il n’y aura pas d’aubes sur la mer

Je visionne mes rushes pour les vases communicants, la ville s’absente des images, des plans fixes, serrĂ©s, proches de la matière, presque abstraits, comme si j’avais peur d’imposer un sens Ă  Juliette.

Ă€ la terrasse du cafĂ© je reconnais Lola Lafon, croisĂ©e deux jours avant quand nous allions joyeusement aux Batignolles. Nous ne retrouvons pas le mĂŞme Ă©lan dans ces rues trop souvent parcourues, sous le temps qui tourne, la fatigue, nous rentrons, je lutte contre la frustration de n’avoir produit plus d’images.

Je traverse Paris Ă  vĂ©lo d’est en ouest, du nord au sud, j’ai l’impression de franchir un cap, que ma vision, ma comprĂ©hension de la ville grandit. C’est une sensation forte, grisante, comme si mes poumons s’Ă©largissaient. Cette semaine je vais la passer sur une prise de vue pour un livre crĂ©atif autour de NoĂ«l, Ă©trangetĂ© de crĂ©er l’hiver en Ă©tĂ©, y a plus de saison comme dirait l’autre.

Nous regardons Le clan des siciliens — je ne l’avais jamais vu, ma mère n’aimait pas Delon. Toujours la mĂŞme fascination pour le cinĂ©ma de cette Ă©poque, le phrasĂ© des acteurs, les codes, les couleurs, toujours cette illusion de m’approcher d’une rĂ©alitĂ© dans laquelle s’inscrivent le corps et la voix de mon père.

Le dĂ©part en Corse approche — rituel depuis bientĂ´t dix ans. Sauf que cette annĂ©e nous n’irons pas Ă  Erbalunga, mon amie m’apprend que le chantier est suspendu pour des raisons obscures, il n’y aura pas d’aubes sur la mer, la chance c’est qu’un autre lieu nous attend, dans une rĂ©gion que je connais peu, oĂą il y a de merveilleux couchers de soleil.

Nina est de retour pour une semaine, la proximitĂ© avec sa prĂ©cĂ©dente visite me donne l’impression qu’elle n’a pas vraiment quittĂ© la maison et ça me rend joyeuse. Et puis l’Ă©tĂ©, la presque fin des photos pour le livre. Avec Philippe et les filles nous descendons le long des quais bondĂ©s, la pelouse de Villemin encore chargĂ©e de corps qui attrapent les derniers rayons de soleil exhale son parfum d’herbe tiède, un air festif, une lĂ©gèretĂ© qu’on avait oubliĂ©.

Nous allons tous les quatre voir La maman et la putain, j’avais oubliĂ© une grande partie du film, j’avais oubliĂ© qu’Alexandre (jouĂ© par LĂ©aud) lisait La recherche du temps perdu, j’avais oubliĂ© la beautĂ© des plans-sĂ©quences, les fondus au noir comme des respirations lentes, la vĂ©ritĂ© des acteurs, ça me donne envie de filmer des corps et des visages.

je ne sais rien de tout cela

Le film du dimanche, tous les quatre dans le salon, comme nous le faisions il y a des années, c’est Nina qui a demandé, on a regardé Le Village. Retrouver nos frémissements, nos surprises, ce que nous avions oublié de nos dimanches.

Nuit courte, ciel limpide, partir un peu plus tĂ´t, dans la lumière et l’air plus tranchants. Traverser le jardin Villemin, dĂ©couvrir sa mĂ©canique matinale, les jardiniers, les endormis, les femmes sportives et leur coach militaire, le couple âgĂ© — leurs mouvements lents dans le kiosque Ă  musique. Près de la sortie de la rue des RĂ©collets les jardiniers pulvĂ©risent Ă  grand bruit des branches de conifères.

L’anniversaire. Je suis traversĂ©e par l’envie de lui tĂ©lĂ©phoner ou de la rejoindre pour lui souhaiter, je me demande quel serait le transport le plus adaptĂ©, Ă  ce moment lĂ  elle est vivante, ça m’arrive encore de le croire. Elle aurait eu quatre vingt deux ans cette annĂ©e, presque une consolation, se souvenir Ă  quel point elle ne voulait pas vieillir.

