autour

AUTOUR de l’île l’eau tout AUTOUR l’eau tiède et bleue AUTOUR c’est comme une île quand le soleil se lève on dirait qu’il se couche AUTOUR la couleur du ciel le ruban rouge de l’aurore dans le bleu nuit du ciel qui s’efface le réveil lancinant des oiseaux AUTOUR le soleil chauffe la pierre le soleil allume des éclats de mica AUTOUR le soleil aveugle le silence aveugle il brûle AUTOUR la brûlure silencieuse des pierres la brûlure bruit sous la plante des pieds AUTOUR la peau fait silence lavée dans l’eau la peau fine se décolle l’eau claire coule de dessous la peau ELLE voix basse grave à peine audible entre deux mondes c’est bon la chaleur des pierres ici le maquis brûle les pierres brûlent même les plafonds sont couverts de la brûlure des châtaigniers cette brûlure c’est mes racines c’est l’âme c’est le secret un jour tu devineras l’âme tu sauras le silence brûlé l’envoûtement avec le tempstu aimeras que je sois revenue ici pour mourir AUTOUR le bruit aigu coule dans l’eau bleue AUTOUR noie le corps du bruit étrangle-le froisse-le AUTOUR les murs se froissent les murs se fissurent AUTOUR l’eau ton amie AUTOUR ce que tu crois AUTOUR l’eau engloutira tes murs bleus elle jaillira de dedans les fissures elle avalera les pierres brûlantes AUTOUR les arbres s’effondreront aussi dans l’eau tiède et bleue ils entraîneront dans leurs racines longues et noueuses la terre brune dans l’eau AUTOUR peut être même la maison tombera dans l’eau bleue et tiède les saisons tomberont aussi l’été bleu aussi l’hiver interminable aussi et aussi les miettes de ton enfance tomberont AUTOUR sous le tapis glisse les miettes mange les miettes sous le tapis picore les miettes ou cache-les dessous AUTOUR cache les histoires AUTOUR cache le drame qui se noue AUTOUR roi dame valet glissent depuis le tapis de cartes sur le tapis dessous la table le valet sur la dame le roi dessous AUTOUR les cartes battues rebattues pique et collent AUTOUR de toi se joue comme une partie de cartes qui se joue de la nuit AUTOUR la nuit bleue avale le jour le bleu de la nuit se répand tout AUTOUR changement de décor dans la nuit qui se lève c’est comme le jour AUTOUR c’est l’heure bleue AUTOUR l’heure de me souvenir de toi AUTOUR toi dans le paysage bleu de la nuit AUTOUR la fissure qui griffe le mur de la face nord comme une cicatrice aux bords à jamais disjoints sur le vif recoudre la plaie la refermer nettement mais c’est trop tard maintenant on pourra toujours mettre du ciment dans la brèche la faille s’ouvrira encore sur la scène de tes réminiscences tu ne pourras jamais PLUS JAMAIS feindre l’oubli alors AUTOUR j’entends mes morts je sais les corps qui flottent AUTOUR je sens leurs os brûlés les cendres dans l’eau bleue les cendres ruissellent vers la mer ton amie mais de la mer méfies-toi AUTOUR de la mer tu dirais comme ça qu’elle t’apaise mais elle ne fait rien que s’agiter AUTOUR flottent les linceuls de verbes creux les mots vides AUTOUR les fantômes se dressent les fantômes remplissent le vide AUTOUR les pierres suspendues dans le vide les pierres debout en ronde AUTOUR dansons la ronde AUTOUR des pierres la danse dessine des flammes mes bras remuent j’écarte les flammes les feux follets AUTOUR j’entre dans la ronde je danse dans la nuit bleue avec le feu AUTOUR je danse avec mes morts AUTOUR mes morts sourient en silence mes morts sourient avec leurs yeux de mica brûlant je ne sais pas sourire avec les yeux je danse AUTOUR feu follette AUTOUR leurs silences me traversent ne me blessent pas AUTOUR leurs mots me traversent ne me touchent pas AUTOUR mes morts me défient AUTOUR je danse AUTOUR la brûlure sous mes pieds AUTOUR mes pieds dans l’eau bleue et tiède AUTOUR danser encore avec mes morts AUTOUR 

