on continue

Lamia évoque un voyage en Algérie, une phrase un peu en l’air mais ça me rend joyeuse, nous imaginer traverser Alger ensemble poursuivant chacun.e nos images.

On continue, on marche dans la ville, on s’éblouit de reflets sur le canal, on traverse les Buttes Chaumont, on photographie les cerisiers en fleurs, les pins en équilibre, la petite fille, son regard triste planté dans l’herbe. On mange en terrasse sous le soleil, on continue.

La lumière est plus crue, elle découpe précisément le paysage, elle durcit les arbres et les toits. J’avance dans la ville étrangement calme, je me demande s’il s’est produit quelque chose que je n’aurais pas su.

En lui disant au revoir, une petite pression dans la poitrine. Je lui lance désinvolte que ce serait chouette s’il avait le temps d’aller faire un tour dans Cartierville, même si je sais que l’aéroport n’existe plus depuis longtemps.

Son absence transforme mon rapport au temps. Le désordre s’installe dans la maison, ça fait rire Alice.

La jeune femme devant moi au téléphone, elle marche vite, j’aligne mon pas sur le sien, elle parle fort, au début je ne fais pas attention, puis j’entends voler des noms de candidats à la présidentielle. Je tends l’oreille, Mais papa ne soit pas vieux jeu et elle rit.

Une amie de Catherine S, à qui j’ai envoyé le film muet où mon père s’adresse à la camera, me répond. Elle m’explique que c’est difficile, le film trop court, l’image médiocre. J’apprends l’existence des sosies labiaux : une même forme de lèvre pour des sons différents. Je ne suis pas déçue, plutôt satisfaite , quelqu’un a pris le temps de se pencher sur ses lèvres.

Je ne sais pas

Gwen m’envoie par messagerie la chanson de Brel dont il nous parlait la veille. Je cherche pour lui répondre ma chanson préférée, la magie des archives, une petite interview avant qu’il interprète Je ne sais pas : Et il vous arrive en chantant d’être gêné par un mot ? Oui souvent. Vous le changez ? Bah non c’est trop tard…

Dimanche promenade. Il y a toujours cet instant où une lumière, l’étroitesse d’un passage, un détail urbain me transporte ailleurs. Un lieu qui se coule dans un autre lieu, s’y attache, comme une maille. Me revient cet échange téléphonique, le dernier je crois, j’allais au bas de la résidence où il y avait une cabine d’où je l’appelais pour la rassurer, lui dire Je suis bien arrivée. C’était en mai, elle me faisait des réponses étranges, ça déraillait, ensuite tout est allé très vite.

Sophie L me fait parvenir une photo de la feuille de présence de notre classe unique à J. Je vois apparaître tous les noms familiers, et pour chacun d’eux un visage m’apparait, une scène de lecture malhabile, des ongles noircis, des nattes qui me faisaient rêver. Dans l’avant dernière colonne, avant celle des adresses, on précise la profession du père (la mère absente, on est en 76), ça n’a pas loupé, décédé. Mais je découvre surtout les métiers des pères de mes camarades, je retiens celui poétique de limonadier, et je me souviens que son fils était très triste le jour de la mort de Brel.

La mère et son fils, ils avancent lentement, semblent hésiter, poussent devant eux d’énormes valises. Je les croise vite, on marche souvent trop vite à Paris. Je ressors du restaurant où j’ai acheté un sandwich, ils n’ont quasiment pas bougé, en passant à leur hauteur j’entends une langue slave, ils sont peut être ukrainiens, je retourne travailler, je n’ai pas le cœur à l’ouvrage.

Nous sommes tous les quatre dans un train, je dois descendre un arrêt avant eux, je me lève à contrecœur, leur dis au revoir. Je marche dans la ville, désorientée — en l’écrivant découvrir la racine du mot. Soudain je réalise que j’ai oublié ma valise dans le train, je leur envoie un texto, pour qu’ils ne l’oublient pas à leur tour. Longtemps que je ne me souvenais plus de mes rêves.

C’est Lamia qui m’envoie un signe, Alger voit rouge, on échange via messagerie, parlons de nos manques, de l’exil, du deuil, du ciel qui s’est refermé. Je lui écris Je ne peux pas écrire qu’Alger me manque mais il me semble bien que quelque chose là-bas m’attend. Je fouille longuement une carte d’Algérie pour retrouver le nom d’une oasis où je suis invitée, je repense à mes échafaudages, c’était il y a trois ans.

