un dimanche en famille

À l’heure du journal souvent se repose la question de la forme, la peur de la routine. Mon côté discipliné l’emporte, je remonte le temps, un paragraphe par jour, je suis parfois récompensée par une révélation. Mais cette semaine il s’est passé une chose particulière, qui occulte le reste, je voudrais presque n’écrire que cette journée de dimanche. Auparavant me souvenir à la hâte du retour de L à l’atelier après trois semaines d’absence. Elle portait son pull préféré, nous avons fêté son anniversaire en mangeant les délicieux cakes qu’elle a apportés, arrosés d’un verre de crémant. Puis nous avons déjeuné au thaï, avec L, J et F. La serveuse — dont je ne connais pas encore le prénom mais qui a l’air de chérir sincèrement L — nous apporte au dessert une pile de nougats au sésame plantés d’une bougie. Je veux me souvenir du café avec Piero et Anne, réconfortant et joyeux. De la presque timidité de Nathalie qui hésite à monter à la maison récupérer un exemplaire d’Obliques strategies qu’elle pourrait offrir à Louise. Je lui propose de tirer une carte, j’observe sa méthode, battre le jeu puis compter jusqu’à 9 : Abandon normal instruments. Du ciel flambant vendredi soir que je n’ai pas eu le courage de filmer. De la belle présence aujourd’hui de Claude Royet-Journoud dans la salle du Chansonnier, que je n’ai pas osé photographier.

Dimanche, ce fut une journée particulière. D’abord le message de V, Hello polenta à Bourg la Reine aujourd’hui, si t’as le courage de venir en banlieue sud, je te chope à 13 h à la gare. Ce privilège, parce que j’ai écrit sur la maison, et offert les photos. Philippe plie mes hésitations en deux secondes, Mais vas y ! Il est 11h, c’est jouable, je rappelle V, incrédule, Mais oui, viens. Sortir de la torpeur qui s’impose depuis des jours, m’habiller joyeusement comme pour un dimanche en famille, qui ressemblerait à ceux de l’enfance et d’un peu après, ceux que je n’ai plus vécus depuis l’an 2000. Dans le RER ne pas y croire encore, remontent des images de trajets en voiture, de Bastia à Canaghja quand nous habitions en Corse, puis de Brunoy à la toute neuve rue Albert Camus où vivait alors ma tante chérie quand nous sommes revenus en région parisienne. Des images de la traversée de Belleville, à cette époque là une contrée lointaine, presque mystérieuse, quand j’habite désormais à cinq cent mètres de la place du Colonel Fabien. Dans la voiture V me confirme que le film que j’ai diffusé sur YouTube a réveillé ses envies de polenta, elle en a parlé à ses parents, ça faisait longtemps. Un invité s’est désisté, me voilà conviée au repas dominical.

Dans la cuisine de Bourg la Reine tout est prêt, un linge blanc recouvert d’une fine couche de farine de châtaigne qui recevra la polenta fumante. Les figatelli coupés en petits tronçons pour passer sous le grill. L’eau frémissante dans la marmite. La farine tamisée. Le pulendaghju. La famille arrive au compte goutte, on se raconte la partie de foot, les projets professionnels, on justifie une absence. JT les chasse gentiment, Ne restent dans la cuisine que ceux qui sont indispensables. La polenta épaissit rapidement, il faut être deux, celui qui maintient la marmite sur le feu, celui qui tourne, un travail d’homme. J’ai apporté mon appareil photo, mais je raterai la moitié des photos, floues. J’essaie de filmer, je suis trop petite, j’ai peur de gêner. Je préfère humer le parfum de châtaigne qui monte, observer la polenta qui se détache des parois de la cocotte. On la verse sur le linge poudré de farine, on recouvre d’un autre linge immaculé, puis de feuilles de journaux pour conserver la chaleur. Maintenant nous sommes quinze autour de la table, on me pose quelques questions sur mon village, tout proche de celui dont est originaire la mère de V, on s’étonne que j’ai vécu à Bastia, dans la rue même où la famille possède un appartement. Je raconte la cheminée de Canaghja, le cabri à la tomate. On commente les découvertes généalogiques menées par un membre de la famille. On découvre les photos des travaux qui avancent A Campinca, on s’inquiète des matériaux utilisés pour les finitions. On compare le goût des figatellis provenant de deux fournisseurs différents. On critique la farine qui manque de saveur, ce qui ne m’empêche pas de manger trop de polenta. Les conversations se croisent, je n’arrive à en suivre aucune en voulant les écouter toutes. Immergée dans des sensations d’enfance, ce même flottement, cette même fascination à deviner l’affection qui enrobe les paroles, à observer l’intensité d’un regard, la partition jouée par chacun. Je suis gagnée par une grande euphorie, je pense à mes parents, mes oncles et tantes qui auraient à peu près l’âge des parents de V, je suis celle là qui passe un dimanche en famille, sans les vapeurs de tabac blonds, sans ma famille — mais l’illusion de.

