réarmer l’écriture ?

Au retour de notre promenade dominicale nous traversons les Buttes Chaumont, je ne reviens pas sur mes pas pour photographier la dame avec le chien posé sur ses genoux, sa manière tendre de le tenir, son regard au loin, sa solitude qui ouvre des gouffres dans ma poitrine.

Il y a souvent, alors que je traverse la rue de la Roquette à vélo pour m’engouffrer rue de Lappe un parfum de chocolat dans l’air, c’est tellement délicieux que je l’écris ici.

La lecture d’Hêtre pourpre est une réjouissance, ça tient je crois à la densité de la langue. Reviennent quelques images/sensations de ma grand-mère, les tartines de beurre qu’elle saupoudrait de sucre au goûter, la comptine inventée, chantée fausse sur ces genoux, portraits de chacun de ses petits enfants en un mot, j’étais la neuvième, la petite dernière, affublée de la plus câline. Son corps épais, quelque chose de sa peau, molle et rassurante comme les beignets qu’elle confectionnait les jours de fête.

Mail de Anne D, demande pour ce texte particulier. Un texte écrit dans le cadre de son projet Le nom quon leur a donné, consacré aux résidences secondaires de ce bout de côte normande où j’ai grandi. Il se trouve que la maison qu’elle décrit s’appelle « Les Pierrots », il se trouve que cette maison précisément fait partie de mon paysage d’enfance, je sais déjà que je ne vais pas refuser. Je lis le texte à voix haute, mevoilà avec elle sur cette plage, au pied de la digue où se tient la maison, je veux qu’elle sache là, tout de suite, que c’est bien moi qui lirais ce texte, je lui téléphone, moi-qui-habituellement-déteste-le-téléphone.

C’est déjà la fin du mois et je n’ai filmé que le jour de la neige. Je m’arrête sur le pont Maria Casarès pour filmer la lumière de fin de journée sur le canal, je cadre, je sens une présence à ma gauche, c’est Piero, je commence à filmer tout en échangeant quelques mots, si bien que lorsque je regarde cette vidéo j’entends nos voix.

Au moment d’éteindre la lumière je redécouvre ma main, c’est une main étrangère, tordue et sèche, vieillie déjà, les muscles et veines déformés par l’éclairage fragile entre le lit et le petit chevet en bois peint. Est-ce vraiment là ma main ? Je m’endors brutalement.

En rentrant de chez mes amis, posé en équilibre sur la poubelle près des boites aux lettres, un livre de Rufo, Chacun cherche un père. Il faudrait être à l’écoute du moindre frémissement, il faudrait arrêter d’agir, noter même ces vétilles. Réarmer l’écriture ? Il y a dans mes nouvelles colères une forme d’enthousiasme et ça aussi devrait me réjouir. .

take a break

photo de rue — Milène Tournier

Nous parlons des lieux où nous naissons, elle nous rappelle sa stupéfaction d’avoir découvert que sa mère était née à Corbeil, elle ne l’aurait jamais imaginé, quand je m’obsède à pouvoir situer chaque lieu traversé par mes ascendant·e·s. J’évoque l’obligation de déclarer le lieu de dispersion des cendres à la mairie de naissance, il nous demande, si lui, par exemple, voulait disperser ses cendres à Saïda… ce n’était pas en réalité pas son intention, mais je mesure toute la nostalgie qu’il exprime.

Litanie — Nathalie Holt

Retour de la douceur. F à finalement obtenu son visa, elle nous envoie des images filmées depuis le ferry, au départ de Marseille, puis le lendemain l’arrivée à Alger. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre cette perspective de voyage qui s’éloigne, et le texte négligé, impression qu’il s’efface au fond d’un bac de révélateur périmé.

Nina nous envoie des photos d’Athènes, elle nous écrit — le journal de janvier ça promet.

route Leforos Poseidonos — Nina Diaz
Clermont Ferrand, depuis l’hôtel Vialatte — Anne Savelli

Pour conclure et poursuivre, oui concluez s’il vous plait, son mépris s’installe en travers de ma gorge, j’y retourne plusieurs fois, comme pour vérifier mon dégoût, l’usage dominant des réseaux sociaux, prêter le flanc à des tombereaux d’insanités. Lessivée. Peut-être que c’est janvier, sans doute un coup de cafard.

