l’appel impérieux de la lune

Attendre le sommeil, mains posées sur le corps comme deux parenthèses, une au bas de mon ventre, l’autre sous la poitrine, semaine insomniaque, je me demande ce que je guette ou ce qui me guette dans la nuit.

Elle voulait qu’on se voie, parce que j’avais suivi toute l’histoire, elle voulait me montrer son sourire retrouvé, nous avons déjeuné au soleil, nous avons beaucoup parlé, je suis repartie légère, peut-être parce que je ne me souvenais plus à quel moment j’avais cessé de m’inquiéter pour elle.

Je suis en avance, profite des lumières sur la Seine, Paris merveilleuse, hors du temps. Le restaurant n’est pas encore ouvert, mais les chaises en terrasse me tendent les bras, je renonce à observer les passants, mes pensées naufragent dans la lumière du soir.

À deux sur le Vélib, la petite trentaine, (elle joyeusement) voilà mon chou Taxi Vélib ! putain c’était trop bien, ça fait du bien hein ? (lui) qu’est-ce tu fais ce soir ? (elle toujours plus vive) je vais aux Gémeaux, je vais voir Ibsen, et toi t’es où? (lui désinvolte) à Montreuil, quand je rentre vas y je t’appelle et on se chauffe, (elle) oui, allez salut frère je t’aime.

Je quitte la rue Daguerre coté Maine, trouve un Vélib, me perds sous la douceur insolente, grande boucle avant de retrouver le Lion de Denfert, tours et détours, rue de Tolbiac j’imagine que Philippe n’est pas loin, si je n’étais pas chargée, si je ne devais pas répondre à une obligation professionnelle je l’appellerais pour qu’on se retrouve, je me perds encore, interpelle un cycliste qui me conseille le boulevard de l’Hôpital, en traversant la Seine je maudis mon chargement qui m’empêche de m’arrêter pour photographier la ville.

Une vidéo de Michel Brosseau, se souvenir du jardin de la maison du fond. Comme ma mère s’est prise d’amour pour ce jardin, à en tailler les rosiers, à en rayer le sable avec le râteau à feuilles, le son métallique des dents souples. Le puits condamné, l’arche métallique, l’illusion de cabane, les plates bandes cimentées, les tulipes, Odette au jardin voisin avec laquelle elle discute. Comme elle s’est coulée dans cette vie de province. Et le petit carré de terre qu’on m’avait octroyé.

Avignon, Brigitte Célerier
Paris, Caroline Diaz

Chez Brigitte Célerier, découvrir cette photo de la lune, presque pleine, blanchie de soleil, je prenais sans doute la mienne à la même heure, à quelques sept cent kilomètres, me plait d’imaginer l’appel impérieux de la lune, et nous deux reliées par ce même geste, similarité troublante du cadre, et l’avion minuscule qui traverse le ciel.

tout le monde y perd son je

M’entendre prononcer les mots qu’Anne Dejardin m’a confiés il y a quelques semaines pour la version sonore de son texte Les Pierrots me donne le sentiment d’être au pied de la digue d’Edenville. D’être l’enfant qui s’inventait une autre vie, celle de la petite fille riche de la villa, dont la mère ouvrait les volets avec dans les bras la grâce d’une danseuse.

Nous regardons La Traversée, documentaire retraçant le voyage de passagers entre Marseille et Alger. Surexcitée à l’idée de découvrir l’arrivée à Alger depuis la mer. Le ferry s’appelle L’île de beauté, c’est déjà un signe. J’ignore pourquoi la réalisatrice choisit de ne pas montrer l’arrivée. On la trouve heureusement dans les bonus du DVD, sous le titre Alger, mise en ombre. La rencontre a lieu, je retrouve dans le glissement lent de l’arrivée des sensations de l’arrivée en Corse, la lumière, et les montagnes derrière la ville (bien sûr Alger est au moins dix fois plus étendue que Bastia). Relevée dans le commentaire de Ghyslain Levy, l’odeur de métal dans le port d’Oran.