à côté des lumières

Quai de Valmy en famille, un vent glacé s’est levé, le ciel a bleui. Je passe à côté des lumières, ne prends le temps d’aucune photo, l’appareil photo est un poids mort.

Derrière moi la belle voix grave chantonne, cerf cerf ouvre moi ou le chasseur me tuera l’enfant supplie, encore, vouloir être cet enfant, je ne veux pas sauver le lapin, mais je veux entendre cette voix, encore.

La rue du faubourg Saint-Antoine fermée à la circulation, la mère fait poser la petite au milieu de la rue, sans doute que sur les réseaux la doudoune irisée sera du meilleur effet sur l’arrière plan noir du cordon de CRS et boucliers.

Si les zombies trainent des pieds c’est parce que les morts ne font pas de mouvements verticaux, ils marchent en se remémorant leur vie.

Mia madre. elle décroche des vêtements pour habiller sa mère morte, montre les tailleurs à son frère, je n’ai aucun souvenir de ce moment — choisir des vêtements. Avait on seulement eu le choix ? Il n’y avait plus grand chose dans les armoires. La dernière image que je garde c’est son corps minuscule sous le drap pâle. Je ne me souviens pas d’avoir pris la moindre décision.

Je te suis mais tu ne me vois pas, une feuille A4 pliée en deux, agrafée sur les côtés, un timbre, un cachet qui ne dit pas d’où est postée la lettre envoyée à mon adresse professionnelle, l’anonyme doit aimer pédaler dans Paris. Retour de MP, les corrections sont finies. Reste la quatrième à écrire. Et puis la maquette et la couverture que je vais confier à R, cette décision me réjouit, une nouvelle vie pour Comanche.

C’est notre anniversaire, avec son odeur de bleu outremer que je convoque en fermant les yeux. Rêver de chaleur, pourquoi tu ne vas pas aux Canaries ? Pourtant elle me connait. J’ouvre la petite boite noire d’Obliques Stratégies, tire une carte, Trust in the you of now.

Breathe more deeply

Tu nous ferais un petit café ? Mais on a pas le temps on doit y aller là … l’heure que j’imaginais devant nous éclate comme une bulle, toute la semaine le temps m’échappera.

Devant les siliques translucides, me revient une scène d’enfance, lorsque ma mère finissait une conversation téléphonique — elle y passait des heures, on lui demandait c’est qui ? Invariablement elle répondait c’est le pape, mi agacée mi ironique. Je ne savais pas qui il était, avais la vague représentation d’un géant qui m’impressionnait beaucoup.

L m’appelle, se sent un peu mieux, pas suffisamment pour venir aux Arquebusiers, et toi ça va comment ? La timidité soudaine, je déteste le téléphone, je ne peux pas d’une phrase dire l’impatience, la fatigue, l’arrivée de Nina…

Dans l’atelier retrouver des sensations anciennes, la gratuité des gestes, de l’expérimentation, moments jubilatoires.

Distance raccourcie quand elle ouvre la porte, qu’elle sourit, que je la serre dans mes bras. Il a laissé la lumière allumée pour quand elle rentre, les inquiétudes les attentes dans la nuit jusqu’à entendre la clé dans la serrure. Au matin les sms d’Alice alors que je dormais, sa cheville gonflée. À la radio on diagnostiquera un arrachement osseux, nous aurons chacune eu une entorse à la cheville gauche.

La fatigue gagne du terrain, dans la montée du canal je sens mes jambes faiblir, des vertiges le soir. Plusieurs nuits que je ne me souviens pas de mes rêves, l’écrire pour tenter de me souvenir des prochains. Je tire une première carte d’Oblique Stratégies offert par Philippe, Breathe more deeply, essayer.