Le temps beau, le travail prend toute la place, ça prend mĂŞme la gorge. Ouvrir une brèche, s’échapper. Je demande Ă  Juliette si elle veut bien participer avec moi aux vases communicants imaginĂ©s par Philippe pour poursuivre les journĂ©es d’Évry. Elle dit oui — la joie comme peut-ĂŞtre enfant on se rĂ©jouit d’Ă©changer nos images pour complĂ©ter les albums. Je me retiens de sortir pour commencer Ă  filmer.

Le soleil frappe, le serveur nous demande Des verres d’eau avec les cafĂ©s ? Oui merci c’est gentil. Il s’Ă©loigne en laissant filer un Allez chantant. Avec Philippe nous parlons de L’espace d’un instant, je le presse un peu. Ce qu’il me raconte, ses obsessions, la disparition, la ville, ça me donne soudain très envie de le lire, j’imagine le livre, j’imagine d’autres formes aussi. Une heure passĂ©e trop vite sous le soleil, je le quitte Ă  regret pour aller travailler.

Penser Ă  ce que je pourrais filmer pour Juliette, je n’ai pas d’intention, pas de plan, mĂŞme pas sĂ»re d’ĂŞtre plus attentive. Mais l’impression que la ville s’ouvre davantage, tout devient matière Ă . LĂ  sur le trottoir des traces de peinture, des empreintes, je filme, il fait chaud mais je pense Ă  de la neige, le blanc sale sans doute.

Après la pluie notre première marche — ça veut dire plus de dix kilomètres — depuis Athènes. Traverser le nord de la ville, rejoindre le parc Martin Luther King. C’est comme l’Ă©tĂ©, sous le pin Philippe se souvient de Bellebouche, je pense Ă  la Marana, Ă  mes pins corses qui s’effondrent dans la mer, Ă  la maison d’Erbalunga qui a perdu son aile nord. Nous traversons le square des Batignolles, il y a la prĂ©sence de Barbara, il y a la rue d’Amsterdam et d’autres rues qui portent le nom de villes du nord, il y a cette chanson, Je ne sais pas.

observer lĂ  le reflet du monde

DĂ©jeuner avec les parents de Philippe, le dĂ©cor du Chansonnier, les jus bruns dans les assiettes copieuses, la pluie dehors. La partie de cartes, le temps lent. Leur constance. Celle que je devinais depuis la rencontre, l’attachement.

Elle relève un bout de phrase, « Ni aux yeux Â». Elle Ă©crit Ce serait un beau titre. J’insiste sur la beautĂ© de son timbre, Tu devrais y penser Ă  la chanson, elle me rĂ©pond qu’on devrait faire un karaokĂ©, j’Ă©voque ceux du Japon, Ça aussi un beau titre « un karaoke comme au Japon Â», En voilĂ  des recueils Ă  Ă©crire, nous rions. Je relis des passages du DĂ©pays de Marker, je rĂ©veille le manque.

Sur le mur l’ombre des arbres en mouvement, je m’arrête pour filmer. Je devine des personnes qui approchent, je les attends pour filmer leurs ombres glissantes sur le mur, furtives, basses. Il faudrait rester longtemps, observer là le reflet du monde et écouter les oiseaux.

S’accorder un répit, en longeant le canal s’éblouir encore du scintillement.
Dans la rue un SDF Ă©coute la radio, je reconnais la chanson de Top Gun, elle me rentre dans la tĂŞte, soupe dĂ©jĂ  martelĂ©e durant l’adolescence. Je n’ai jamais vu le film, CĂ©line me dit que ce sont des pilotes de chasse qui s’entraĂ®nent, ça me fait sourire, peut-ĂŞtre que mon père l’aurait aimĂ©, il aurait eu Ă  peine quelques annĂ©es de plus que moi aujourd’hui Ă  la sortie du film.