Le matin la neige était bien là, ce n’était pas comme nous l’avions espéré un poisson d’avril, quand il y a quelques temps le sirocco nous envoyait du sable rouge. Je fais un détour pour photographier la neige près du canal, elle s’étiole déjà. Je n’ai pas réussi à photographier l’épaisseur moelleuse des premiers flocons. Je vois la fin de Comanche se découper en quelques derniers fragments. Passer, penser, à autre chose, mais rêver de prolongements.

j’évite l’inquiétude

Nous buvons notre café en ouvrant la fenêtre pour profiter du soleil déjà chaud, nos petites tasses posées sur le rebord, comme au temps du confinement on se donnait l’illusion de prendre un café en terrasse. Sauf que là c’est vraiment un jeu, nous rions comme des gamines qui jouent à la dinette.

Je réserve les billets pour le voyage anglais avec Alice, reporté trop longtemps, nous décidons de le faire cet été. Encore très envie de le faire ensemble, visiter les lieux de nos autrices chéries d’Albion, Virginia, Charlotte, Emily, Jane, Agatha. On allonge de deux jours la durée prévue au départ.

Ça attire le chaland, Paris devient un grand bouquet de fleurs artificielles. Depuis que je tiens ce journal mon rapport à la ville change, l’œil cherche un détail, une lumière — choisir une voie plutôt qu’une autre — se laisser guider par le soleil — retarder le moment de rentrer — attraper le contre-jour.

Je retrouve Marie Pierre à la Java, découvre la galerie que je ne connaissais pas, évidement ce soir là je n’ai pas l’appareil. Faire la liste de tous les lieux où je devrais revenir. Au moment de me coucher, dans le moteur de recherche du téléphone je tape Ukraine, comme il y a des mois je tapais covid, rapport compulsif à l’information. C’est absurde, j’abandonne, j’évite l’inquiétude, provisoirement.

Michel nous parlait dimanche d’une photographie qu’il ne retrouve pas, sa victoire lors d’une course à Sidi Bel Abbès où il était lycéen, surement égarée lorsqu’il a quitté l’Algérie. Il a fait des recherches sur internet mais n’aboutit pas. Avec Alice nous pensons à l’aider dans sa quête. C’est une blague entre nous, l’agence de détectives que nous ouvrirons un jour.

Au Mac Val, pour la journée programmée par Philippe dans le cadre des Échappées. J’y retrouve Anne, Piero, Xavier. Passionnante présentation par François Bon de son travail sur le web, j’apprends sur l’oralité, sa nécessité, la transmission. Sous le soleil on cause entre les pelouses. Lectures et concert de Sereine Berlottier, Séverine Daucourt, Gilles Weinzaepflen. Belle journée.

Nous devons nous retrouver sur les hauteurs de Belleville. Au pied d’une cité les adolescents discutent sur leur vélos, des enfants jouent au foot, il fait nuit. Remontent des sensations de l’adolescence à Marseille, la bande, les vélos, la douceur. Gwen m’invite à présenter mon travail, c’est au bout de mes doigts, c’est bientôt fini, ça ne me fait pas peur. On parle de nos pratiques, de la voix, de chorégraphie, de cheveux, de la fiction, du vrai, de Brel, des journées à venir à Évry.

la ville ne nous appelle plus de la même manière

Le temps change. Le vent se lève, s’engouffre dans les conduits, produit des sons d’orgues. Dans le cadre de la fenêtre j’observe la pointe d’un cyprès qui oscille. Après le café avec N et M dans leur appartement de la Conception, lent retour à Bompard, je fais plusieurs détours malgré la pluie fine qui se met à tomber.

Nous traînons comme un dimanche, la ville ne nous appelle plus de la même manière, nous la connaissons suffisamment pour ne nous obliger à rien. J’ai envie d’aller voir la mer encore, nous traversons lentement le parc au pied de l’immeuble avant de rejoindre la corniche. Quand j’étais adolescente à Marseille je ne comprenais pas sa géographie, hormis celle toute proche du quartier ennuyeux où nous vivions, et les alentours du lycée, mais je l’aimais déjà.