Je me force à sortir, fais le tour du pâté de maison, photographie l’abandon derrière les vitres sales, je ne me souvenais pas du mimosa planté devant l’AVVEJ, je ne leur en parlerai pas, je les entends déjà avec leurs petits sourires, mais ça fait au moins un an qu’il est là. On se retrouve dans le café trop bruyant, ma voix se rompt plusieurs fois, se promettre de se revoir bientôt.

la force d’agir

Elle téléphone à son mari mort pour lui raconter ses journées. Je pense à ma sœur qui m’a confié avoir parfois appelé notre mère disparue à l’aide. Je n’ai jamais cru que mes morts pouvaient m’aider dans un moment décisif, d’inquiétude, de chagrin, mais je crois qu’ils me donnent la force d’agir.

La sœur aînée, cinq ans peut-être, à la cadette qui voudrait descendre de la poussette, avec véhémence, elle avait du sang qui sortait sur le genou DU VRAI SANG TU IMAGINES ? moi j’ai pas envie qu’il t’arrive la même chose.

L, son regard presque inquiet, la fatigue l’empêche de travailler, elle boit un thé avec nous, elle n’a pas la force aujourd’hui, elle décide de repartir, je caresse la maille de son beau pull bleu, tu appelles le toubib, hein, j’utilise ce mot volontairement, celui qu’on utilisait à la maison, l’impression qu’il a plus de force, toubib, c’est le bon médecin de famille de mon enfance.

En voulant écouter le message que vient de me laisser une amie sur le répondeur j’entends par erreur celui de mon cousin m’annonçant la mort de M le mois dernier.

J’ai ouvert la fenêtre, humé l’air frais, c’était vraiment humer, j’ai agité mes mains dans le vide, comme enfant je vérifiais la température et décidais de porter un bonnet.

Une scène qui ressurgit, Je venais te rejoindre, tu habitais encore chez tes parents, il faisait nuit. Depuis la gare je suis montée dans le bus mais ne reconnaissais pas l’itinéraire, ma panique, avant de rejoindre le chauffeur, de l’interroger timidement, il me rassure, m’explique la grande boucle, il va bien passer à Abreuvoir, devant l’arrêt m’indique que je suis arrivée.

Fête d’anniversaire, traversée de Paris suspendue aux poignées grises, dans le bus les corps s’agitent sur des tubes pour danser, la joie ivre de F, je ne me serais jamais imaginée dans cette situation, la présence rassurante de l’appareil photo contre le ventre, ça ne m’empêche pas de rater toutes les photos de la pyramide du Louvre.

au plus près de ses gestes

La mélancolie de l’orgue de barbarie, la voix un peu fragile de la chanteuse, Les roses blanches, la joggeuse qui en passant à sa hauteur reprend le refrain, la photo de famille.

Elle n’a pas vu mon message, me rejoindra pour la séance, je ne trouve pas mieux que le bar de la fontaine Saint-Michel, la salle est pleine d’hommes, je commande un demi et des frites, l’écran géant diffuse des clips des années 80, le type en en face de moi ressemble à Dominique A. C’est bien la première fois que ça m’arrive, boire un demi seule en mangeant des frites dans un bar.

L porte un pull merveilleux, je lui avoue avoir raté les photos de la semaine dernière, elle pensera à remettre le pull bleu à fleurs géantes.

Retrouvailles à Laumière avec Piero, il me signale le ferrailleur sur l’avenue, ce sont des Bulgares, il a l’habitude de les prendre en photo, ici par exemple. Retour prudent sur les trottoirs humides. Pour la première fois depuis longtemps j’aime à nouveau Paris.

Dans le miroir j’observe les gestes de la coiffeuse, du peigne elle extrait une fine mèche de la masse brune, étudie le cheveu, la cliente parle, trop fort, son enfant qui souffre d’apnée du sommeil, la surveillance que ça exige, elle affirme qu’elle n’a jamais eu peur, j’ai du mal à la croire.

Envoi des corrections à MP, l’allègement et le répit. Ça n’empêche les doutes, mais pour la première fois certitude d’aller au bout. Le soir les galettes délicieuses avec M et G, les utopies et les chagrins.

Grand beau, je prends un vélib pour rejoindre la BNF, avais oublié la manif. Prise dans le cortège avec de très jeunes gens, ça vous dit on essaie de trouver des gens qui crient ? Très beau documentaire sur Françoise Pétrovitch au travail, au plus près de ses gestes, de la matérialité du papier, des encres, retrouver presque des sensations dans les mains, envie de m’y remettre.