Brusque besoin de changer d’air — elle se demande — elle pourrait monter pour le week-end, je lui rappelle qu’ici c’est toujours chez elle, lui dit doucement la joie que ça me fait de la voir revenir.

Nous décidons de marcher pour prolonger le temps ensemble, la nuit est tombée, il y a une belle lumière persistante à l’ouest. Les filles marchent devant nous, je ne résiste pas à sortir mon téléphone pour les filmer, Gwen filme à côté de moi, les passants entrent dans le champ, certains sourient, s’interrogent, j’imagine ce qui intrigue de nous voir marcher côte à côte en filmant. En rentrant je trouve Nina assise dans le canapé, j’ai l’impression que le temps s’est replié, qu’elle n’a jamais quitté la maison.

Je transfère les quelques vidĂ©os du tĂ©lĂ©phone vers l’Ipad, la tentation grandissante d’un journal filmĂ©, ce que ça changerait complètement du processus d’écriture. Mais quelque chose lutte, j’ai pris goĂ»t Ă  cette façon de remonter le temps, faire surgir les instants qui ont laissĂ© une trace. Refabriquer les jours.

tout se déplace

Se forcer Ă  sortir après l’intensitĂ© des deux jours Ă  Évry. Dehors l’étĂ© en avance fatigue. Mes gestes changent, je prends des photos, toujours, mais l’IPhone sort plus souvent de la poche pour un plan ou deux.

Au milieu de la nuit — si trois heures c’est le milieu — la lune pleine, le ciel clair, l’air tellement doux que les oiseaux se croient le jour, ils chantent, ils sont les maĂ®tres du temps. Je regarde la photographie que j’ai prise, elle dĂ©cale complètement la rĂ©alitĂ©, ce ciel sombre et tourmentĂ©, ce n’est pas ce que j’ai vu.

La loi du plus fort, sur la route, sur les trottoirs, les voitures, les piétons, les cyclistes, les motards, les trottinettes, les injures, les gestes déplacés, je me dis que c’est la chaleur, ça énerve les gens, décidément Paris fatigue. Et tout se bouscule depuis les journées à Évry, je ne suis plus sûre d’avoir envie de livre, tout se déplace.

Je retrouve une amie de ma mère et de sa sĹ“ur pour dĂ©jeuner au pied de son appartement de la rue Fabre d’Églantine, l’adresse me faisait rĂŞver adolescente. Elle Ă©voque des souvenirs, lance quelques mots en corse dans la conversation, je cherche sur son visage les traits du temps oĂą elles riaient toutes les trois, elle n’a pas connu mon père.

Anne me dit que la dernière fois qu’elle est entrĂ©e dans la chambre des filles il y avait encore les lits superposĂ©s. C’est maintenant la chambre de Nina, j’ai essayĂ© d’y installer un bureau mais souvent nous prĂ©fĂ©rons nous retrouver tous les trois dans le salon pour Ă©crire. Je n’ai pas fini d’apprivoiser son absence.

En sortant de l’atelier je prends la rue de Lappe, je croise Jeanne rencontrĂ©e aux journĂ©es d’Évry, je me demandais quand ça arriverait, elle m’avait dit habiter dans la rue. Nous partageons encore l’enthousiasme dĂ©clenchĂ© par ces rencontres, comment prolonger les Ă©changes, la joie remonte aussitĂ´t, je la photographie en pensant Ă  la place qu’elle prendra dans ce journal.

Son regard s’attarde les objets accumulĂ©s sur le miroir ovale, des cadeaux des filles, des bijoux rapportĂ©s de Lasne, des bricoles, une fleur d’orchidĂ©e fanĂ©e. Nous sortons, le dĂ©luge, mes pieds trempĂ©s dans les sandales. Je me souviens de l’humiliation quand ma mère m’obligeait Ă  porter des sandales les jours oĂą la pluie s’invitait au printemps, ou l’Ă©tĂ©, les pieds sĂ©cheraient plus vite, j’Ă©tais la seule qui arrivait Ă  l’Ă©cole les pieds dĂ©nudĂ©s.