un jour ordinaire

27 septembre 2019, 0h00. Un nouveau jour commence, je vais me coucher. J’ai attendu minuit pour pouvoir écrire cette phrase. J’ai prolongé l’entre-deux jours à l’écoute du clapotis de la pluie derrière les volets en PVC. Le réveil à sept heures et demi me sort d’un mauvais rêve — ma mère part en voyage en train pour un ailleurs, elle doit me livrer quelque chose avant son départ, je cours sur le quai en essayant de la rejoindre alors que le train avance, je veux attraper l’objet empaqueté qu’elle me tend depuis la fenêtre à demi ouverte, ses yeux sont perdus dans le vide, je voudrais oublier ce dernier regard, oublier son esprit ailleurs. Je m’extrais lentement du lit, alourdie du manque de sommeil, et de l’apparition de ma mère disparue. J’apprécie le silence du salon, l’absence des filles, le sommeil de Philippe, ce moment rare de solitude alors que le jour gris et mou paraît. Je trouve un sens à mon rêve, je le note, ça me donne envie d’écrire, mais j’enchaîne les rituels du matin, la douche, l’eau à bouillir, le thé, la contention sur la cheville, je ne peux me soustraire aux contraintes de ce jour, je m’oblige, l’écriture ce sera pour le métro, pour la salle d’attente du comptable, pour les vides minuscules de la journée, pour ce soir avant minuit. Métro aérien, entre Stalingrad et Courcelles je me dis que septembre fatigue, peut être que c’est la ville, que c’est le monde, que c’est la terre elle même, l’addition sauvage d’incendies, de noyades, de degrés celsius, de femmes mortes sous les coups de leurs maris, d’arbres déracinés, de gestes inouïs, d’effrois, de plastiques, de phrases honteuses, d’anti-IVG, de lassitude, septembre fatigue. Je sors, l’air est très doux, la journée sera hantée par les mêmes questionnements sur l’écriture en cours, encore. J’achète Libération, juste pour la photo, je me fous de l’histoire, du bonhomme rien à dire, je voulais même pas l’acheter le Libé, juste prendre la une en photo, mais il était planqué, j’ai demandé à la marchande de journaux du kiosque à Courcelles, elle l’a sortit de derrière les fagots, je me suis sentie obligée de le prendre, et puis cette quatrième de couverture qui me touche, cette main vieille en au revoir, je ne verrais jamais les mains vieilles de mes parents, aucun d’eux n’a prit le temps de me dire au revoir. Je me concentre sur l’instant, j’aspire une bouffée de l’air mou et gris, mes fantômes m’accompagnent, ce sera un jour ordinaire.

ciment

Flanquée entre collines, franchi le ruban rayé rouge et blanc limite du chantier qui blanchit le ciment, ville linceul édifiée sur les ruines du tremblement de terre, secousses sous labyrinthe de ciment blanc, frôler en dansant les bâtiments aveugles de la mémoire, ville tronquée, ville silence sous le bruit du moteur du drone filmant en survol le plan qui ondoie à pile un mètre soixante du sol, on peut crier dans les rues de la ville fantôme, personne n’entend, le ciment avale le son, pourtant des voix en écho dans les collines.

méga

Alors que poussent vers là haut les blocs de légo jaune bleu rouge dans blanc gris noir, glisser sous le panorama trompeur dans les galeries souterraines de kilomètres de long, de dessous les norens mouvants dépassent les jambes fatiguées des mangeurs de ramen, au jour des ruelles de maisons de bois scotchées d’adhésif brun luisant, des bouteilles remplies d’eau pour repousser les chats errants.

dunes

Terrain de jeux interdits à l’abri des vallons creusés par le vent, feux de camp, cigarettes insolites, nuits blanches. Le désensablement du Mont Saint Michel aurait provoqué la métamorphose du paysage, réduisant la plage en partie emportée par un nouveau courant. La dune est aujourd’hui une bande étroite d’une vingtaine de mètres plantée d’oyat, de queue-de-lièvre et de chardons, protégée par une cloture de bois grisée par les embruns.

berceaux

Nous sommes alors famille abîmée en transit sur les boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en étage élevé, une grande pièce à vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style western, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a vécu, un sofa sous les rayures rêches et colorées des couvertures kabyles un pouf en cuir, rapportés d’Alger, dans la chambre de Pierrot ses meubles laqués blancs, son parfum qui flotte mêlé à l’odeur des blondes qu’elle fume sans cesse, tout le cossu transporté depuis l’époque dorée, le faste expatrié, mais le luxe véritable c’est la fenêtre de la salle de bain, dans son cadre en découpe majestueuse la silhouette blanche et sucrée du Sacré-Cœur, nous y avons passé quelques mois une année, le temps que Pierrot rencontre Jacques, qu’il nous regarde dormir, qu’il décide de nous embarquer sur un bout de côte normande confidentiel, lieu-dit Edenville. 