Au milieu du monde

Avec Juliette Cortese, d’abord l’envie de jouer ensemble, d’écrire après les images, à partir des images. On esquisse rapidement un protocole : l’une envoie un plan à partir duquel l’autre fait un nouveau plan, en écho, réaction, reprenant parfois un mouvement, une matière, et ainsi de suite. Le montage se fait au fur et à mesure, respectant l’ordre du filmage, sans se poser explicitement la question de l’écriture. Après le montage, passer à l’écriture-mots. Chacune notre tour on écrit sur le plan de l’autre en lui donnant le dernier mot. Puis enregistrer nos voix, monter encore.

J’ai longé les murs de la chambre vide, il y avait cette lumière fragile, on pouvait entendre la nuit les murmures irréguliers du vent, on comptait les secondes, on ne pensait à rien. Rien. Rien qui trahisse, rien qui sauve les halos, rien qui fasse oublier les halètements à peine voilés de la nuit qui hésite, distille des preuves, des choses qui brillent, des étoiles, des phares, des lueurs tièdes. Pour je ne sais quelle raison j’ai pensé tu es là, comme la transparence des étangs d’eau salée où fourmillent des poissons qui font en sautant, au ciel, des étoiles. “Et nous ne serons plus jamais”, sa voix se fragmentait dans l’habitacle, c’était accepter sa disparition. Je regardais la course de la pluie sur les vitres, les arbres se couchaient comme sous une vague et le ciel collé sur le toit n’y pouvait rien, nous n’étions portés que par le souffle asthmatique d’un vent caniculaire, on regardait les embolies fleurir, la verrière avait des plaies béantes et verdâtres et râlait sous la lumière torride, une suffocation. Il suffirait de rompre la surface, le grain de l’eau, caresser l’éphémère et non visible de ce monde-là, un parmi d’autres mais sans choix, et miroitant, empli de chimères qu’on ne comprenait pas, un monde sans joie, chatoyant pourtant, ambivalence d’ombres et des vestiges de nos plaisirs, qui nous obligeait à des ruses, n’avancer plus qu’en tapinois dans la civilisation, qui s’abîmait derrière l’horizon. On ne savait plus dans quelle réalité défilaient les arbres, ils cheminaient comme des hommes jaloux, enfermés et  tournaient en rond, dans des cages, délavaient le ciel et manquaient de broyer les ailes nerveuses des oiseaux. Les arbres, redevenus sauvages, étiraient leurs racines et couraient sur nous comme des diables. Les diables ont fait silence, le passé pouvait entrer. Maintenant on se souvenait de nos rêves, de nos pressentiments, nos chagrins effleuraient la terre : elle était belle qui cahotait sur le chemin, cahotait sur le milieu du monde, cahotait à secousses, elle faisait des grands au revoir, avec ses bras longs, prenait des allures de chemin clignotant, et nous piquait les yeux, nous portait ses grandes larmes sur un plateau, faisait crier des étoiles alors qu’il faisait jour aveuglant… On revenait sur nos pas, on avançait entre les arbres nus, guettant une silhouette familière, te voir qui arrive, c’était peut-être un mirage… Tandis qu’on chevrotait, qu’on chuchotait, qu’on buvait l’eau bientôt tarie des dernières sources, le soleil imperturbable brûlait l’air et les nuages qui fondaient en cloaque le ciel moite et visqueux. On confondait les poisons et les beautés tendres, l’ombre et la lumière avec la mort et la vie, au vrai tout disparaissait sans fin. 

tout n’est pas perdu

Nous nous sommes retrouvés autour des galettes, au dernier étage de l’immeuble de la rue Chapon, on a parlé du Brésil, des archives, on a fumé une cigarette à la fenêtre, on voyait la vie d’en face, en partant MP nous signale le 1bis rue Chapon, adresse fictive.

Bourrasques, averses, je renonce au vélo, cours vers la station de métro Richard Lenoir, m’aperçois que la grande tente a retrouvé sa place sur le boulevard, l’expulsion était provisoire, ça m’allège.

Les deux gants de L tricotés mains par sa mère, le même modèle mais avec une variation de couleur. Elle en a perdu un, elle complète sa paire avec celui de sa sœur disparue, leurs mains réunies m’émeuvent.

Derrière la vitrine je reconnais la boîte en cuir ronde, noir et rouge, ornée de motifs dorés, je crois qu’elle est d’origine kabyle, elle était chez ma mère quand nous étions enfants. Je pensais qu’elle avait disparu il y a bien longtemps. À l’intérieur une vingtaine de photos d’identité d’A, à différentes époques de sa vie, d’où tu tiens ça, elle me les a données, un leg étrange, qu’elle m’autorise à emprunter.