Quand j’ai dit que je n’écrivais pas, plus, que le journal, il me répond c’est normal, vous ne partez plus en voyage, partir serait peut-être une solution. Ce n’est évidemment pas la seule raison qui m’empêche d’écrire, mais je prends des billets pour Marseille en avril.

57 décembre — Juliette Cortese
au 5 rue de Charonne — Caroline Diaz

Je n’ai pas photographié les visages amis retrouvés (mardi), ni les corps en contrejour dans une lumière insolente (mercredi), ni la première pleine lune de l’année (jeudi). Cette semaine je ne prends aucune photographie (à part celle prise depuis le palier de la rue de Charonne (vendredi soir — semaine écrasante). Alors que je m’apprête à renoncer au journal me vient cette idée, rassembler ici les images rencontrées dans la semaine sur les réseaux, pour la mémoire qu’elles constituent. Pour l’illusion de voyage.

Je tire ma carte de la semaine, trois mots minuscules qui tombent à point nommé. Prendre une décision, prendre le soin de le répéter à Anne, à Alice, à Philippe, installer ce vide comme une routine.

Merci à Nina, Nathalie Holt, Anne Savelli, Juliette Cortese, Milène Tournier pour le voyage immobile. Abonnez-vous à leurs comptes, blogs, chaînes, Patreon.

je n’ai pas peur des clichés

The Crown, découvrir la romance entre Margaret et Peter Townsend. Je retrouve dans la bibliothèque le livre que ma cousine m’a donné il y a deux ans, recouvert d’un papier jauni avec une note de ma grand-mère, ce livre m’a été confié par Roland et je l’ai conservé précieusement ; le parcours de temps à autre. Je ne l’ai pas lu, récit d’un tour du monde accompli par Townsend à un tournant de sa vie (après la rupture avec Margaret). Ça me semble mal écrit, certainement mal traduit, mais il y a cette dédicace dont je m’enorgueillis bêtement, et les quelques scènes de voltige dans la série me font imaginer un instant que ces deux là ont volé ensemble.

Récréation professionnelle, je conçois un espace miniature dans le cadre d’un challenge, le thème ma safe place m’inspire d’évoquer Monk’s House, tout en utilisant le matériau produit par ma petite entreprise. J’ouvre mes boîtes, mes tiroirs, collecte des bricoles, fabrique des livres minuscules. Élaborer cet oloé (un mot créé par Anne Savelli, qui définit un lieu Où Lire Où Écrire) miniature me surexcite, peut-être parce que ça me détourne de tout ce que je pourrais nommer priorités.

À l’écran un plan de la lune, il me dit ça c’est un plan pour toi, on rit, sait-il quelle émotion j’ai chaque jour à la découvrir dans le ciel, qui reflète patiemment la lumière du soleil ?

Au moment de partir je ne trouve pas mon appareil photo, je retourne le salon, impossible de mettre la main dessus. Je me remémore les gestes de la veille, en boucle, la carte éjectée de l’ordinateur, insérée dans son logement, l’appareil dans la housse, la housse dans le sac, le sac dans le panier du Vélib, le retour. Paniquée à l’idée d’avoir oublié l’appareil dans le panier, est-ce que le sac n’était pas trop rempli, me souvenir de son poids sur l’épaule. Me reste le possible acte manqué, l’avoir oublié rue de Charonne. J’enfourche un Vélib, j’ai le temps d’imaginer la quête, d’inventer des raisons à cet oubli, de rédiger mentalement l’annonce que je publierai sur Facebook, s’il vous plait rendez-moi mes images, je fais l’inventaire de la carte mémoire dont je n’ai pas fait de sauvegarde depuis au moins trois mois. Je m’impose des gages, si je ne le retrouve pas j’arrête tout, si je le retrouve c’est champagne. Devant la porte de l’atelier mon cœur pèse dix tonnes. L’appareil est posé sur ma chaise rue de Charonne, oubli ou renoncement effacé de la veille, j’en pleure de joie, maudis mes excès, et prends la route de l’atelier de gravure.

