Ça c’est passé durant l’été 1981, l’année où nous sommes venus vivre en Corse. Depuis notre arrivée à Bastia je suis triste, triste d’avoir renoncé à mes vagabondages, à l’apaisement des vagues, au grenier, au peuplier voisin, aux nuages aussi, abandonnés quelque part sur la route, sans doute ai-je dormi sur le trajet et manqué l’adieu au ciel d’enfance, je n’avais rien demandé, surtout pas à venir vivre en Corse, il m’aura fallu des années pour m’y attacher enfin, bien longtemps après l’avoir quittée. C’est dimanche, nous sommes en famille, en visite chez des cousins à Alistro, un village de la plaine orientale, je ne lui trouve aucun charme, sauf le champ d’amandiers de Charles, et le rayonnement du phare qui balaie la chambre où j’ai dormi quand nous sommes arrivés à Noël, hébergés dans la maison de vacances de la sœur de ma mère, le temps de nous retourner. Le jour lent, l’air chaud au dehors, mes onze ans, l’ennui, la colère. Je ne me souviens pas pourquoi je suis sortie alors que le soleil était brûlant, comment je suis arrivée dans ce coin de nature, seule, avec une boîte d’allumettes. Est ce que c’était un champ, un bout de maquis, j’ai le souvenir qu’il y avait de l’espace autour. J’ai pensé que je pourrais là faire un feu minuscule, j’ai rassemblé quelques herbes sèches en cercle, j’ai craqué l’allumette, aussitôt il y a eu ce doux grésillement, les herbes se sont tordues en danse fugace, envoûtante. Je me suis avancée, mes pieds de gamine chaussés de sandalettes taille 33, j’ai tapé des talons pour éteindre les flammèches. C’était déjà fini, à peine quelques cendres. L’odeur de souffre des allumettes, le parfum d’herbes brûlées, le crépitement, la vibration de l’air, j’en veux encore, une, deux allumettes, je laisse grandir un peu les flammes hypnotiques, début d’ivresse, je danse avec elles, les étouffe en frappant joyeusement le sol, je triomphe. Quelques brins incandescents me fascinent, trois, quatre allumettes, je laisse le cercle s’élargir davantage, défie le feu, qui vient danser avec nous ? Les flammes s’élèvent, trop hautes les flammes, j’ai peur cette fois de m’approcher, elles en profitent, s’échappent. Je suis revenue vers la maison des cousins en courant, concentrée pour ne pas rougir, Il y a un feu là-bas. Peut-être que j’ai tardé, peut-être qu’un vent s’est levé, peut-être que les adultes ont mis du temps à me croire, moi la menteuse, l’incendie était déjà puissant au moment où nous sommes revenus sur le lieu du crime. Avec les moyens du bord, Jacques et le cousin se sont livrés au combat, des tuyaux, des seaux, leur visage tendus, leur peau luisante et rougie par l’incandescence du feu, leurs forces jetées au milieu des flammes insolentes, j’étais terrifiée, suspendue à leurs regards inquiets. Ils ont fini par éteindre l’incendie. Passé l’effroi, je contemple ma colère calcinée, au feu la tristesse, les chemins d’enfance, les nuages, avec le temps la honte aussi s’est effacée, je n’ai jamais avoué la faute, parfois le souvenir du feu ressurgit, et si je rougis c’est d’être la seule à m’en souvenir.