Nous allons vers les docks, à quai un ferry rouge de la compagnie Corsica Linea, le Vizzavona, c’est le nom d’un de ces grands cols de montagne dont la traversée nous rendait malades à l’arrière des bagnoles. Un instant ça me traverse, et si on montait à bord du ferry ? Le temps change, nous sommes piégés par ce leurre, prendre un train tard comme si vraiment on allait profiter de la ville pendant que la valise patiente à la consigne, l’air est gris et je ne peux m’empêcher de penser au départ.

Fermer les yeux, convoquer la nuit sur la baie, les façades usées de Noailles, le reflet sur la mer à Marseilleveyre, le clocher qui s’inscrit pile dans la surface de l’eau, entre l’horizon de la ville et la base de la côte à l’arrière, la baie vitrée de la chambre du vallon des Auffes où j’aimerais dormir, la jetée de la Joliette, les détails dans lesquels je trouve un réconfort.

Une fine poussière ocre recouvre les vélos. Je me souviens de ma mère à Bastia, pestant contre le sable qui entrait dans la maison, mais quand elle disait C’est le sirocco, il y avait dans sa voix une certaine tendresse.

Publication d’un nouvel extrait de Comanche — Gwenn me demande, Un livre en gestation ? Incroyable comme cette idée du livre m’a encombrée, m’a éloignée du sens de ce travail. Finir, le livre on verra après. Le soir, la lumière irréelle, ça change la perception du temps. Je remonte le canal à vélo, je me maudis d’avoir laissé l’appareil photo à l’atelier. Philippe rentre un peu plus tard, Vous avez vu cette lumière de dingue dehors. Il a fait plein de photos, je suis dépitée comme une enfant, Je t’en donne une si tu veux.

En partant à l’atelier je photographie les fleurs du quai de Valmy, me prends à rêver du Japon encore. Le soir nous concrétisons le voyage de mai à Athènes, ce sera la première fois, ça me parait bien plus irréel que la lumière de la veille.

ce mouvement du cœur

Je reçois un message de Dodo, ils attendent des réfugiés ukrainiens d’un jour à l’autre, je devrais dormir sur le canapé lors des retrouvailles prévues en avril pour la dispersion des cendres de Claude. Ce sera — comme elle me l’écrit — un week-end de Pâques bien particulier.

Derrière la baie vitrée, à l’étage, le jeune homme qui nous fait signe, au bout de quelques pas Alice pense que c’est surement un ami du lycée. Souvent elle croit reconnaitre des connaissances dans la rue, souvent elle se trompe, pour ça qu’elle n’a pas répondu au signe du jeune homme. Elle finit par envoyer un message à l’ami perdu de vue, ce n’était pas lui. Je me réjouis silencieusement de ce moment de confusion qui l’a poussée à contacter l’ami, l’envie de renouer les fils, c’est presque maladif chez moi.

Je retrouve G en bas de son bureau, dans un de ces beaux passages du faubourg, à deux pas de mon atelier. Elle me tend un sac empli de confiseries délicieuses rapportées du Liban, je la serre furtivement dans mes bras, nous prendrons le temps à mon retour. Le froid glacial, le bleu intense, des nouvelles que je ne comprends pas. Le soir je glisse quelques confiseries dans la valise pour Marseille.

Gare de Lyon, galerie des fresques, nous marchons vite, j’aperçois un drapeau ukrainien, je devine après les familles rassemblées autour, mon cœur se serre, tristesse, impuissance, confusion. À Marseille nous logeons au sommet d’un immeuble, en haut d’une colline, la ville se déploie sous une lumière presque crue. Dans la bibliothèque il y a le Lambeaux de Juliet, des mois que je ne l’ai plus ouvert.

Avant d’entrer au Dugo, Philippe jette un œil dans la salle, chaque fois il retrouve ici une connaissance, le hasard. Cette fois, près du bar, Emmanuel Salinger déjeune, seul, mais nous ne le connaissons pas vraiment. En attendant Nina au bout du quai, je me demande si les parents de Philippe ont toujours ce mouvement du cœur quand nous venons les voir.