J’ai croisé le regard de Mary Ann Hillier, et je voulais posséder ce regard, toute la défiance de son regard, alors je n’aurais plus besoin de marcher en faisant semblant d’être une autre, le menton relevé, lèvres scellés et sourcils relevés, dans la poche les doigts crispés sur un trousseau de clefs, les omoplates resserrées, j’aurais le regard de Mary Ann Hillier, je n’imposerais rien d’autre que son regard et ma gaucherie tenue depuis l’enfance.

L’émerveillement du blanc au réveil. Un vrai soleil avait pris place, on savait qu’il fallait se dépêcher si on voulait photographier la neige. Derrière moi des enfants, j’écoute le frottement de leur pas sur la neige, un simulacre de patinage que je me souviens avoir pratiqué dans l’enfance.

J’avais pourtant pris une bonne avance, la nuit efface mes pauvres repères, perdue dans l’enceinte de l’hôpital, rebrousser chemin, faire le tour en courant presque, ne comprenant même plus l’enchainement des rues, la crainte de devoir renoncer, quelques bonnes âmes me guident, ou me rassurent, ce n’est pas commencé. Très belle lecture de Philippe au cœur de la salle des moulages, à quelques mots de la fin des retardataires tambourinent furieusement au point d’effrayer une jeune auditrice, le public s’indigne à raison de leur violence, je garde pour moi ma petite compassion, ils se sont perdus eux aussi.

Je n’ai pas fermé les volets de la chambre de Nina, dans la nuit je me suis levée, c’était déjà la fin, par la fenêtre j’observe la rencontre du bleu et du rouge, ce sera la première réjouissance du jour, et non, je n’ai pas peur des clichés.

des choses pas graves

Journée presque studieuse, montage des images de décembre du journal à quatre voix, pour une fois je ne suis pas en retard. Mon humeur joueuse.

Je suis de celles qui assurent qu’il ne leur est jamais rien arrivé de grave, mais lire Lola Lafon dans Libé me permet de faire la liste des choses pas graves. L’envie brutale de serrer mes filles dans mes bras.

La femme à l’homme, il faudrait mettre du grillage ? Non mais des chats qui passent par la fenêtre ça s’appelle la nuit des temps. Son compagnon lui raconte que quand même l’autre jour son père aurait pu passer par la fenêtre en nettoyant les vitres, il ne se rend pas compte.

Je pourrais m’émouvoir toujours de l’ombre d’un arbre projetée sur une façade. De la douceur du visage de l’Égalité place de la République. D’entendre sonner les cloches d’une église. Du reflet du soleil sur les vitres du couvent des Récollets, l’illusion d’une illumination à l’intérieur.

On se retrouve dans un petit bar de la rue Oberkampf, elle sourit, c’était le bar de ses rendez-vous avec son premier grand amour. Sur la table il y a une grande fleur artificielle rouge, je l’attrape, c’est beau ça, elle me dit que c’est pour moi, pour mon anniversaire. On apprend ensemble le nom de la nouvelle ministre de la culture, on pense d’abord à une blague. Peut-être sommes nous en train de perdre notre sens de l’humour.

La dame à la boucherie avec ses habitudes, le boucher lui demande si elle veut une Francfort, non ma sœur est décédée mardi, elle a dit ça brutalement, et comme j’attendais d’être servie à mon tour j’ai entendu qu’elle n’avait pas voulu voir le corps, qu’elle n’ira pas à l’église parce que c’était en banlieue et que sans voiture c’était impossible, j’ai entendu qu’elle irait, plus tard, au cimetière.

Mon cousin continue de remettre en ordre les films tournés par mon oncle qu’il a fait numériser. Il m’envoie des images totalement inédites. Mes parents jouent avec mon frère et ma sœur au bois de Vincennes. Puis deux plans très courts, ma tante , puis ma mère, elles se maquillent devant un miroir accroché à la poignée de la fenêtre. Les mêmes gestes. Les couleurs de Corbera, la rue étroite. Mais ce que l’image en mouvement, même muette, me rapporte de cette époque, c’est leur voix à toutes les deux, et la tendresse de leur peau.

ne rien faire le plus longtemps possible

Le bleu du ciel nous donne l’élan, on déjeune dans un petit bistro de quartier. Puis Philippe nous guide par un chemin de traverse pour rejoindre l’avenue Simon Bolivar. Stupéfaite, ce que ça change de la perception d’une ville, d’un quartier, de l’aborder par une voie inconnue. Et je regarde Philippe avec une sorte d’émerveillement.

