ce n’est pas que je sois indécise

Nous partons pour une marche entre Bures et Gif sur Yvette. Dans le RER il y a des tensions, des soupçons, une amorce de bagarre. Puis des noms de gare oubliés, Lozère, Le Guichet, et en passant Orsay, une pensée pour Maryse Hache.
Il faut parcourir quelques centaines de mètres pour oublier la ville. L’itinéraire est alors plein de surprises, de changements de point de vue, nous sommes au cœur puis en surplomb de la forêt. Depuis le viaduc des Fauvettes on prend la mesure de la vallée de l’Yvette. Un renard traverse le champ où nous faisons une pause, pince moi je rêve. On se perd un peu et empruntons un petit tronçon de route avant de retrouver l’enveloppement des arbres, on traverse Gometz endormi, on arrivera à Gif. Une marche intense, éblouissante, dont mes photos ne restituent ni la lumière, ni le depaysement. Le soir nous sommes encore surpris, un peu émus, rêvons déjà à d’autres itinéraires.

Je monte à la Butte Bergeyre pour filmer le soleil couchant. Des années que j’y pense, il aura fallu cette correspondance vidéo qui s’amorce avec Anh Mat pour que je me décide. J’ai vérifié trois fois l’heure du couchant, et pourtant je suis très en avance. À quel moment commence réellement le coucher de soleil ? Le banc est déjà occupé par de jeunes adultes venus boire et fumer, je n’ose pas me poster devant eux, j’ai le sentiment de déranger un usage du lieu qui leur appartient davantage qu’à moi. Je tente un cadre à travers les feuillages, le Sacré-Cœur presque centré. Je ne suis pas à mon aise, et je sais que je vais devoir patienter une bonne trentaine de minutes avant que le ciel ne se colore. Le groupe ne cesse de s’agrandir, checks, odeurs sucrées de chichas, discussions animées, et moi qui tente de filmer l’horizon. Un homme s’est posté un peu plus haut, rue Rémy de Gourmont, je viens me poster à ces côtés, soulagée de m’éloigner du groupe devenu trop bruyant, et découvre une vue plus dégagée. Nous sommes rejoints par un, puis encore un autre photographe. On commence à échanger, deux d’entre eux semblent se connaitre déjà, je me sens légèrement décalée, tout en reconnaissant quelque chose de familier dans cette manière de se rassembler, comme à Edenville l’été, quand les habitants rejoignaient la digue pour observer le couchant.

Je t’avoue devant une scène de film que lorsqu’il m’arrive de jeter quelque chose dans une poubelle de la rue je me fais un film, comme je le faisais enfant, et que dans ce film je suis une espionne.

1er mai, marche au départ de Crécy-La-Chapelle. Philippe a préparé un itinéraire, mes pas dans les siens je trouve que Venise de la Brie est tout à fait exagérée, mais je me laisse envouter par les reflets. Nous sortons du village en longeant le Grand Morin, rencontrons un couple de promeneurs qui nous vantent le chemin qu’ils viennent de parcourir, magnifique, on renonce à l’itinéraire prévu et nous lançons dans cette boucle au pied d’une colline. Les arbres posés sur la crête changent de forme pour se rapprocher tout à coup, on a une sensation d’été, nous pique-niquons à l’ombre avant d’amorcer la redescente vers le village. Nous ne rencontrons plus personne, manquons le Bois des morts. Il y a dans la marche beaucoup de joie et d’apaisement, passant de l’appareil photo au smartphone, de la photo au film, je rate la plupart de mes photographies, mais il y a ce reflet mauve sur ce qu’au loin j’avais pris pour une plante inconnue, quand il s’agissait d’un buisson sec.

Ce qui passe, passe : voix de Georges Perec, c’est le 14ème et magnifique titre de la collection Perec 53 dirigée par Thierry Bodin-Hullin. Sereine Berlottier mène l’enquête, à partir d’archives, elle capte la voix de Geroges Perec dans tout ce qu’elle a de fragile. Les hésitations, les silences, les ruptures. Elle fait apparaître un Perec vulnérable, parfois empêché de parler, jusqu’à ce moment bouleversant où la voix cède et se transforme en larmes. Ces fragments de voix remuent profondément et, au delà de ce que dit Perec, la position de celle qui écoute, recueille ces fragments, me touche tout autant, et me renvoie à Corbera, à ce qui reste à traverser. Le 26 juin 1975, Perec dit : « Quelque chose s’ouvre. »