L’Îlot c’est une bicoque de bord de mer pour notre famille en recomposition. La porte d’entrée ouvre directement sur la seule pièce du bas, son flanc droit occupé par un escalier étroit et raide qui monte au premier, un divan entouré d’un cosy de bois sombre coupe la pièce dans sa longueur à mi hauteur, séparant la cuisine du reste de l’espace dédié aux repas, aux mots, à l’agitation. Sur les étagères du cosy, bibelots de cuivre d’Algérie, quelques livres, une lampe et son verre d’opale, un fantôme luminescent dedans. Les chaises western ont pris place autour de la table ronde, ça occupe un bon quart de la pièce, l’odeur de bois ciré lutte avec l’humeur saline du sable, la plage est à cinquante pas de la maison. Des usages d’un autre temps, le seau de zinc rempli de galets noirs, ronds et lisses, doux sous la paume qui nourrissent le feu de la cuisinière à charbon, on fait sa toilette dans l’immense évier de faïence blanche, on tire l’eau à la pompe, une pompe en laiton, ça n’amuse que moi, alors Jacques installe le confort d’une cabine de douche à l’étage, dans la grande chambre. Après dîner je me cache sur la plus haute marche de l’escalier, en embuscade derrière le lambris peint de laque blanche jaunie, j’écoute les grands qui traînent en bas, à l’affût d’un secret révélé. À l’étage, dans la chambre des parents l’immense placard à portes coulissantes en bois de plaquage, sur la plus haute étagère on dissimule la télévision qu’on ne regarde que les jours de fête ou le samedi après-midi par mauvais temps, couchés sur le grand lit parental. L’autre chambre nous y dormons tous les trois un temps ensemble dans des lits superposés sur trois niveaux, cadre et pieds anguleux en métal laqué marine. Il faut de la place pour la naissance à venir, on aménage le grenier, la soupente est tapissée de papier peint fleuri, mon Paroles en bonne place sur la bibliothèque que Jacques a construit sur tout le mur nord, mon royaume sous les toits, une vigie sur le monde qui m’appartient, le peuplier argenté du jardin voisin, ses feuilles blanches sous la lune, son bruit léger dans le vent, la maison de légende en front de mer dont les plans auraient été dessinés par Eiffel, le ciel de feu les soirs d’été. 

Corbera c’est le berceau de la famille, c’est un morceau de village Corse ancré dans le douzième arrondissement. Corbera c’est comme un nom de pays, ma grand-mère habite à Corbera, on fête Noël à Corbera, mes parents ont vécu leur première année de mariage à Corbera, c’est à Corbera que ma mère me dépose, après la mort de mon père, le temps qu’elle reprenne ses esprits. Corbera c’est quatre pièces où se sont entassés depuis la Corse l’arrière grand-mère, le grand-oncle, la grand-mère, son mari et leur trois enfants, un an ou deux avant la guerre. Ma mère y naît en mai 1940, un mois avant l’exode, la famille désertera l’appartement cet été là. L’air de Corbera doit être lourd encore de quarante ans d’histoire familiale, traversée par la guerre et des drames souterrains. Ce sont les bruits de Corbera qui m’ont réveillée ce matin. Les notes du piano qu’on a brûlé pour supporter le froid terrible de février 42. Les coups frappés par les officiers allemands le 7 mars 1944, vers sept heures le matin, qui ont terrorisé les huit habitants encore endormis, le silence de mort qui s’installe quand mon grand-oncle Antoine, résistant, quitte jambes lourdes et faibles l’appartement où il ne reviendra jamais. Les cliquetis métalliques effroyables de la grille accordéon de l’ascenseur qui se referme. La nuit les cris de Pauline quand elle fait ses cauchemars, ces cris qui me terrifient enfants : Assassins ! Corbera c’est la folie du grand-père Louis, il s’y est perdu, un matin d’après guerre son regard s’est fixé dans le vide, il meurt en 1948, et la famille s’accroche à Corbera comme à un roc. Il n’y a plus que quatre habitants quand je découvre Corbera : ma grand-mère Pauline, sa fille Annie, son mari mon oncle Simon, et leur fils Jean-Louis. On m’accueille dans la salle à manger, un buffet en châtaigner mange un mur complet, dans les serrures des petites clés dorées avec lesquelles je joue, des portes qui s’ouvrent s’échappent les arômes de chocolats, de caramels, de biscuits qu’on offre au café, parfum sucré mêlé de cire qui m’écœure. Au dessus du buffet la reproduction d’une annonciation de Fra Angelico, dans un cadre mouluré ancien — Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880. A Corbera La nourriture est différente, la viande trop cuite par souci d’hygiène, on me prépare des tartines de beurre au sucre pour le goûter, une soupe de vermicelles au lait pour le dîner. Corbera c’est une nuit enchantée, la circulation calme de la rue, les moteurs comme une marée sourde illuminée de phares dansants que je devine derrière les double-rideaux verts en lainage, à travers leurs fibres irrégulières la lumière du dehors dessine les contours d’une forêt impénétrable, le jeté de lit en tuft de coton qui ondule en vagues régulières, le velours que je fais glisser entre entre mes doigts pour trouver le sommeil. Une lampe tripode dont les montants en métal noir forment des vrilles fascinantes, à leur sommets les abats jours coniques sont comme les toits d un château gothique illuminé qui donne sa couleur vert mordoré à Corbera. La douceur des tapis dits persans. Le mystère du réduit au fond du petit couloir, derrière sa porte tapissée, vitrée à mi-hauteur, les cigarettes que le frère de Pierrot fume en cachette, les secrets de mes tantes, les punitions, la planche à repasser, les chiffons et encaustiques, la fêlure sur la vitre. Au cours de l’été 1978 ma grand-mère Pauline s’effondre dans le petit couloir, devant la porte du réduit. Je ne suis jamais retournée à Corbera.