La journĂ©e consacrĂ©e Ă  la prĂ©paration du voyage en Angleterre, dix jours pour marcher sur les pas de nos autrices et hĂ©roĂŻnes Anglaises avec Alice, un cadeau d’anniversaire repoussĂ©. Je m’aperçois que nous avons presque trop tardĂ© pour certains lieux prisĂ©s, nous bousculons l’ordre imaginĂ©, ce sera Monk’s House — Greensway — Haworth — Christ Church — Chawton, nous prendrons le train, nous ferons des travellings, nous Ă©crirons.

se lier Ă  la ville

Entre le retour d’Athènes et le dĂ©part Ă  Évry, il y a eu trois jours. Trois jours pour — comme on dit — atterrir, puis se projeter vers les rencontres Youtube & littĂ©rature. Au milieu il y avait le travail, il n’y a aucune image de ces trois jours. Les rencontres se dĂ©roulaient au C19, dont j’avais dĂ©couvert l’esthĂ©tique avec les premières images diffusĂ©es par François sur son blog. J’avais Ă©tĂ© impressionnĂ©e, je voulais ĂŞtre de cette aventure. C’est comme ça que je suis entrĂ©e en LittĂ©raTube.

Nous sommes quelques uns Ă  avoir suivi Franck Senaud (Ă  l’origine du projet avec François) dans un parcours Ă  travers Évry. Durant notre dĂ©ambulation nous pouvions saisir son amour pour sa ville, en comprendre les gestes architecturaux, la couleur. Pendant près de deux heures nous avons filmĂ©, photographiĂ© la ville, collectĂ© la matière des objets Ă  venir.

Je n’ai rien retrouvĂ© Ă  Évry des photographies partagĂ©es par François en 2019, je rĂ©alise seulement aujourd’hui que l’Ă©cole Ă©tait alors encore en travaux, que c’Ă©tait l’hiver, que les photos Ă©taient quasiment toutes prises en intĂ©rieur. J’ai mĂŞme ressenti un certain dĂ©sarroi devant mes images. Une ville calme, nette, sous ciel bleu, dĂ©sarroi sans doute accentuĂ© par l’imprĂ©gnation encore forte d’Athènes.

Trois heures de montage/Ă©criture, un temps dont je n’ai pas l’habitude. J’ai prolongĂ© le geste esquissĂ© Ă  Athènes avec le journal quotidien : monter les images dans l’ordre de tournage, utiliser le son ambiant. Alors le texte finit par surgir, enfin il prend son temps, mais toujours une direction se dessine. J’ai dĂ©placĂ© quelques plans, j’ai parfois effacĂ© le son — nos voix trop prĂ©sentes, j’ai davantage laissĂ© leurs durĂ©es aux plans. C’est ici, sur ma chaine YouTube :

glissant mes pas dans les tiens

Premiers repères depuis notre terrasse Ă  Keramikos, le gris du ciel, l’Ă©lĂ©gance du chien aux yeux vairons, l’omniprĂ©sence des chats, le parapluie qui fatigue le bras, Exarchia, penser Ă  Nina et Ă  Berlin.

Les bras surgissent, se tendent, les familles se photographient devant les colonnes, et ceux lĂ  — un couple et deux femmes qui s’Ă©taient rencontrĂ©s la veille — se retrouvent, s’étonnent de cette coĂŻncidence, Amazing ! Il se met Ă  genoux devant elle, Oh my God, une des deux femmes filme la demande en mariage, son amie glousse.

Le PirĂ©e Ă  l’heure dite, une heure d’avance qu’il va falloir tuer. Le bateau de neuf heures s’Ă©loigne. Un jeune couple sur le quai par ailleurs dĂ©sert, brefs Ă©changes pour se rassurer sur le prochain dĂ©part. Nous nous dĂ©cidons pour un cafĂ© Ă  l’extĂ©rieur du port, Ă  notre retour le couple a dĂ©sertĂ© le quai, remplacĂ© par deux anglaises beaucoup plus âgĂ©es, on se rassure encore. En montant Ă  bord, l’odeur de fioul et le tangage me soulèvent le cĹ“ur.