Je réfléchis à comment faire entrer du texte dans certaines de mes images. Ce ne sont pas tout à fait des photographies, ni tout à fait des gravures, mais des cyanotypes à partir de prises de vue, je les dénature en les plongeant dans des bains de bicarbonate, puis de thé ou café selon ce qui traine dans la cuisine. Je les surimprime, le plus souvent des arbres gravés à la pointe sèche, je recompose des paysages. Je pose sur les images des fragments de texte en Times New Roman, corps 12, sans doute parce qu’elle appartient à la mémoire des livres lus, en particulier dans l’enfance. Je ne sais pas encore ce que ce dialogue produit, mais je crois que je refuse de choisir une forme définie — photographie, gravure, écriture. Ce n’est pas que je sois indécise mais j’ai l’impression que c’est un endroit où je peux continuer à chercher.

je n’ai pas peur des clichés

The Crown, découvrir la romance entre Margaret et Peter Townsend. Je retrouve dans la bibliothèque le livre que ma cousine m’a donné il y a deux ans, recouvert d’un papier jauni avec une note de ma grand-mère, ce livre m’a été confié par Roland et je l’ai conservé précieusement ; le parcours de temps à autre. Je ne l’ai pas lu, récit d’un tour du monde accompli par Townsend à un tournant de sa vie (après la rupture avec Margaret). Ça me semble mal écrit, certainement mal traduit, mais il y a cette dédicace dont je m’enorgueillis bêtement, et les quelques scènes de voltige dans la série me font imaginer un instant que ces deux là ont volé ensemble.

Récréation professionnelle, je conçois un espace miniature dans le cadre d’un challenge, le thème ma safe place m’inspire d’évoquer Monk’s House, tout en utilisant le matériau produit par ma petite entreprise. J’ouvre mes boîtes, mes tiroirs, collecte des bricoles, fabrique des livres minuscules. Élaborer cet oloé (un mot créé par Anne Savelli, qui définit un lieu Où Lire Où Écrire) miniature me surexcite, peut-être parce que ça me détourne de tout ce que je pourrais nommer priorités.

À l’écran un plan de la lune, il me dit ça c’est un plan pour toi, on rit, sait-il quelle émotion j’ai chaque jour à la découvrir dans le ciel, qui reflète patiemment la lumière du soleil ?

Au moment de partir je ne trouve pas mon appareil photo, je retourne le salon, impossible de mettre la main dessus. Je me remémore les gestes de la veille, en boucle, la carte éjectée de l’ordinateur, insérée dans son logement, l’appareil dans la housse, la housse dans le sac, le sac dans le panier du Vélib, le retour. Paniquée à l’idée d’avoir oublié l’appareil dans le panier, est-ce que le sac n’était pas trop rempli, me souvenir de son poids sur l’épaule. Me reste le possible acte manqué, l’avoir oublié rue de Charonne. J’enfourche un Vélib, j’ai le temps d’imaginer la quête, d’inventer des raisons à cet oubli, de rédiger mentalement l’annonce que je publierai sur Facebook, s’il vous plait rendez-moi mes images, je fais l’inventaire de la carte mémoire dont je n’ai pas fait de sauvegarde depuis au moins trois mois. Je m’impose des gages, si je ne le retrouve pas j’arrête tout, si je le retrouve c’est champagne. Devant la porte de l’atelier mon cœur pèse dix tonnes. L’appareil est posé sur ma chaise rue de Charonne, oubli ou renoncement effacé de la veille, j’en pleure de joie, maudis mes excès, et prends la route de l’atelier de gravure.

J’ai croisé le regard de Mary Ann Hillier, et je voulais posséder ce regard, toute la défiance de son regard, alors je n’aurais plus besoin de marcher en faisant semblant d’être une autre, le menton relevé, lèvres scellés et sourcils relevés, dans la poche les doigts crispés sur un trousseau de clefs, les omoplates resserrées, j’aurais le regard de Mary Ann Hillier, je n’imposerais rien d’autre que son regard et ma gaucherie tenue depuis l’enfance.

L’émerveillement du blanc au réveil. Un vrai soleil avait pris place, on savait qu’il fallait se dépêcher si on voulait photographier la neige. Derrière moi des enfants, j’écoute le frottement de leur pas sur la neige, un simulacre de patinage que je me souviens avoir pratiqué dans l’enfance.

J’avais pourtant pris une bonne avance, la nuit efface mes pauvres repères, perdue dans l’enceinte de l’hôpital, rebrousser chemin, faire le tour en courant presque, ne comprenant même plus l’enchainement des rues, la crainte de devoir renoncer, quelques bonnes âmes me guident, ou me rassurent, ce n’est pas commencé. Très belle lecture de Philippe au cœur de la salle des moulages, à quelques mots de la fin des retardataires tambourinent furieusement au point d’effrayer une jeune auditrice, le public s’indigne à raison de leur violence, je garde pour moi ma petite compassion, ils se sont perdus eux aussi.

Je n’ai pas fermé les volets de la chambre de Nina, dans la nuit je me suis levée, c’était déjà la fin, par la fenêtre j’observe la rencontre du bleu et du rouge, ce sera la première réjouissance du jour, et non, je n’ai pas peur des clichés.