Comme elle est curieuse cette appellation d’avenue de Corbera, en réalité une petite rue du douzième arrondissement de Paris, cent deux mètres de long entre les rues de Charenton et Crozatier. Corbera c’était quatre pièces au premier étage du numéro quatorze, c’est devenu un nom de pays, un village, un refuge. Corbera où mes grands-parents ont ancré l’histoire familiale en quittant la Corse. Corbera où ma mère à été enfant, puis épouse avant de s’exiler à son tour. Corbera élu maison natale, je n’y suis pas née mais j’y ai mes premiers souvenirs, les jeux câlins et les mains tendres, la comptine sur les genoux de Pauline, la chèvre de Monsieur Seguin, la cuisine laquée de jaune, l’huile frissonnante sur le feu, le parfum de café grillé, la soupe de vermicelles au lait, le placard sucré, les tasses en grès, et celles en Limoges peintes à la main que je préférais, les miettes sur tapis persan, les pieds de chaise en bois sculpté mes mains agrippées dessus, les tiroirs pleins de fourbis de crayons de gommettes, les cahiers d’écoliers, la nuit et le silence, la peur, les chants graves et les cauchemars de ma grand mère Pauline, les yeux ouverts, les faisceaux lumineux des phares de voitures qui coulent dans la chambre verte, les doubles rideaux rugueux, les vagues de velours contre le front, la petite bergère en porcelaine, ses joues roses, les bijoux et dents de laits dans le panier qu’elle tient devant elle, les colliers suspendus, l’abat-jour à franges mordorées, les appliques à ampoules torsadées, la tapisserie à fleurs rococo du salon, dans la bibliothèque les babioles en cuivre, les petits chats en porcelaine couchés devant les livres à tranches dorées, le réduit au bout du couloir, sa vitre fêlée qui te regarde, le miroir à trois pans mon reflet à l’infini dedans, la grille accordéon de l’ascenseur, le temps gris, la joie, des souvenirs comme des rêves, je ne suis pas nostalgique, mais Corbera m’appelle, avec lui mes fantômes, leurs bras tendus s’amenuisent en ondoyant dans l’ombre, comme des liens dont je dois m’emparer.
Ce matin, en faisant semblant de faire le vide — je suis incapable d’y aller franchement, je me contente chaque week-end d’éliminer un ou deux objets — je retrouve une boîte chargée de bibelots que j’ai voulu abriter au moment de menus travaux dans l’appartement. Parmi les bricoles, des matriochkas, un oiseau mécanique, et un cadre de pacotille qui abrite une photographie de moi enfant, toute petite, du temps où mon père était vivant. Le rideau plissé derrière moi me laisse supposer qu’il s’agit d’un Photomaton, mais je ne semblais pas décidée à regarder l’objectif, j’offre un profil parfait, mes yeux tournés vers celle ou celui qui me donne la main. Cœur battant je détache le dos du cadre pour découvrir au verso de l’image une mention manuscrite, Caroline, 1971, ça me chavire, cette écriture c’est celle de mon père, enfin je n’en suis pas tout à fait certaine, mais ce moment où j’y ai cru a suffi à me remplir de joie, lire mon prénom écrit de sa main, c’était comme de l’entendre le chuchoter à mon oreille.
C’est toujours le même rituel, je fouille le ciel par la fenêtre de la chambre donnant à l’ouest, le moindre reflet rose donne le signal. Nous nous couvrons — l’air peut être frais en soirée — nous allons à la plage, les yeux tendus vers l’horizon, pas question de se laisser distraire par les bribes d’un dîner de famille dans la cour de La Marjolaine, ou de se faire harponner par un voisin en manque de considérations météorologiques. L’avenue en légère montée soustrait la grève aux regards, magie de la pleine mer, dans la perspective elle s’élève bien plus haut que la digue, prête à avaler le monde. Par beau temps il y a l’espoir d’un rayon vert et, pendant de nombreuses années, durant cette quinzaine d’août passée à Édenville, je l’ai guetté chaque soir en vain. Je n’étais pas déçue, ça me suffisait de respirer le frémissement du soir, dos collé aux pierres chaudes du mur d’enceinte de la villa Capharnaüm, Chausey en briques molles à l’horizon, la mer comme un métal lourd sous l’incendie du soleil qui se couche, la musique d’India Song, entêtante. Parfois nous rompons le rituel pour une autre religion, notre dîner à La Promenade, le seul restaurant en bord de mer à la ronde, une belle salle dans l’ancien casino de Jullouville, ses larges baies qui ouvrent sur la mer, ses armoires vitrées chargées de babioles, ses nappes damassées, la vaisselle dépareillée