Nous avons fui l’animation du port Ă  Hydra, nous avons longĂ© la cĂ´te, nous avons battu la campagne, nous avons effrayĂ© les chevaux, nous sommes montĂ©s au monastère du prophète, le souffle m’a manquĂ©, au retour nous avons retrouvĂ© la maison de Leonard Cohen. Le lendemain Philippe m’a dit qu’elle appartenait Ă  ses descendants, j’Ă©tais gĂŞnĂ©e d’avoir regardĂ© Ă  travers la vitre.

La dĂ©ception devant l’OlympiĂ©ion recouvert d’Ă©chafaudages, nous poussons jusqu’au stade des PanathĂ©nĂ©es, impressionnant, photogĂ©nique, mais la vie est ailleurs. La nuit est tombĂ©e, derrière les arbres une belle lumière Ă©claire le mouvement des branches agitĂ©es par le vent. Nous nous approchons, les chats se cherchent, nous nous surprenons Ă  les observer longtemps.

Je vois passer une phrase sur les rĂ©seaux, Le monde est vraiment dĂ©gueulasse. Ce que j’oublie ici, hors du temps, hors du monde. Pourtant la ville est fracassĂ©e, effondrĂ©e, elle n’en finit pas de restaurer ses ruines millĂ©naires, elle ne ressemble Ă  rien de ce que j’avais imaginĂ©, je suis toujours perdue, glissant mes pas dans les tiens, et j’oublie le monde.

Il y a un musĂ©e d’art contemporain pas très loin de notre logement, je suis très attirĂ©e par le titre d’une exposition Emptying my parents’ house, une exploration de la mĂ©moire de ses parents par l’artiste, je m’emballe. Devant les Ĺ“uvres figĂ©es, des photographies Ă  la chromie saturĂ©e, très lĂ©chĂ©es, devant cette recherche de perfection je suis terriblement déçue.

Nous retournons Ă  Exarchia, j’ai l’impression que cette ville oĂą Nina est venue avant nous — Ă  deux reprises — lui appartient un peu. Je cherche les paysages qu’elle a photographiĂ©s, je ne les retrouve pas. Sans doute que je la cherche un peu, aussi.

Au cours du voyage j’ai ouvert un carnet de voyage sur YouTube, des plans sans doute un peu trop rapides, montĂ©s dans l’ordre de filmage, le son brut, c’est sur ma chaĂ®ne (oui) :

ce n’Ă©tait pas la mĂŞme lumière

Cette annĂ©e les pâquerettes ont envahi le jardinet qui entoure l’immeuble, je ne sais pas les photographier, je ne sais pas retrouver la beautĂ© de celles du cloĂ®tre de Santa Croce au printemps 86, leur blancheur vibrante sous le soleil, ce n’Ă©tait pas la mĂŞme lumière, ce n’Ă©tait pas le mĂŞme monde.

L’anxiĂ©tĂ© trop forte, je finis mĂŞme par me demander si j’ai mis le bon bulletin dans l’enveloppe. La journĂ©e trop longue, passĂ©e Ă  tourner autour d’un texte sur l’incendie, guetter les informations venues de Belgique, renoncer Ă  participer aux invitations des revues amies. Le soulagement du rĂ©sultat, mĂŞme si attendu, mĂŞme si frustration.

Au feu s’arrĂŞter, poser pied Ă  terre, vive douleur dans la hanche qui me dĂ©sĂ©quilibre, il faudrait ne pas avoir Ă  s’arrĂŞter, pĂ©daler suffisamment lentement pour Ă©viter les obstacles sans devoir mettre pied Ă  terre.

