et d’avoir renoncé à la maison qui était la mienne — mais qu’est-ce qui m’a pris — le fait que je n’oublierais jamais la première fois, quand j’ai vu Louis, c’était au village et il portait son bleu et sa besace et son regard clair et doux et que ça m’avait chauffé dans la poitrine, le fait qu’il était bien trop vieux, c’est ce qu’avait dit ma mère, le fait que nous avons fini par nous marier, ça faisait quand même une bouche de moins à la maison, comme si le mariage c’était comme quand j’avais quitté l’école pour m’occuper de Félicité et Titus, un poids domestique en moins, le fait que ce jour-là, au mariage, le libecciu avait soufflé très fort et qu’il avait sculpté de beaux nuages dans le bleu du ciel, des nuages pleins de force, comme notre amour avait dit Louis, le fait que le vent ça peut aussi être mauvais, hier une tornade a tué une pauvre femme parce que la toiture de son garage s’est envolée et qu’un morceau s’est planté dans son crâne quand bêtement elle est sortie de la maison pour voir si tout allait bien, le fait que son mari a dû la trouver morte effondrée dans la cour, qu’il l’a prise entre ses bras et qu’il a gémi, pleuré, je trouve que c’est affreux, le fait que je voudrais des bras forts autour des miens, le fait que ça fait une éternité que j’ai pas dansé, le fait que je me demande bien si je saurais danser encore, le fait que mes savates sont usées, le fait qu’il faut que je prépare quelque chose à manger pour tout à l’heure, que je pourrais bien faire des frappes pour ceux-là qui viendront, le fait est que j’aime cuisiner le matin de bonne heure, j’aime mélanger le beurre, les œufs et la farine, j’aime le moelleux parfumé au citron qui glisse entre mes doigts, et découper la pâte en losanges avec la roulette c’est comme un jeu d’enfant, le fait que j’aime après manger les miettes crues collées sur la toile cirée même si Annie s’énerve — maman c’est dégoutant et même c’est dangereux, avec les œufs crus on ne sait jamais, le fait qu’on sera surement nombreux cet après-midi et que je vais pas mégoter sur les beignets, zou un kilo de farine, le fait qu’il faudra coller les chaises contre les murs, poser les napperons sur le buffet, essuyer les verres, est-ce que tout ce beau monde va pouvoir entrer, on jettera les manteaux humides sur mon lit, on se tassera un peu, le fait qu’il faudra ouvrir grand les fenêtres après leur départ et vider les cendriers, vider les fonds de verre de muscat et jeter les restes mais je jetterai sûrement pas ma peine, ça se cramponne la peine, le fait que c’est la pluie qui frappe au carreau, le fait que dehors il fait un temps terrible d’enterrement, averses et bourrasques, le fait que je n’arrive pas à penser Roland est mort, le fait que ça va me manquer son petit sourire et ses bonnes manières, sa façon de me dire ma chère Pauline et sa main fine qui tremble un peu quand il me tend ma tasse, mais ça n’existe plus, le fait que je suis dévastée même si je suis plutôt dure au mal, le fait que les hommes meurent trop jeunes dans la famille, mon père, mon frère, mon époux, et maintenant Roland, c’est une malédiction à se demander lequel de nos ancêtres a commis si lourd pêché que nous devons chacune pleurer nos hommes avant quarante ans, le fait que nos orphelins portent le poids de cette malédiction, le fait que l’arrestation d’Antoine on aurait pu l’éviter si on avait écouté celui qui avait tenté de nous prévenir, le fait que ma colère ne s’use pas, ni avec elle ma douleur, le fait que j’en ferais des cauchemars je crois jusqu’à ma mort, le fait que j’entendrais longtemps le bruit des bottes, que je verrais toujours ses yeux qu’il a baissé dans le couloir pour ne pas croiser le regard de maman, le fait que la folie a tué mon Louis — il me manque Louis, celui d’avant qu’il devienne fou de la folie des hommes, le fait que j’entends des voix, même la sienne alors qu’il s’était tu bien avant de mourir, le fait que j’ai peur de devenir folle moi aussi, le fait que j’aurais pu avoir une vie tout à fait différente, une toute petite vie sans drame, mais je ne sais pas quand ça c’est décidé que ce serait ça mon chemin, le fait que tout est soudainement trop lourd, mon cœur, les rideaux, le café au lait dans l’estomac, mes bras qui pétrissent, les morts, le fait que je voudrais tout balancer par la fenêtre, renoncer, le fait que le monde pourrait bien continuer sans moi, avec ses famines, avec ses désastres, avec ses tempêtes et ses coups d’états auxquels je comprends rien, le fait que j’aimerai parfois garder les yeux fermés sans rendre de compte à personne, endormir ma tristesse, le fait que la fatigue me renverse, ou c’est le chagrin je ne sais pas, mais je sais comment faire, le fait qu’il faudra faire place nette, balayer la cuisine, esquinter les chiffons sur  les vitres, le fait que j’aime l’odeur de propre, de lessive, d’eau de javel à m’en brûler les mains, le fait que la peur rôde, qu’elle me traverse, le fait que j’ai peur pour Pierrette et pour les trois petits, le fait qu’il lui faudra tellement de force, le fait qu’il lui faudra quelqu’un, le fait que j’entends quelqu’un qui marche au dehors, des petits pas pressés, sans doute la crémière, le fait que maintenant le jour se lève, mais que l’appartement reste sombre, même en été la lumière manque, il faudrait repeindre la cuisine, les placards, les étagères, d’un beau jaune beurre frais, le fait que Madame Blanchet ouvre la crèmerie en bas, que j’y pense il me faudra régler la note, mais je veux pas voir son regard mouillé et son sourire contrit, le fait qu’il y aura beaucoup de monde au cimetière, du beau monde, les pilotes et leurs femmes élégantes, peut-être des fourrures, je devrais faire un petit effort, je porterais mon col en renard noir, le fait qu’il faudra quelqu’un pour tenir le bras de Pierrette devant la tombe, sans doute un ami de Roland, le fait qu’il faudra être tendre et prudente, le fait que je n’ai pas pleuré depuis longtemps et ça m’inquiète un peu d’avoir renoncé à mes larmes, le fait qu’à la fin du jour ce sera un drôle de silence qui s’installe, le fait que je serais seule à nouveau et que je plongerai dans une nuit sans oubli, le fait que je voudrais voir la terre et le ciel se confondre.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020,

bataille

Edenville, août 2020

Dehors ni pluie, ni vent, certains diraient qu’il fait beau.
Dehors la lumière d’août perce le plafond gris du ciel, jusqu’à blanchir la mer.
Dehors la mer est calme mais on sent la force dessous qui pourrait nous surprendre, il faut toujours se méfier de la mer, de ses paillettes en surface. 
Dehors le soleil indécis tente l’esquive en disque blanc comme lune. 
Dehors la menace d’un orage d’été, le vent se lève, il pleut.
Dehors la mer ample prépare une bataille d’un vert éblouissant, elle finira bien par emporter la dune comme elle a — dans ce cauchemar que t’ai raconté — englouti la petite maison que je rêvais d’acheter parce que j’y ai grandi.