dessus, sa patronne sans chichis secondée par une serveuse qu’on croirait sortie d’une pièce de boulevard, pleine de petites manières, le visage ouvert d’un trop grand sourire. L’adresse est courue, il faut réserver plusieurs jours à l’avance pour avoir une chance d’y manger le poisson de la criée de Granville à l’heure du couchant, la veille du diner on surveille le baromètre pour se réjouir à l’avance du spectacle. Ce soir-là nous jouons de malchance, le ciel est lourd et nous partons sous une grosse averse, nous passons à l’arrière des villas du front de mer pour au moins nous abriter du vent. La pluie soulève l’odeur du sable mouillé, nous transpirons de marcher pressés sous nos vestes trop étanches. Quand nous arrivons à La Promenade il ne pleut plus, le ciel s’est boursouflé de reflets dorés, nous nous installons pour diner, regardant distraitement la carte, interpelés par le mouvement des nuages qui se décollent fébrilement de l’horizon, tandis que le soleil amorce mollement un plongeon. La salle se réchauffe de lumière rose, le soleil s’étale, liquide, et voilà que jaillit sur l’horizon l’inespérée et brève phosphorescence, le rayon vert. Une légende dit qu’il permet de voir clair en son cœur et celui des autres, j’avais passé l’age de cette croyance, mais j’étais très émue, ce qui me troublait le plus c’était d’avoir senti la salle entière suspendue avec moi dans l’attente, d’entendre la clameur devant l’horizon irradié, le cri de joie de la serveuse au trop grand sourire « un rayon vert ! », c’était d’être tout à fait certaine que ce n’était pas une illusion.
Ce soir là j’étais invitée à la crémaillère de ma petite cousine fraîchement arrivée dans l’est parisien, je me souviens avoir ricané, T’es pas superstitieuse toi au moins, Alice passait la soirée chez une amie, Philippe était à Bourges pour animer un atelier d’écriture, Nina préférait rester seule à la maison, j’ai rejoint la rue du faubourg Saint-Denis à pied, en voisine, la fête avait commencé où je ne connaissais pas grand monde, je rencontrais Julie, la libraire préférée de ma cousine, un couple d’invités retardataires est arrivé, essoufflé, un peu paniqué, Il se passe un truc terrible dehors, des flics de partout dans le quartier, sur le canal, des sirènes, les conversations se sont défaites, les mains cherchent fébrilement les téléphones en quête de nouvelles, j’étais encore un peu en dehors jusqu’à entendre fusillade, attentat, terroristes… dans un texto Alice me demande où je suis, je la rassure, surtout tu ne bouges pas, hein, Nina m’écrit qu’elle ne se sent pas très bien, je reçois pleins de messages, des amis, des proches, j’ai envie de rentrer, je croise le regard de Julie, dans ses yeux quelque chose s’ouvre, comme une détresse, alors j’apprends la disparition de sa sœur dans un attentat en Afghanistan, il y a douze ans presque jour pour jour, Julie veut rentrer aussi, rejoindre ses enfants restés avec leur père en banlieue, en un regard nous nous allions, décidons de partir ensemble dans la nuit, on essaie de nous empêcher, de nous convaincre, C’est de l’inconscience, mais nos bras se nouent, nos poings se serrent, nous voilà dehors, nous remontons furtives la rue du faubourg Saint-Denis, nous sursautons au moindre bruit, guettant la moindre présence dans l’ombre vacillante, nous nous séparons devant la Gare de l’Est après une étreinte réconfortante, je ne suis plus qu’à quelques centaines de mètres de la maison mais jamais ce parcours ne m’aura semblé aussi long, ni la porte cochère aussi lourde, dans la cour je prends une bouffée d’air qui me brûle les poumons, je pleure, des pleurs de décharge, j’annonce par message à Nina que je suis là tout près, je rassure Alice, Je suis rentrée, Philippe m’écrit, inquiet, nous parlerons demain, Nina m’attend dans le salon, nous nous serrons l’une contre l’autre, mettre en contact la plus grande surface possible de peau, je ne suis pas sûre de savoir la rassurer, On peut dormir ensemble si tu veux, après de longues caresses nous finissons par nous endormir. Le lendemain matin je suis sortie faire quelques courses dans le quartier, désert et silencieux, Paris irréel, sidéré, Alice m’annonce qu’elle nous rejoint, qui-vive, nous avons écouté Nina Simone, nous avons fait de la peinture et de la pâtisserie, nous avons attendu avec impatience le retour de Philippe retenu en gare de Vierzon, on avait déjà tenté de nous faire croire que nous étions en guerre.