Nous montons dans le mini bus qui va de Montredon à Callelongue, le chauffeur plaisante avec la seule autre passagère, une vieille femme, son cabas chargé de courses, il la connait bien, des années qu’elle prend ce bus plusieurs fois par semaine. Avant le dernier virage il nous prévient, C’est le moment de sortir l’appareil photo, il y a là une de ces lumières, il fredonne la chanson de Trenet.

Après le départ de Nina, nous déjeunons, traînons un peu en ville, puis nous rentrons à l’appartement par un nouveau chemin — j’aime ces moments trop rares où nous tentons de nous perdre. Le temps tourne, la ville perd ses notes chaudes. Puis la nuit tombe, partout des lumières, curieux comme cette ville me rappelle toutes les autres villes, sans doute pour ça que je l’aime tant, cette fois je pense à San Francisco.

dans le silence démuni

Je lui envoie un texto pour savoir si elle dort non pourquoi ça te dit un café au soleil ? Le ciel était d’un bleu intense, le monde semblait encore normal mais me revenait quelque chose du 14 novembre, bloqué dans l’air froid.

Avec Philippe et Alice nous traversons le Jardin des plantes, tout Paris est là non ? La masse jaune du mimosa m’attire, sentir les vagues poudrées, anisées, observer longtemps les moucherons qui volent dans la lumière, j’envoie cette photo à Anne-Marie. Le lendemain elle m’écrit qu’elle était aussi au Jardin des plantes, nous aurions pu nous y croiser, elle a photographié des perruches amoureuses, elle dit que ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

Catherine S m’écrit, à la lecture d’un fragment de Comanche où j’évoque la pellicule silencieuse alors que tu t’adresses au caméraman. Elle me suggère de faire appel au monde des sourds, que peut-être quelqu’un pourrait lire sur tes lèvres. Je suis très émue que sa pensée rencontre la mienne, j’avais silencieusement formulé l’idée, puis avais renoncé, tu dis peut-être trois mots, dans le contexte peut-être rien d’essentiel mais je ne veux rien écarter.

C’est comme un poids mort, poitrine lourde. On entend le mot sidération. Je pense à ces mots stupides qu’on nous balançait dans l’enfance, On voit que tu n’as pas connu la guerre. Je pense à mes morts, je ne me repose pas sur eux, je n’attends pas de réponse, pas de réconfort, je les fais me rejoindre. Sidération c’est quand mes morts me rejoignent, et que je peux lire l’incrédulité sur leurs visages.

Nous allons chez Dishny au prétexte de fêter l’anniversaire de Philippe, je découvre que la fresque de la plage sri-lankaise qui décorait la salle a disparu, Alice me dit que ça fait des mois, je sens monter une nostalgie sourde. Je ne peux m’empêcher de penser que cette plage va disparaître pour de vrai.

Cet amour du bleu, c’est nouveau, mais le bruit de la mer il y a longtemps que je l’aime.

N s’inquiète de la puissance de l’arme nucléaire russe, je lui dit qu’elle peut aussi lire le rapport du GIEC, je m’en veux aussitôt d’ironiser. M nous console, le prix d’un chocolat chaud à Guingamp est dérisoire. J’attends que le mat du ciel cède à la lumière, dans le silence démuni j’attends, je ferais bien de me taire.

ses forces broyeuses qui nous sidèrent

Je me déshabille, au lieu de poser mes vêtements sur le fauteuil à la sortie de notre chambre minuscule j’en fais une sorte de boule sur mon lit, j’aime leur poids sur mes pieds une fois dans le lit, présence presque animale.

Un dimanche en famille, les parents de Philippe nous ont rejoint, un vrai dimanche avec des coupes pétillantes, Nina a cuisiné, on a rit, joué aux cartes, on oublie le temps.

Je lui dis au revoir, je m’habitue enfin. Le soir en vélo un air de tempête, je prends de la vitesse pour lutter contre la pression du vent, le froid entre dans mes tympans.

J’écoute la Symphonie du Nouveau monde de Dvořák, mon cœur se serre, peur de ces bruits de bottes.

La perspective des journées d’Évry me réjouit et m’effraye un peu, impression de sauter d’un plongeoir un peu trop haut, mais il y a les présences amies, il y a que le projet est hautement enthousiasmant, et je serais — si je ne me perds pas en route — libérée de Comanche.