l’écritoire (ou le maroquin)

Un jour Pierrot me donne un nécessaire à correspondance en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’une moire carminée épaisse et changeante, c’est un cadeau que tu lui as fait, elle me l’a légué quand elle a su mon amour pour les lettres, j’avais treize ou quatorze ans. Je l’appelais maroquin, j’aime ce mot d’un autre temps, d’un autre pays, ça convoque d’autres paysages, d’autres soleils levants, des années légères et dorées. J’ai toujours été fascinée par cet objet, sa simplicité luxueuse, je me souviens comme j’ai glissé avec fierté dans la petite bague en cuir fin prévue à cet effet mon premier stylo plume Waterman en métal argenté mat, et à droite le petit bloc de papier à lettres A5, dont j’aimais tellement le grain, le dos carré collé, la feuille lignée de noir que je glisse entre deux pages blanches ni vu ni connu, oh la belle écriture que je force à pencher vers la droite — cette inclinaison c’est comme donner du poids à ce que j’écris. Dans les plis j’ai trouvé un trésor, quelques mots de toi à Pierrot, Mon petit chat… Votre intimité révélée sur une carte en bristol, j’ai oublié tes mots, je me souviens que tu lui demandais pardon. Le rouge s’est répandu partout, il est monté sur mon front, sur mes joues, mes joues empourprées comme la peau du maroquin, comme un feu dans mes mains et ma poitrine, mon trouble de vous avoir surpris dans un moment d’intimité où je n’avais pas ma place. Maintenant je comprends que mon attachement à cet objet c’est ce don de toi à elle, j’enrage d’avoir égarée cette note, c’est de ça que je rougis désormais. Cette écritoire, c’est du temps de votre vie commune le seul objet que je possède, c’est un parfum de peau, de cuir, de tabac blond, de papier d’Arménie. C’est du temps vivant, c’est bien plus qu’une trace, c’est une preuve, c’est l’air tiède d’Alger, le ciel rouge autour enluminé du couchant, le vent chaud du désert. Cette écritoire c’est une faute, un pardon, un serment. Cœur battant, mains fébriles je déplie le maroquin. Alors monte l’odeur de la peau. Le chagrin. D’un petit compartiment dépasse une carte en bristol, Ma vue se trouble, je vois danser l’encre noire, ton écriture ample et vive.

Mon petit chat,

Je ne supporte pas le chagrin que je t’ai fait. Je voudrais tant que tu me pardonnes, quel idiot je suis.

Je t’aime,

Ro 

annonciation

Une reproduction d’une Annonciation de Fra Angelico, l’œuvre originale est peinte sur le mur d’une cellule du couvent San Marco à Florence. Enchantement de découvrir cette fresque lors d’un voyage d’études au printemps 1986, in situ, dans l’intimité de la cellule numéro trois et de ses murs blanchis à la chaux, premier voyage hors de France (si on exclue l’arrachement à Alger), intensité, chagrin amoureux, éblouissements et lumières. Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880, aujourd’hui cette reproduction est accrochée dans notre chambre minuscule, il faut imaginer le blanc autour.