Ferme les yeux. Et tu pourras saisir la lumière qui a toujours manqué à Corbera, l’aurore qui allume le ciel autour de l’Elbe, celle, t’en souviens-tu, qui éclabousse Terra Vecchia pénétrant la rue Droite au levant, celle qui poudre la vallée du Golo par les chaleurs d’été. Pauline s’est résignée dès l’automne, ici l’air serait toujours gris et elle n’aurait d’autre horizon que les fenêtres immobiles et semblables qui s’éclairent de l’autre côté de l’avenue, perdu le brûlé de châtaignes qui imprègne les ruelles du village en novembre, perdue la rumeur des torrents de mars, elle croit l’entendre parfois mais ce n’est que la circulation des voitures au dehors. Quand le jour finit tôt, elle s’inquiète du crissement aigu de la grille de l’ascenseur, c’est comme un cri de bête préhistorique, ça vient de loin, ça fait remonter la peur qui lui prenait le ventre quand elle traversait le sombre silence du village après la classe en hiver, ce même bruit qui nous impressionnera, nous les enfants, un peu hésitants devant l’engin. Pourtant nous prenions tous l’ascenseur, enveloppés par l’odeur de bois vernis et de métal humide, mais auparavant nous avions un rituel, nous éprouvions l’acoustique religieuse du hall de l’immeuble, lançant dans l’air des notes légères alourdies du parfum des pierres froides, et dans les yeux de Pauline se dressait l’ombre de la chapelle de Canaghia. Maintenant tu devines l’incertitude du retour qui l’étreint dès qu’elle pose le pied sur le pont inférieur du Sampiero Corso, à cet instant elle ne peut pas imaginer la guerre, ni les drames qui la cloueront à Corbera, elle se laisse griser par l’air doux de septembre sur la mer quand la côte s’éloigne.
Ferme les yeux. Et ce sera Noël, une réception de mariage ou un banquet de funérailles, tous réunis flûtes pétillantes entre leurs mains volubiles, leurs dents se plantent dans les bugliticce préparés par Pauline, déchirent les tranches salées du lonzu arrivé par colis, le ton monte à commenter la marche du monde, tous refusent de s’accorder, relâchent à l’unisson des volutes de fumée blonde qui s’enroulent autour des ampoules torsadées comme des flammes. Tu voudrais être légère comme les volutes, tu danses ou plutôt tournicotes, dans ta main le petit sac en faux cuir rouge que tu ne lâches plus depuis que tu l’as reçu à Noël, ça fait rire les adultes, tu ris de les voir rire, tu sais comme ça les console de te voir rire et danser, d’être à la fête, alors tu tournes encore, les fleurs de la tapisserie du séjour entrent dans ta ronde, s’épanouissent et t’enveloppent, Poucette étourdie tu tournes jusqu’à t’effondrer, alors ils ont tu leurs désaccords. Pour te faire revenir Pauline froisse des brins de népita entre ses doigts qu’elle agite sous tes narines, puis on glisse un sucre gorgé de myrthe brûlante dans ta gorge.