Je m’étais dit Demain matin je prendrais mon temps, Philippe ne travaillait pas, m’avait demandé de le réveiller, à l’heure dite j’ai hésité, je me suis dit que le plus tard possible serait le mieux. Je me suis laissée tomber sur le lit, il s’est retourné m’a regardée Ça va ? Poutine a déclaré la guerre à l’Ukraine. Sur le chemin de l’atelier je me suis arrêtée devant le canal — longtemps contempler le scintillement. J’ai fait je crois cinquante photos des taches de lumière dansant sur l’eau.

c’était l’aube. traversait le long ciel de nuit somnambule. frôlait le sommet des arbres dénudés. c’était l’aube. ne dormirait pas, le rideau écarté, l’ombre. l’aube son silence, un reflet de lune, le merveilleux d’enfance… extrait de ma participation pour la revue Les Villes en voix — texte image. Françoise Breton qui m’y a invité écrit : L’art consolateur et résistant, c’est peut-être encore une façon d’avancer dans ce monde cocagne, ses forces broyeuses qui nous sidèrent…

la beauté mystérieuse des images

Nina arrive sur la pointe des pieds, plus tôt qu’à l’heure annoncée, son goût de la surprise, son léger désappointement.
Dépasser la forêt de sapins échoués sur le trottoir, derniers cadavres de Noël parfois drapés encore de leurs linceuls dorés.
Devant la mercerie de la rue faubourg Saint Martin un chien loup blanc, l’impression que nos regards se croisent, qu’il était prêt à me dire quelque chose, une photo aurait surement tout effacé.
Le type est devenu fou, il hurlait que lui aussi il bossait, que l’autre aurait pu se garer ailleurs et l’autre craquait dans le camion avec son diable, il hurlait aussi — j’ai fini c’est bon là, je suis en train de ranger — je ne me souviens pas vraiment des mots mais c’était d’une violence inouïe les cris, et triste ces hommes qui devenaient fous.
Ma cousine m’écrit de Belgique, elle a fait du rangement, a trouvé un livre de Peter Townsend, signé et dédicacé à mon père en 1959, il y a évidement une note de ma grand-mère, ce livre m’a été confié par Roland et je l’ai conservé précieusement ; le parcours de temps à autre. L’absence du je dans la deuxième proposition me touche. Elle me dit que bien sûr elle le met de côté pour moi, qu’elle ne pense pas forcément trouver d’autres trésors de ce type, mais qu’elle reste vigilante. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la rencontre des pilotes dans une librairie du Cap Bénat, les yeux brillants de mon père.
Comanche — impression que parfois je suis à côté, que j’assèche la langue. Heureusement tenue par mes publications sur le blog, peut-être que ça ne tiendra pas à la fin, mais c’est la seule issue pour le moment.

C’est le cadeau qu’elle m’a fait à Noël, un petit sténopé en carton, nous ferons des photos ensemble, je te montrerais. Le covid nous a rattrapé, j’ai attendu son retour pour que prenions le temps de faire ensemble des portraits. La pause longue, la sensation de ses cheveux contre ma joue, le temps du révélateur dans l’obscurité de la salle de bain, l’odeur des produits, la déception des négatifs, et puis sur photoshop inverser les valeurs, découvrir la beauté mystérieuse des images, presque magique. Parfois je suis surprise par ce surgissement dans l’écriture, je ne crois pas qu’il y ait une magie de l’écriture mais il y a cette part de mystère, révélation, qui me transporte. Ce temps d’attente, d’obscurité c’est ça qu’il faudrait retrouver, peut-être que je suis trop sûre de moi finalement.

j’ai loupé le ciel sans lune

Réaliser trop tard qu’il fera nuit, que le Jardin des plantes sera fermé. Retrouvailles avec Nathalie et Clarence autour de la lecture de Bruno et Florence, très rare que j’écoute lire, je trouve ça très stimulant. Rentrer à pied, le vin rouge m’a donné faim, j’achète une crêpe au sucre sur le boulevard Richard Lenoir, je me souviens de celleux qui dansaient là un soir en septembre, le soir où Nina était arrivée à Catane, où nous avions mangé des crêpes avec Gracia et Milène.

