are you ladies lost ?

Après la frustration à Oxford — les floraisons du jardin botaniques et notre marche sur l’Addison’s walk du Magdalen peinent à nous faire oublier les groupes de touristes à l’entrée des collèges popularisés par Harry Potter, nous arrivons à Alton. Pour rejoindre la maison de Jane Austen à Chawton il faut parcourir quelques miles, quitter la ville, emprunter un court passage souterrain pour passer sous la route nationale qui file dans le Dorset. Me reste l’impression que ce tunnel est un passage entre deux mondes, deux temporalités. On marche sous le ciel d’été, le long de Winchester road bordée de cottages et jardins coquets, le temps s’arrête.

Avant d’entrer dans la maison on traverse une petite dépendance, on peut y jouer, dessiner, écrire à la plume. Dans un coffre s’emmêlent robes et chapeaux à la mode de, des petites filles se déguisent et courent dans le jardin, je les envie un peu, même si je n’ai jamais rêvé d’être une héroïne de Jane Austen — je ne l’ai même jamais lue. Le cottage en briques appartient au domaine dont Edward, le frère de Jane, a hérité d’un cousin. Il y installe sa mère et ses deux sœurs à la mort du père, Jane s’y consacre à l’écriture jusqu’à la fin de sa vie. On flâne dans un silence religieux, les pièces sont baignées d’un air doux et lumineux, dans la salle à manger sur la table couverte d’une nappe blanche, le thé est prêt à être servi dans sa porcelaine bleue et or. Dans la même pièce, étrangement coincée sur le côté, la minuscule table à trois pieds où auraient été écrits Mansfield Park, Emma et Persuasion. «Elle veillait à ce que son occupation ne soit pas suspectée par des domestiques, des visiteurs ou des personnes extérieures à sa propre famille. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier faciles à ranger ou recouvertes d’un papier buvard.», J.Edward Austen-Leigh, Mémoires de Jane Austen. Sur les murs les papiers peints ont été reconstitués d’après des fragments anciens — reconstruire des motifs, un travail que j’aurais adoré, il y a de ça dans ma pratique professionnelle. Dans les chambres à l’étage, une collection d’objets ayant appartenu à Jane, un châle en mousseline, des bijoux, un étui à aiguilles en carton peint. Sur un lit à baldaquin aux proportions anciennes, un bonnet de coton, un éventail, une robe étendue, la mise en scène est un peu appuyée, mais les chuchotements des visiteurs, la lumière, la merveille de patchwork cousu à petits points par Jane, sa sœur et leur mère, m’inspirent une sorte de béatitude.

C’est seulement la veille de la visite chez Jane qu’on a découvert l’existence du manoir élisabéthain d’Edward, à quelques pas du cottage. Il abrite une bibliothèque exceptionnelle, avec collection historique de littérature féminine en anglais, des manuscrits et des éditions rares y sont conservées, incontournable. À l’entrée une guide nous raconte posément l’histoire du manoir, affirme la présence de Jane dans les lieux, nous invite à nous asseoir autour de la table du séjour. Mais dans l’immense salle à manger ce qui nous attire ce sont les rideaux damassés rouges devant les embrasures, on s’approche. En découvrant cet endroit où se cacher pour lire me revient l’incipit de Jane Eyre , tandis qu’un papillon s’épuise contre la fenêtre.

Dans le hall, parmi d’autres figures d’écrivaines, le portrait de Georges Sand, sa présence ici nous touche, c’est comme retrouver un portrait de famille. On demande à voir la bibliothèque, la jeune femme de l’accueil prend un trousseau de clefs dans un tiroir, ouvre le sanctuaire, la lumière est tamisée, l’hygrométrie et la température sont contrôlées, dans l’air le parfum de vieux livres. On peut s’approcher des ouvrages, on n’a pas le droit de prendre de photo, têtes penchées on s’amuse de découvrir les traductions de madame de Lafayette. On devine la jeune femme tiraillée entre le poste qu’elle a abandonné et nous surveiller, elle ne retient pas un sourire de soulagement quand on la remercie. On quitte le manoir, visitons l’église, traversons le jardin immense, on prend notre dernier cream tea chez Cassandra — aussi bon que dans le Devon, on reprend la route, on longe les champs tiédis, on s’émeut des moutons rassemblés sous l’ombre d’un tilleul. Me revient mon goût de l’Angleterre, depuis l’enfance, transmis par le grand Jacques, entretenu par les paysages où j’ai grandi, les amis de Jersey qui traversaient un bras de Manche en bateau pour venir nous voir, cette langue et cet accent qui me fascinaient, la drôle de petite Alice, la courageuse Jane Eyre. On hésite, le chemin qu’il nous semble avoir emprunté à l’aller est signalé comme une impasse, un homme s’approche de nous, avec un accent idéal nous demande Are you ladies lost ?