Nina prépare un Paris-Brest pour mon anniversaire, ça a toujours été mon gâteau préféré, il l’est encore plus depuis que je connais l’anecdote de la traversée de mon père avec son ami Delorme pour le Maroc. J’offre mon cadeau de nouvel an, un prototype à partir de photos et phrases de ce journal, on évoque le projet d’une maison d’édition dont nous serions les quatre auteurs, éditeurs, fabricants, un truc très artisanal, Alice prend des notes, ça pourrait exister.

Comanche, retour en force avec deux messages de lectrices. D’abord la reconnaissance d’une autrice que j’admire, me donne des ailes, quand cette journée de reprise s’annonçait difficile. Puis l’amie d’une amie, je ne la connais pas, elle m’écrit qu’elle y a trouvé « une nouvelle sœur de chagrin et de deuil ». Sans aucun doute, écrire Comanche a redéfini cette sœur que je suis, cette nouvelle place prise au sein de ma famille.

Je décide de rester à la maison puisque c’est le dernier jour parisien de Nina, nous parvenons même à déjeuner tous les quatre à proximité de la bibliothèque. Gestes du départ plus tendres encore que d’habitude. Le soir le volet de notre chambre s’est emballé, enroulé sur lui même, coincé dans le coffre. Nous pestons contre ces systèmes électriques, il paraît que durant la dernière tempête en Bretagne des milliers de personnes privées d’électricité sont restées plusieurs jours dans l’obscurité de leurs volets clos. Sommeil perturbé par la nuit trop claire, la vibration bleue d’une guirlande lumineuse allumée dans l’appartement face au notre.

Tandis que je suis allongée sur le fauteuil, la mâchoire immobilisée par le soin en cours, mon (copain) dentiste écoute les messages de son répondeur. Un patient (ami) lui annonce en riant qu’il ne va finalement pas être le père qu’il se préparait à devenir depuis des mois, un test ADN ayant rétabli la vérité. On commente amusés la matière romanesque de son répondeur.

[rêve] Un événement dont je suis l’invitée, je voudrais ressembler à l’équipe qui m’accueille, on m’habille, on me maquille, on me met des paillettes sur les pommettes. Une fille de l’équipe répète les gestes pour servir à l’assiette des légumes, presse un poisson qui dégorge un jus vert, je surprends mon reflet grotesque dans un miroir. Rattrapée par le syndrome de l’imposteur ?

Gestes lourds et ralentis après la violente migraine de la nuit, je mets ça sur le compte du passage à la nouvelle année, marquer le pas. Me revient que mes deux parents en souffraient. Pour mon père, c’est ce qu’on m’a rapporté, ça avait commencé après un accident de voiture sur le circuit de Monthléry, les cervicales avaient pris un coup. Pour ma mère je ne sais pas à quand remontaient les crises, mais je me souviens des petits tubes plat d’aspirine du Rhône qui me fascinaient, rétrospectivement il me semble qu’elle en prenait beaucoup trop. Je me résous à suivre le conseil d’Oblique Strategies, ne rien faire le plus longtemps possible.

détester les résolutions (à l’infinitif)

Passer la semaine à se demander quel jour on est. Lire d’une traite Le temps est une mère (Ocean Vuaong), entamer Riprap (Gary Snyder) et les Écrits fantômes (Vincent Platini). Se redonner de l’élan.

Consacrer une journée au travail, départ plus matinal qu’à l’habitude, s’émerveiller d’une aurore flamboyante. Déjeuner avec Nina.

Se laver les cheveux, penser à ma mère qui apprécierait certainement ma nouvelle coupe. Redouter mon anniversaire, avoir des souvenirs précis d’elle à mon âge.

Croiser les regards des modèles de Julia Margaret Cameron. Manger comme au Japon. Insomnier.