J’ai des idées de vidéos, je les note, je dois me former, surtout trouver du temps. Maintenant je comprends ce que ça veut dire, quand il me disait C’est tout ou rien, si j’arrête tout s’arrête.

C’est l’anniversaire de la mort de mon père, cinquante ans aujourd’hui, comme me l’écrit Alex, presque une vie. Il m’écrit aussi comme cela lui semble si proche, comme mon travail permet de transformer sa douleur en douce nostalgie, ce rapprochement me réconforte, donne du sens à Comanche. Des échos le soir même dans les échanges du Tiers livre autour de récits autobiographiques, je m’aperçois que j’ai résolu pas mal de choses.

Dans le métro que je ne prends quasiment plus, la jeune femme et le bouquet de fleurs qu’elle destine à ses hôtes, la présence des fleurs dans le métro me semble incongrue, il y a encore des personnes qui offrent des fleurs, l’impression d’un geste presque oublié, offrir des fleurs, me vient l’expression consacrée, vide, du monde d’avant.

Journée avec Alice à l’atelier, j’aime l’évolution de nos discussions, aujourd’hui l’impression qu’elle m’aide à regarder le monde. Je rencontre Fiorenza, elle m’apporte la feuille que j’ai adoptée, celle qu’elle m’offre pour mon amie, celle qu’elle m’offre pour l’attente. Elles sont cousues, protégées à l’intérieur d’une note, je relève : acquérir et soutenir les actes réparateurs n’est pas une question de somme et d’objet mais de recréer les rapports à l’œuvre. Réparer nos liens à la nature, à nous mêmes, aux autres…

Le couple est en vélo, à l’arrêt, le nez collé au téléphone pour s’orienter, je suis là, dispose pour leur indiquer une direction, mais je vois bien qu’ils ne veulent surtout pas se frotter à l’autre. Ils se mettent d’accord, repartent en danseuse. Nous devions nous voir demain, elle m’annonce son départ précipité, l’urgence, son père dans le coma. Je suis abasourdie, remontent précises l’hébétude, la sidération.

Nous nous retrouvons à la Villette pour diner, en m’approchant du lieu, l’architecture en bois, les lumières qui se reflètent, je pense à Kyoto. Tout est délicieux. En sortant nous sommes saisis par le froid, nous contemplons les reflets rouges à la surface du canal, nous rencontrons un cygne, nous marchons très vite en riant. La lune se remplit déjà, je réalise que j’ai loupé le ciel sans lune.

à la fin il y a un écho

Toujours ce moment d’incertitude en commençant le journal, ça fait rire Philippe, Tu dis toujours ça. Je regarde les photographies de la semaine, tente de me souvenir de ce qui chaque jour a laissé une trace, de samedi je n’ai aucun souvenir, et il n’y a pas d’images.

Partir légers vers Belleville, quelque chose de bancal, c’est dimanche et sous le soleil Nina manque. Dans le square qui longe le parc de grands pins dressés, je me dis que la beauté c’est cet effet de surprise, des pins dans la ville.

À l’atelier je commence sur les chapeaux de roue, F me surprend à tourner la presse un peu vite, Doucement, en soulevant le papier je m’aperçois que je n’avais pas mis la plaque sous presse, je ris de mon impatience.

Je supprime un fragment de Comanche, la première fois en de telles proportions, c’est assez libérateur. Je découvre le bon usage du point, le plaisir des phrases courtes. Les mots simples. Je me sens de plus en plus funambule, j’aime assez même si ça m’empêche de dormir. Ce qui nourrit mes insomnies ce n’est plus sa présence, mais l’envie d’écrire, et le temps que ça prend.

Vider la chambre de Nina avant de peindre, les allers retours photographiques autour des objets que j’hésite à jeter, Ça tu ne voudrais pas t’en débarrasser ? elle me rétorque que l’objet est parfaitement fonctionnel. Je comprends sa résistance, les sacs, les cartons prennent le chemin de la cave — à la fin il y a un écho.

Je retrouve Nathalie au Chansonnier, nous partageons notre détestation de l’hiver, mon envie d’ailleurs, elle évoque mon chez moi, une terre au sud, elle me dit Tu as plein de chez toi, c’est un peu vrai, ces déracinements d’enfance sont autant d’enracinements possibles.