exode

journal de mon arrière-grand-père Charles Berthelot, du 28 mai au 12 juin 1940

Quand les propositions d’écriture de François Bon arrivent dans ma boite mail, il y a toujours ce frisson, à la fois de la découverte, et de ce que ça déclenche, l’autorisation à écrire. Parfois je raccroche la contrainte d’écriture aux sujets en cours – peut être que cet emploi du pluriel est abusif, est-ce que la famille, la filiation, le deuil ne sont pas pour moi un seul et même sujet ? Ce lundi c’est personnages dans une foule, et la première image qui a surgit c’est cette archive incroyable confiée par ma tante il y a quelques mois, un cahier de notes personnelles entamé par mon arrière-grand-père au moment de l’exode, sans doute écrasé d’une grande détresse à voir la famille se disperser sur les routes, lui même trop fatigué et peut-être effrayé d’abandonner sa boutique de couleurs de la rue Ordener. La tentation est grande alors d’écrire l’exode, et puis dans le même temps je me trouve malhonnête, avec l’impression d’usurper ce vécu et de céder à une grande paresse. Je crois avoir trouvé ailleurs ma foule, son territoire, et je garde intact mon éblouissement à la lecture du précieux journal de mon arrière-grand-père.

épiphanie #2

                 

L’horizon hasardeux du sensible.
Il faudrait arracher des nuages, s’en aller.
Le bilan des économies pour se convaincre que, oui, nous serons bientôt en vacances.

                 

                 

                 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna


Thé

En surface les souvenirs vacillent. À la maison, nous buvions lyophilisé, instantané, je ne sais pas si c’était par manque de moyens ou parce que c’était pratique. Les adultes buvaient du café instantané en gros grains amers, quand l’eau bouillante liquéfiait la poudre épaisse un parfum de caramel brûlé emplissait le petit séjour. Moi je buvais du thé lyophilisé, je me souviens de ma fascination pour les billes de thé minuscules, dorées et légères, glissantes en un mouvement fluide dans la cuillère en inox. C’est à Edenville sur la minuscule terrasse de l’Îlot, maison d’enfance où je suis revenue en invitée l’été de mes quinze ans, que j’ai découvert le goût du thé véritable, un thé earl grey en vrac que Marion laissait infuser dans une petite théière en argent. Je me souviens encore de mon émerveillement en découvrant l’arôme de la bergamote, sa douceur renforcée par le parfum iodé de l’air, mais peut-être était ce aussi de me retrouver là dans ce pays d’enfance, peut-être était-ce mes quinze ans, ou la beauté et la douce folie de Marion, le temps accordé à ce rituel, peut-être était-ce cet été là où je me suis sentie incroyablement libre. Quand en rentrant à la maison j’ai demandé à ma mère si nous pouvions désormais acheter du vrai thé, elle m’a regardée avec surprise, et puis elle m’a lancé : mais ce que tu es devenue snob !

épiphanie #1

             

Accélérer, ralentir.
La ville disparaît entièrement sous une brume pluvieuse.
L’événement est survenu et ne se reproduira sans doute pas.

                 

                 

                 

tercet composé de manière combinatoire par Pierre Ménard sur le compte twitter de Sandor Krasna

un héros très discret

Cet hiver je retrouve avec un plaisir intense l’atelier d’écriture proposé par François Bon. Le thème — vies, visages, situations, personnages — me semble pensé tout exprès pour moi, et me permet de replonger sans retenue dans la quête généalogique entamée à l’été 2018, juste avant les retrouvailles miraculeuses qui m’ont précipitée dans les bras de mon père (le travail en cours, en pause). Cet été là j’avais fais ressurgir ce(s) visage(s), j’avais longuement hésité avant de conclure que oui il s’agissait bien du même homme, mon grand-oncle Antoine, et je m’étais interrogée sur le temps qui séparait les deux portraits. Ils sont extraits de deux photos de mariages, et c’est la rondeur de ma grand-mère sur la première puis la présence de ma mère toute petite fille sur la deuxième qui m’indiquent deux ans et quelques de temps écoulé entre les deux clichés. Au delà de ce temps écoulé, l’éclairage différent, une moustache effacée et des kilos perdus — ce qui lui donne un air plus juvénile — le sourire a disparu, le regard s’est assombrit, mais l’implantation des cheveux et des sourcils, la forme du nez et de la bouche sont bien les mêmes. Il y a autre chose, comme un bouleversement intérieur qui transforme profondément son visage, qui transparaît à travers ce regard si différent, empreint de gravité, comme si Antoine savait déjà la destinée tragique qui serait la sienne. 

fantôme

Dans l’air comme lavé de la nuit elle appelle son ombre en prières, elle écoute le silence de sa voix jusqu’à surprendre un murmure dans les vagues — ou ce bruit qu’elle croit de la mer c’est peut-être la circulation des voitures, leur flux presque doux. Elle ouvre les yeux jusqu’à percer les parois d’encre. Elle chérit le froid au delà des draps jusqu’à faire trembler sa mâchoire. Elle saisit l’absence à pleins bras jusqu’à étreindre une silhouette de cendres. Ce qu’elle redoute c’est seulement l’aube, avec elle l’effacement des spectres, aussi quand le jour frappe les volets elle ferme les yeux jusqu’à rêver la nuit hantée de grain flou.

little boy

Dans le sous sol de béton tu découvres la ville miniaturisée, ou plutôt l’absence de la ville qui s’étale sous une sphère rouge, cette petite balle suspendue c’est le lieu de l’explosion, tu imagines le nuage incandescent, le souffle entre les lambeaux de béton, le feu partout, au dessus il y a les rires des enfants dans la cour de la nouvelle école, un sarcophage de mémoire, puis traverser les panoramiques merveilleux du shukkei-en, et sous nos pas de géants savoir les corps ensevelis.