Croiser une jeune fille de notre immeuble qui déménage, ses toiles prêtes à monter dans le camion retournées contre le mur, se dire que décidément on ne connaît pas ses voisins.

Finir le montage de novembre pour le journal vidéo à quatre voix. Aller au Bal, trouver porte close, s’agacer. Fabriquer un cadeau de nouvel an. Finir le premier fragment pour le projet Méditerranée. Détester les résolutions et pourtant imaginer reprendre Autour.

leur manière d’être dans son regard

Jardin de l’hôpital Saint-Louis, engranger la lumière. L’étrangeté des rencontres.

Dans la salle d’attente Radio classique diffuse le concerto numéro 1 de Tchaikovsky, souvent écouté enfant à l’heure de la sieste. Puis j’essaie de me souvenir de la douleur ressentie, lui dit comme c’est troublant de ne pas se rappeler l’endroit précis de cette douleur, il me répond que c’est tant mieux, je ne serais pas dispensée d’infiltration pour autant, profitons que j’ai encore un peu de cortisone, moi j’ai l’impression de déposséder quelqu’un.

Difficile de ne pas trouver en soi cette même chaleur, ce sourire, la confiance qu’elle savait renvoyer quand tout, autour, s’effondrait.

Au réveil entêtée par les attentats du 13 novembre, impossible de me souvenir si les membres du groupes qui jouaient au Bataclan avaient survécu, plongée dans le vide, le blanc, ne me restait que le souvenir de la soirée chez ma petite cousine, la manière dont nous avons appris qu’il se passait quelque chose de terrible, la nuit passée tout contre Nina, le poids de l’absence d’Alice et Philippe. Tout ce qui a suivi a été effacé.

Entendre le mot Zutaten, se rappeler nos fiertés d’enfants à reconnaître sur les emballages les ingrédients mentionnés dans d’autres langues, l’illusion du savoir, tellement naïve.

Antonin m’écrit, J’y suis entré, moi, au 42 rue de l’Orillon… et plusieurs fois ! Au troisième étage, deux fenêtres sur le boulevard de Belleville et une autre sur la courette, j’ai un ami qui habite l’immeuble de ton père, de tes grands-parents !

Au pied du sapin les cadeaux s’accumulent, les filles ont l’air d’avoir fabriqué des tonnes de trésors, je les envie, m’en veux de n’avoir pas pris le temps.

Déjeuner de Noël avant l’heure avec les parents de Philippe et les filles. En fin de journée nous replongeons dans les films du Berry, les filles petites, la surprise des voix, se qui se révèle dans l’image en mouvement, à la différence des photographies, leur manière d’être dans son regard. Avant de nous coucher, devant l’impatience de Nina nous décidons d’avancer l’ouverture des présents au lendemain matin.

il faudra y revenir

Des images de Gaza bombardée, des accumulations insensées de ruines, de cendres, on pense aux images générées par l’intelligence artificielle, sauf que ces façades éventrées, cette désolation c’est la réalité.

Au-dessus des boîtes aux lettres il y a un paquet en attente de son destinataire. Sur l’étiquette je découvre le patronyme d’un copain d’internat de mon frère, et c’est son regard, son visage à la fois doux et solide, et les visites qu’il nous rendait parfois à Bastia, et les tablées familiales, et la lumière des dimanches qui reviennent.

Je ne suis pas perdue, mais je ne suis pas au bon endroit, l’application m’a indiquée une ancienne adresse, ça fait que je découvre cette voie planquée, ce bout de petite ceinture, et que ce lieu, comme tant d’autres, que je découvre par hasard me donne rendez vous, et qu’il faudra y revenir.

Ils se retrouvent à l’entrée du restaurant où nous déjeunons avec Alice. Ils sont surpris de se retrouver ici alors qu’ils ne se croisent jamais sur leur lieu de travail, c’est marrant. Le garçon à la fille demande si elle déjeune sur place oui et toi ? Je me sens un peu obligé maintenant, je crois qu’ils ont ri, et ils se dirigent vers la dernière table au fond, Alice me raconte la suite de l’histoire, ils passeront le réveillon ensemble

Mon téléphone sonne, je sais que c’est D puisque son prénom apparaît sur l’écran, j’entends la rumeur de la ville autour et le cœur s’accélère. Il est à Paris, métro Vavin, il a une petite heure devant lui, oui viens prendre prendre un café. Je range précipitamment l’atelier. On tente d’éclaircir des silences, on s’étreint, on se fait des promesses.