Je regarde enfin les photos du chantier d’A Campinca, irrĂ©el. La maison Ă©ventrĂ©e, allĂ©gĂ©e des tonnes de bĂ©ton qui l’attiraient irrĂ©mĂ©diablement vers la mer. L’aile nord coupĂ©e, la chambre — oĂą j’ai dormi durant sept annĂ©es consĂ©cutives, condamnĂ©e depuis deux ans — effacĂ©e. Cette maison, qui n’est pas maison, cette maison oĂą je me suis rĂ©conciliĂ©e avec l’absence.

La synchronicitĂ©, pas sĂ»re d’aimer ce mot, comme rĂ©silience et sĂ©rendipitĂ©, il a cette Ă©vidence qui ne me rassure pas du tout. Donc au moment oĂą je passe les articles #Comanche en privĂ© — effacement provisoire, mise Ă  distance ? — les photos en couleurs de l’excursion Ă  Tipasa rĂ©apparaissent, des mois que je les cherchais. Plus tard dans la soirĂ©e, Omar M rĂ©agit au message envoyĂ© il y a un mois, La famille Maillard ça me dit quelque chose, rappelez moi le contexte, attendre et redouter la rĂ©ponse, toujours des cordes auxquelles me retenir.

J’envoie les scans des photos de Tipasa Ă  Sofiane, m’excuse d’avoir mis tant de temps, je devrais vraiment faire un effort d’ordre, d’organisation, quelque chose rĂ©siste. Ma mère me racontait qu’avec Sofiane nous faisions petits la sieste dans un mĂŞme lit Ă  Alger, il vit Ă  MontrĂ©al, peut-ĂŞtre finirons nous par retourner Ă  Alger, ensemble, liĂ©s par l’histoire de nos mères presque sĹ“urs, il me dit qu’il sera en France dĂ©but juillet, nous essaierons de nous voir.

Ă€ l’Ă©cran FrĂ©dĂ©ric Pierrot fouille dans un carton, il trouve une montre qu’il porte Ă  l’oreille, un bout de film qu’il observe Ă  travers la lumière du jour devant la fenĂŞtre, une pipe Ă  ses lèvres. Objets convenus, mais j’aurais aimĂ© possĂ©der un carton de la sorte. Il y a heureusement toutes les photos retrouvĂ©es Ă  Lasne, et les petites ailes en feutre, me manqueront pour toujours son odeur et sa voix, quand celles de ma mère sont encore si prĂ©sentes.

c’était l’aube

c’était l’aube. traversait le long ciel de nuit somnambule. frôlait le sommet des arbres dénudés. c’était l’aube. ne dormirait pas, le rideau écarté, l’ombre. l’aube son silence, un reflet de lune, le merveilleux d’enfance. l’aube déplaçait lentement l’ennui. fixait les yeux au mirage amer. c’était l’effacement des étoiles dont on ne connait pas la place. c’était l’aube, son odeur de pluie froide — ivre. c’était l’aube. rompait les songes. les paupières s’ouvraient sur les mondes en dedans. les colorations électriques palpitaient dans l’obscurité. la vie revenait — son corps lourd immobile, son reflet noir sur la vitre, le silence. c’était l’aube — ciel et mer encore confondus d’encre. la nuit vacillante. c’était l’aube brève, suspendue — un renoncement. s’accrochait au dernier rêve. retrouvait les présents. un air moelleux avant l’impatience du jour. le ciel changeait. c’était de l’heure bleue comme d’une manière noire faire surgir ton visage.

pour la revue Les villes en voix

à la dérobée

Partir un peu tard pour la Gare du Nord, pas le temps de prendre des photos sur le chemin mais s’imprime l’éclat du pont Lafayette, ciel bleu pur en arrière plan. Retrouvailles Ă  Lasne, revoir mon cousin StĂ©phane, sa ressemblance avec mon père. Dodo me demande Tu veux qu’on regarde encore des photos, oui ?