Elle regarde la gravure, tente de comprendre, j’ai justement la plaque de cuivre, je retire le papier qui la protège, le grain du métal rongé par l’acide se révèle sous la lumière. J’explique la résine, les bains, l’eau forte, mime les gestes pour imprimer, cette fragile transmission m’exalte.

Elle avait voulu quitter Grisgione parce que vivre face à la mer la rendait morose, pas question alors d’y disperser ses cendres. Maintenant je regarde autrement la décision qu’elle a prise, revenir, renouer avec un lieu chargé de souvenirs, l’enfance, le village, ses frères et sœurs, les étés passés avec mon père, elle ne pouvait pas les avoir totalement oubliés.

Sous la pluie fine j’explore un territoire restreint, être attentive aux indices, aux reflets, aux silhouettes qui se précisent contre la vitre opacifiée. Dans ces espaces et explorations contraintes, je ne photographie pas de la même manière. J’entends le retour aux normales saisonnières, tout n’est pas perdu.

une présence amie

Je visionne à nouveau les quelques plans où j’apparais dans les films de Simon, une quinzaine de secondes floues. La petite fille avec sa jupe longue, son bandeau dans les cheveux courts, qui descend lentement l’escalier de pierre pour le caméraman, qui dessine torse nu puis se cache dans le pli du bras, la petite fille de cinq ans timide et joyeuse, je donnerais cher pour savoir ce qu’elle avait en tête.

Le métro était blindé, le type lisait sur son strapontin, se démontait pas au milieu de la foule compacte. Je plongeais directement sur les pages ouvertes, c’était de la science fiction, j’attrape les mots mars, astéroïdes, ils ne m’ont jamais fait rêver.

L porte un nouveau chandail tricoté par sa mère, pas de jacquard spectaculaire mais un savant jeu de points en relief. À la main gauche plusieurs bagues en argent que je n’avais pas remarquées auparavant. Elle travaille d’après une aquarelle qu’elle a peinte dans les Hautes-Alpes, Quand je regarde ce paysage ça me fait quelque chose, là — elle se frappe la poitrine—, Palpiter tu veux dire ? Oui c’est ça palpiter. Pourquoi ? C’est l’endroit où je suis née. Je réalise que je n’ai jamais peint sur le motif, j’aurais je crois l’impression de me perdre. Nous déjeunons ensemble, elle me raconte sa vie, La prochaine fois ce sera toi.

Je ne peux pas dormir, je ne fais que penser à Comanche, la forme qu’il prend, et je revis chaque scène du livre, chaque rencontre. J’entends ton souffle régulier à côté de moi tandis qu’une douleur grandit dans mon thorax. Je parle avec M, l’étrangeté de ces deux choses qui se frôlent et s’écartent, le désamour du texte et la puissance de l’écriture, je veux dire ce que écrire nous fait.

Je photographie la nuit, les façades, avec toujours l’arrière pensée qu’en agrandissant les fichiers sur Photoshop, il y aura une révélation, une présence amie derrière les fenêtres éclairées.

À six ils soulèvent la tente du sol, ils la portent à l’épaule comme on porterait un cercueil. Je me raisonne, il n’y a personne dans la tente, mais sûrement les effets des pauvres gens qui vivaient là — j’imagine une famille, elle était grande cette tente. Autour un attroupement mais tout est calme. J’hésite, tenter de comprendre où la tente est déplacée, intervenir, savoir où sont les occupants. Je renonce, m’éloigne, me repose sur les présences autour. Mes jambes étaient molles, c’était la colère et le chagrin.

Commémorations de Charlie, ça explique le ruban rouge qui ceinturait la veille Richard Lenoir et l’enlèvement de la tente. Je pense à L, me ravise, peut-être qu’elle se tient en dehors, peut-être qu’elle a oublié. Le mail de MP, sa précision implacable et rassurante qui donne l’énergie de se coller — une dernière fois ? — au texte. Le petit appartement sur la plage d’Erbalunga déniché par Philippe, qui me fait rêver à mai. Sentir pour la première fois vraiment l’allongement du jour.

renouer

Le rêve de l’interro d’histoire, n’ai pas appris la leçon, les dates, les faits, j’essaie de copier sur ma voisine, je ne comprends pas ce qu’elle écrit, je suis désemparée, je renonce, je quitte la classe.