Avant de partir elle a jeté un œil à la fenêtre, tiens le ciel est rose, je me suis penchée pour vérifier, j’étais prête à sortir mais je n’ai pas vu la couleur que j’espérais. Sous le pied une masse, rien d’une sensation connue, je me retourne, je viens de marcher sur un rat, long frisson de dégoût.

La femme sa voix basse pour elle même, Seigneur Jésus, que ce soit fait, ta puissance et ta voix, ta puissance et ta voix sur moi. Je tire comme chaque semaine une carte d’Oblique strategies, Retrace your steps, est ce vraiment comme ça que je vais avancer ?

sa main sur mon épaule

À l’heure d’écrire le journal j’écoute avec Alice Night of the Hunter. Je voudrais aujourd’hui ne parler que de mardi. D’abord le rêve survivaliste, nous devons tout quitter et réfléchissons à ce que nous devons emporter, il raisonnera étrangement durant la présentation de Jachère. Comme chaque mardi matin, je tombe dans le même piège, c’est une journée rythmée par des horaires différents, la tentation de remplir l’illusion de temps, que je gaspille finalement. Le sms de Family movie au moment de quitter la maison — votre commande est prête, option de téléchargement disponible. L’hésitation puis le départ précipité à l’atelier de gravure, l’impatience qui gronde de retrouver cet après midi l’ordinateur pour télécharger le film, l’impatience quand tout dans l’atelier de gravure appelle la lenteur. Pourtant je fais cette fois quelques tirages qui me font plaisir. Ce jour là je déjeune avec Alice, décommander n’avait pas trop de sens, ces images qui ont dormi plus de cinquante ans pouvaient attendre encore. Déjeuner donc avec Louise, Claudine, et Alice, on forme une drôle de tablée. Claudine dit qu’elle en a marre de ces séries qui tentent de nous rendre les flics sympathiques, nous rions mais je suis fébrile, obnubilée par les images qui m’attendent. Alice m’accompagne rue de Charonne, nous marchons vite, mes gestes se font mécaniques, la clef dans la serrure, allumer le mac, les codes, les consignes à la hâte, et la récompense, une minute quarante de film noir et blanc, et mon père sur quelques plans montés dans le désordre. Sa tenue improbable alors qu’il descend du Zlin, sa chemise blanche, sa cravate, ses Ray-ban et ses souliers vernis, le harnais. Puis des plans plus proches, mon père assis sur le siège arrière, comme me l’avait raconté Berrouane. La familiarité désormais avec les images, elles ne m’apprennent rien que les Algériens ne m’aient déjà raconté. Le filmeur (on ne sait pas qui, peu probable que ce soit mon oncle, il filmait en super 8, en couleur, là c’est du 16), est posté derrière l’avion, il s’approche, mon père sait qu’il est là à filmer, je ne peux pas affirmer qu’il est gêné mais il y a dans ses mouvements quelques chose de pas tout à fait naturel lié à la présence de l’objectif. Ça n’empêche que je suis bouleversée. Sa main qu’il pose au-dessus du tableau de bord, le bouton de manchette, son visage qui se tourne vers le caméraman, les mots silencieux qu’il lui adresse. Et un sourire. Un éclat de soleil sur la monture de ses Ray-ban. Tout se réveille, tout ou plutôt le vide. Est-ce que d’autres images m’attendent ? J’envoie le film à mes frère et sœur, à Slimane qui reconnaîtra peut-être des élèves, et je me plonge dans le travail. Gwenn S passe rue de Charonne, nous buvons un thé et parlons, trop vite encore, puis rejoignons la rue de Prague pour le lancement du livre posthume de Philippe Aigrain, Jachère. Ce titre est magnifique, l’objet aussi. J’embrasse Jane et Joachim, m’assoit à côté de Piero en attendant Philippe, il sait que j’ai reçu les images d’Algérie, alors tu es contente ? avec ce sourire qui invite à la confidence. Je lui raconte mon père qui se tourne vers le cameraman, sa joue, cette impression de pouvoir la toucher. La salle est comble, Philippe arrivé avec un peu de retard reste debout près de l’entrée. Guillaume Vissac fait une présentation très émouvante de la genèse de Jachère, du travail mené collectivement avec Christine Jeanney, Roxane Lecomte, Benoit Vincent, Marie Cosnay, il nous dit l’aide précieuse de Mireille, l’épouse de Philippe, qui est là avec nous. Puis viennent les lectures de Jane et Joachim, qui ont précautionneusement choisi les extraits, où il est plutôt question de semailles, de récoltes, de nourritures, pendant que les illustrations de Roxane sont diffusées sur un moniteur (dis Roxane, mais quel boulot !). En allant chercher notre contrepartie auprès de Guillaume, j’ai une sorte de timidité, j’ai en tête la première version de Comanche que je lui avais envoyée, les pistes de travail qu’il m’avait données, je me demande quel texte serait né d’un véritable travail avec l’équipe. Puis la conversation plutôt joyeuse avec Antonin, nous échangeons nos livres, évoquons nos rôles de dépositaires, nos frère et sœurs. Nous repartons dans la nuit avec Philippe, nous sommes silencieux, un peu sonnés. Dans le métro un homme descend les escaliers en traînant une affiche en lambeaux, comme une cape. En arrivant à la maison je télécharge le film sur mon vieil ordinateur pour le montrer à Philippe, il est impressionné par la qualité des images, m’encourage déjà à en faire quelque chose. Entre-temps Slimane m’a répondu, me confirme que les plans ont bien été tournés à l’école d’aviation et de météorologie d’Alger, à Dar-El-Beida, là où je suis née. Si j’avais été attentive je l’aurais deviné en lisant les inscriptions sur les bâtiments. Mais je ne cherche aucune vérité dans ces images, je veux seulement me rapprocher de lui encore, imaginer sa main sur mon épaule.

