ferme les yeux

Andjula Santa et Eugène, Paris 1940

Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.

Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.

Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.

Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.

Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.

Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.

Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier outils du roman

Une réflexion sur “ferme les yeux”

  1. Quel final alors ! Tu as été ecrivaine dans une autre vie, ce n’est pas possible de faire tant vibrer des descriptions… Grand grand bravo, Caroline. Et merci.

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