Notre attente agacée dans le vent frais sur la piazza, le découragement pointe, on frissonne mais au cœur d’Evidence la récompense, la voix de Patti Smith, et l’idée d’un recueil comme une immersion.

Le jour baisse, sous la douce pression d’Alice je me décide à tourner quelques plans près des voies ferrées malgré la pluie, elle m’accompagne avec un parapluie. Efforts dérisoires, je sais déjà qu’il n’y aura rien à sauver, on évite en riant les vagues qui se dressent sous les roues des automobilistes pressés.

Je traverse le Jardin des plantes, j’ai trop tardé, les jours rallongent trop lentement. Je sauve un arbre en contre-jour. Je me souviens de la dernière traversée, c’était l’été, je soulevais des nuages de sable poussiéreux en marchant.

Nous allons manger des spécialités d’Osaka rue Sainte-Anne. Nina a parfois l’impression que le voyage au Japon n’était pas réel. En rentrant nous jouons avec le jeu offert par Philippe, on s’émerveille de ces photos d’anonymes auxquelles nous devons trouver des légendes. L’impression de reconnaître nos propres images dans ces photos de familles.

Lutter contre la nuit — la fatigue — le découragement. Faire une liste de vocabulaire ? debout. contre-jour. espérer. frondaisons. ciels. croire. prolongements. travailler. présent. regard. frayer. blancheur. frontière. légende. preuves. effroi. écrire. solstice. amer. finir. invisible. séparation. apprendre. étrangeté. renouer…

Après le départ de Nina, après qu’Alice soit sortie, après notre dîner en tête à tête avec Philippe, nous sommes sortis marcher le long du bassin de la Villette, on y a rencontré le cygne, j’ai pensé que c’était peut-être celui de la semaine dernière qui m’offrait une séance de rattrapage.

la promesse de l’allongement du jour

Sur le mur deux immenses photographies, le grain, le blanc derrière, je pense aux portraits d’Avedon. AM jeune, longues boucles et lunettes, et B, sa fille aînée le câlinant. AM nous parle d’un livre qui a compté pour elle, dont le titre est Traces. Au réveil je pense à MP, lui dire que j’aimerais bien récupérer ce livre.

La surprise de l’air doux en sortant, un air de bord de mer après la pluie, ça me réconcilie avec le jour. La lumière est chiche, les gros plans s’accumulent sur la carte SD.

La voix de mon cousin sur le répondeur m’apprend la disparition de Mimi. L’affaire du caveau ressurgit, à quelques jours de Noël. Avec mon frère on rit, on se dit qu’on ne peut plus reculer. On a tous à faire avec nos morts. Dans la semaine ma bravade s’effondre, je me console en regardant encore les films de Simon. J’ai cinq ans sur les genoux de Mimi, elle me fait agiter les bras dans l’air, me fait danser sur une chanson que je n’entends pas.

Magnifique lutte entre soleil or blanc et nuages plomb. Enfant j’avais un rapport plus étroit avec la nature et l’espace, je me représentais mieux les planètes, les inclinaisons, ce que signifiaient solstice et équinoxe. Aujourd’hui le solstice d’hiver c’est surtout la promesse de l’allongement du jour.

J’aperçois le cygne, pense qu’il ferait un beau plan pour notre journal vidéo familial (on ne sait pas encore ce que c’est, ce n’est que le début, chacun de nous, un court plan chaque mois). Pour le filmer j’accélère le pas, cours presque, dois monter sur la passerelle, revenir sur mes pas. Je l’ai filmé, mais j’ai oublié de le photographier, à l’heure d’écrire le journal je le regrette.

Elle m’appelle, s’inquiète, où je suis, si je vais bien. Il y a eu une fusillade dans le 10ème, elle ne sait pas de quoi il s’agit, j’aurais pu ne pas le savoir avant le soir. Pensées fugitives pour chacun d’eux, chassées vites, il et elles n’ont rien à faire rue d’Enghien, surtout à cette heure. Derniers achats au son des sirènes, effroi et dégoût, je décourage Nina d’aller boire un verre à Château d’Eau.

Tous les quatre, on s’installe autour des tables basses, rien d’une table de Noël, mais le champagne rosé devenu rituel entre nous depuis Elle et lui. Les paquets accumulés au pied du sapin, qu’on ouvre dans la soirée puisque dimanche on recommence en famille. On m’offre des livres de femmes, des fleurs à tresser, des cadeaux inachevés.