s’échapper du temps présent

Nos marchons dans les sentiers autour, hésitons devant les pentes trop fortes, nous rions, renonçons quand l’humidité perce nos chaussures. On fait mine d’oublier la tempête de la veille, je ne sais pas ce que j’espérais. On met la petite sur le poney, on aura même pas envie de s’attarder sur la plage, la mer était trop loin, le sable et le ciel étaient gris.

Me revient la chanson que Nina avait choisie pour le mariage de J et M, je me suis mise à chantonner, la voix est prise par le manque de sommeil, des mots me manquent. Je pense à elle, j’ai l’impression qu’elle chante avec moi, que nos voix nous aident à nous rejoindre.

L’éclat du soleil sur les trottoirs humides m’aveugle. C’est souvent la lumière qui me dirige, surtout quand je change d’itinéraire. Alors la ville se métamorphose, pas tout à fait étrangère mais nouvelle, alors je peux me satisfaire du bleu d’une porte, de l’ornementation d’une façade.

Le froid mord méchamment, les vitrines se chargent de décors de Noël, des jeunes gens semblent s’amuser à l’intérieur des bars, ça devrait me réjouir, mais je n’y arrive pas, peut-être que c’est novembre.

Sur le blog de Piero, un billet retient mon attention avec ses photos de boutiques de chaussures, j’ai une tendresse particulière pour ces magasins vieillots, sans doute une réminiscence de l’enfance, l’achat de chaussures neuves, c’était le seul truc que ma mère refusait qu’on nous donne, les chaussures.

Ma langue explore la béance laissée par la couronne déchue, mes phalanges se logent entre les lèvres, des réflexes archaïques, la sensation furtive de s’échapper du temps présent, mais le corps autour rappelle ses faiblesses.

L’économie des gestes, la blouse, la robe de chambre, le moulin à café, le corps enfermé dans les cadrages serrés, les jeux de lumière, l’acajou brillant de l’armoire, la grille accordéon de l’ascenseur, le pliage du linge, la lecture de la lettre de la sœur au Canada — d’un souffle, l’épluchage des pommes de terres, à plein d’endroits penser aux femmes qui m’ont précédées dans la famille. Puis le désordre de la mèche sur le front, le glissement dans la folie.