Ferme les yeux. Ta joue collée contre la paroi du buffet chargé d’odeurs douceâtres, de biscuits, d’anis, de muscat, d’amandes, de chocolat, on t’a raconté qu’Annie petite y avait planté ses dents parce qu’elle avait eu une envie soudaine de chocolat — le chocolat avait disparu depuis la guerre — et, si elle ne se souvient pas d’avoir eu faim, jamais elle ne s’en est plaint, elle n’a pas pu s’empêcher de mordre dans le bois de châtaignier lisse et brun, il fallait voir ses yeux écarquillés ronds comme des billes quand sa bouche a heurté l’amertume de la cire. Bien des années plus tard, alors qu’Annie avait depuis longtemps quitté Corbera il y a toujours eu dans les salons où elle a vécu un buffet de bois brun avec du chocolat dedans.
Ferme les yeux. Les ancêtres cloués au silence dans leurs cadres cuivrés, leurs regards d’outre-tombe, leurs visages aplatis sur le mur du petit couloir qui conduit à la salle de bain, les bacchantes d’Eugène et le chignon haut d’Andjula Santa, le regard de Louis entre le vide et la peur, Pauline au collier de perle qui sourit doucement, tu n’es pas bien sûre, est-ce que trônait sous verre la branche italienne qui justifiait toutes les prédispositions artistiques de la famille — celui-là qui vraiment avait un don pour la musique, celle-là qui aimait peindre les murs, et la petite qui est une véritable artiste — tu pourrais même le dessiner les yeux fermés cet appartement, mais — maintenant tu le sais — ton arrière-grand-père n’était rien que le fils de paysans du Piémont, journalier dans les champs.
Ferme les yeux. Ce sont les doigts d’Annie qui te chatouillent sous le menton après qu’elle t’a roulée dans la grande éponge douce et rose à la sortie du bain, vous riez en même temps, tu aimes ses cheveux longs, sa peau pâle — si pâle qu’on l’appelait tata verte — ses cernes mauves, sa pulsation d’oiseau, tu aimes le moelleux du grand lit qui tangue quand elle te balance joyeusement, oh toute cette tendresse, tu l’aurais presque appelée maman, tu es bien heureuse qu’on te l’ai choisie marraine et de porter Anne-Marie comme deuxième prénom, aujourd’hui tu sais d’où il vient ce prénom et ça te plait plus encore.
Ferme les yeux. Prendras-tu vraiment le risque d’y revenir ? T’obstineras-tu à questionner les murs à défaut des vivants ? Rappelle toi la déception au-dehors devant la façade plate et grise de l’immeuble, où sont les fenêtres hautes et joliment arquées, les corniches gracieuses dont tu croyais te souvenir, et pourquoi ces volets en accordéon de plastique ajoutés il y a peut-être trente ans, toi qui aimais la clarté de la nuit pénétrant la trame des doubles rideaux verts, le voudras-tu vraiment, découvrir dans la lumière grise du premier étage une toute petite famille silencieuse et grave, troublée par le monde vacillant, qui aura recouvert les murs d’enduit dans une grande opération de blanchiment du passé, qui éclairera le gris du jour à la lumière froide d’ampoules basse consommation, il n’y aura rien de la joie de Corbera dans leurs meubles nordiques, dans leurs regards interrogateurs seulement de la méfiance, sauras-tu les attendrir pour qu’ils ouvrent la porte du réduit au fond du couloir probablement transformé en dressing, adieu boîtes à trésors, mystères et encaustiques, adieu vitre fêlée ou s’était glissé l’œil qui veillait sur les enfants punis.
Ferme les yeux, souviens-toi de la joie de Corbera, des chants et des guitares des frangins, des fleurs dorées de la tapisserie, des cocottes, des relents de sauce à la marjolaine — mets un sucre dedans c’est le secret, souviens-toi du geste sûr de Pauline qui découpe les losanges dans la pâte épaisse, du sucre cristal dont elle saupoudre généreusement les frappes après la friture, cette odeur de citron chaud, souviens-toi du bruit du moulin à café, de l’enfance qui s’échappe.
Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde.
quand tu hésites à quitter la nuit quand les draps se réchauffent au corps quand apparaît le jour avec ruban d’aurore quand le vent plie la mer quand revient brutalement le souvenir d’un moment heureux quand tu entends un éclat de rire qui pourrait être le sien quand la saveur d’une boule coco se mélange au sel d’après la baignade quand tu te plonges dans sa peau quand les particules de poussière s’allument dans l’air de la sieste quand au plus près de son regard tu peux voir un sourire quand une ressemblance enfouie apparait quand l’orage d’été éclate quand les fleurs dégouttent de pluie quand un parfum d’herbe tiède et de sable flotte sur le tarmac de Poretta quand un monde ancien se révèle entre les drailles quand le soleil allonge les ombres en hiver quand les chaises se replient sur les tables de café quand des paysages émergent sur les murs quand les villes s’éloignent et l’horizon avec quand tu voudrais puiser dans la réalité du monde autre chose que la colère
D’après une proposition de Pierre Ménard dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture sur le thème de la ville
Hier j’ai reçu un courrier de la ville de Paris, service des cimetières, on m’annonce que, comme suite à votre demande, je suis désormais reconnue ayant droit de la concession trentenaire du cimetière d’Ivry où mon père est enterré. Ça m’a fait un drôle d’effet, comme si on officialisait quelque chose lui et moi. Je crois bien que ça m’a fait plaisir, à quelques jours de la Toussaint même si je n’ai pas besoin de fête, ni de brume automnale pour m’adresser à lui, depuis notre rencontre à Lasne dans le salon de Clo il ne me quitte plus. Mais quand j’irais au cimetière, je n’hésiterais plus sur le chemin, ce sera avec un peu de ce sentiment d’orgueil nouveau.
C’est une reproduction de l’Annonciation de Fra Angelico, celle que j’ai découverte dans l’intimité de la cellule numéro trois du couvent San Marco à Florence, au printemps 1986. Elle est précieusement encadrée, une marie-louise en papier épais et mordoré, dont la découpe suit la forme de la voûte où se déroule la scène biblique aux couleurs fanées, puis une vitre maintenue par un cadre sculpté, peint en brun, rehaussé de volutes en dorure, quelques éclats dus aux chocs révèlent par endroits l’enduit ou les veines du bois. En décrochant le tableau pour le photographier de plus près, j’ai soufflé sur la poussière accumulée sur le bord supérieur, j’ai vérifié qu’il n’y avait pas d’inscription au dos soigneusement fixé au cadre par un ruban de craft gommé, j’ai pensé qu’il y avait peut-être un secret glissé entre l’image et le carton mais la crainte d’abîmer la reproduction a freiné mon élan de curiosité. Impossible de me souvenir précisément comment ce tableau est devenu le mien, en l’écrivant je trouve ça étrange, comme si je ne pouvais pas véritablement me l’approprier, et pourtant il est bien à moi aujourd’hui, accroché dans notre minuscule chambre à coucher, plus petite encore que la cellule de San Marco. Ce n’est pas la première fois que je l’évoque, il faisait partie du décor de Corbera, j’aime penser que c’est Giovanni Giuseppe Carozzi qui l’a emporté depuis le Piémont lors de son immigration à Bastia en 1886, puis qu’en 1937 la famille Carozzi l’a glissé dans ses malles pour le 14 avenue de Corbera d’où il n’a plus bougé jusqu’à ce qu’Annie et Simon en referment définitivement la porte en 1981. Je crois que j’en ai redécouvert l’existence pile un siècle après l’arrivée de mon arrière grand-père en Corse, au retour du voyage scolaire à Florence, et c’est probablement à ce moment que je l’ai réclamé à ma tante, amusée et surprise que la famille possède cette reproduction. Je l’ai longtemps considérée comme un symbole, la beauté de Gabriel, la douceur de la Vierge me renvoyaient l’émerveillement et la nostalgie de Florence, le premier grand voyage, ta présence, notre chère AMG nous contant passionnément Giotto, Lippi et Uccello, le ciel intense et bleu au dessus de Santa Maria Novella. Aujourd’hui elle se charge des exils successifs, des secrets de Corbera, de ces racines que je viens débourber, de cette crainte de la voir s’effacer sous l’effet du soleil, de cette histoire que je voudrais savoir délivrer avant.