PrĂ©paratifs en cuisine. Je m’étonne toujours du plaisir qu’on a Ă  faire chez les autres ce que l’on aime pas faire chez soi. Phil chantonne, cuisine merveilleusement. Les convives arrivent, on Ă©voque des moments qui nous relient Ă  Clo, cette fois oĂą j’ai attrapĂ© son bras, cette impression que j’ai eu alors de le toucher, lui.

Je regarde StĂ©phane Ă  la dĂ©robĂ©e, ses yeux bruns dans lesquels je retrouve quelque chose de mon père. Jardin, soleil, nourritures, archives, photos encore. Dodo m’offre la nature morte de Maurice que j’aimais beaucoup. Ă€ l’arrivĂ©e Gare du Nord un texto de mon cousin — nous avions dĂ©cidĂ© de ne pas nous attendre Ă  la sortie — N’attendons pas deux ans pour nous revoir.

Avec Philippe, Laure Gauthier et Olivier Mellano Ă  la maison de la poĂ©sie, Les corps caverneux, belle traversĂ©e, fait ressurgir des images. ForĂŞt sentiers creux cendres nuages. La pleine lune derrière les silhouettes de pins. Dodo m’envoie un message, Tu reviens quand tu veux, avec qui tu veux, je me dis que l’Ă©tĂ© Ă  Lasne doit ĂŞtre chaud et lent.

Les portraits de Clo, des esquisses Ă  l’encre peintes par Maurice, reconnaĂ®tre le creusement autour de l’œil, lui trouver une certaine ressemblance avec Nina au mĂŞme âge.

Les jours denses, l’adieu Ă  Claude, les voyages trop rapides, les corrections de Comanche, la nuit claire, la bagarre avec les draps, le manque de sommeil, l’emploi du temps, la prĂ©sidentielle dont on ne peut pas totalement se foutre.

Nous choisissons Les demoiselles de Rochefort, je m’exaspère en surjouant des chassĂ©s croisĂ©s de la fin, le film on l’a vu allez dix fois au moins, je croyais que Delphine et Maxence se loupaient, et Alice de me faire la dĂ©monstration magistrale, alors tu vois leur camion, le bateau bleu ciel Ă  l’arrière, la chemise jaune de Bill, c’est bien dans ce camion qu’il monte Maxence, Mais alors pourquoi j’Ă©tais persuadĂ©e que ? C’est parce que tu fais toujours des choses de triste.

un allègement soudain

Sa maison me rappelle celles des amies du lycĂ©e, des meulières au bord de l’Yerres qui m’émerveillaient. Des heures Ă  table, sa voix grave et douce. La forĂŞt, les lumières, les mousses, on s’accroche aux branches pour Ă©viter les flaques de la dernière pluie.

TraversĂ©e de Montmartre en vĂ©lib, la chaleur, la foule des dimanches. Retrouver Alice au bureau de vote, il y a du monde, un frĂ©missement. Puis les rĂ©sultats attendus, j’enrage. Je veux Ă©crire Ă  Philippe, je butte sur les mots, il m’Ă©crit le premier, depuis la Bibliothèque nationale du QuĂ©bec. Il vient de finir la lecture de Comanche, ses mots remuent, m’apaisent.

Nuit mauvaise, tenue Ă©veillĂ©e par l’espoir tĂ©nu que MĂ©lenchon rattrape Lepen. Jour mĂ©canique suit. DĂ©jĂ  trop de commentaires, trop d’inquiĂ©tudes, une envie de fuir.

Philippe est rentré. Son enthousiasme, les rencontres, les échanges, sensation d’un allègement soudain. Il pose sur la table du salon les ouvrages rapportés de Montreal, surtout de la poésie, surtout des livres de femmes.

Publication du dernier chapitre de Comanche sur le blog, flottement.

Nous relisons ensemble les notes qu’il a inscrites en marge de Comanche. L’impression que le texte se dĂ©colle de lui-mĂŞme, flotte entre la page et moi, a sa propre existence.

Au moment de m’endormir, je pense au premier chapitre de Comanche, l’enterrement de Pierrot, ce pourrait être le début d’un autre livre.