M m’envoie des photos de Coaraze, la montagne s’est effondrée, un pan de falaise est tombé sur la route coupant l’accès au village depuis Nice. Trop de pluie, ce qui ne veut pas dire que cet été il y aura de l’eau, la source a été perdue.

Sentir sa défiance, une fausse désinvolture tandis que ses mains ornées de bagues lourdes pianotent sur son jean, il ne sais pas plus que nous d’où vient le problème mais s’attache à n’être pas en cause, je ne sais pas moi ce que vous avez fait avec votre fichier. Rappel de mésaventures quand j’arrivais à Sedan, trente ans en arrière, le type du labo qui me prenait de haut, cette même peur, chasse gardée, j’étais une gamine, mais une créa, on avait mauvaise presse, comme si nos deux mondes étaient irréconciliables.

Retour à Pantin, cette fois en Vélib, j’avais la veille repéré une station à deux pas de l’usine. Franchissant la porte de La Villette, je préfère vérifier mon chemin, le type est content de me renseigner, va bien au-delà de ce que le lui demande. Le soleil sculpte la meulière, me rappelle ce rêve d’une maison avec jardin près de la voie ferrée. Au retour je roule plus doucement, m’attendant à croiser la silhouette de Jane près des lignes du tram, plus bas sur les quais peut-être bien Philippe. Une heure plus tard il m’envoie un selfie, toujours à Pantin ? J’y suis en ce moment même.

Elle doit fermer, il est 18h, la douceur exceptionnelle nous donne envie de prolonger le moment, tu ne fumerais pas une cigarette ? Nous fumons avec le sentiment d’une grande transgression, poursuivant notre conversation assises sur le banc de l’abribus, dans le vacarme de la ville.

Elle me regarde photographier les fleurs en contrejour,  me demande si c’est un cerisier, elle croit que je suis une connaisseuse, je crois que c’est une sorte de, je n’en suis pas sûre, je lui montre l’arbre qui fleurira bientôt devant l’écluse, celui là oui je suis sûre, je lui décris le rose plus intense de ses fleurs, elle regrette, elle sera partie.

Relire des passages d’Hêtre pourpre, une scène à la maison de retraite, quelque chose de l’effacement, « tout le monde y perd son je ». Il y a une chose quand j’essaie de reconstruire une image d’elle, c’est la lumière autour, comme si ma mère n’avait jamais vécu que dans la lumière. Parfois je me console de la mort prématurée de mes parents en me disant qu’ils ont échappé à l’indignité, quoique pour ma mère c’est faux. Surtout ils n’auront pas eu le temps de ne pas me reconnaître.

dans l’autre partie du monde

Nous sommes tous les quatre réunis pour le déjeuner du dimanche, dans ce restaurant familier où nous mangeons des pizza, nous sommes heureux, rituels des choix, des « j’hésite », un sentiment de réconfort me rappelle le sentiment de l’absence de Nina, si présent il y a tout juste une semaine. 

Tous les gestes alourdis, le ciel bleu. Nous sommes très en avance et avisons le PMU presque désert face à la gare de Villeneuve-Saint-Georges, le café est trop fort. Nous prenons un bus qui ne marquera pas l’arrêt, nous marchons dans ce no man’s land tandis que les avions en phase d’atterrissage volent au-dessus nos têtes. Les visages sur lesquels nous ne mettrons pas de noms, la voix de Léonard Cohen, des larmes, j’aimerais avoir son courage, le déjeuner improvisé au Kebab.

Elle se drape dans son tablier noir, tous ses gestes sont précis, maîtrisés, elle était pâtissière avant d’être savonnière. Elle fait couler les bases dans un bac en silicone, les couleurs ondulent sous la poussée liquide, les marbrures se forment, sa voix douce explique chaque étape, je mesure mon agitation rien qu’à l’observer. 

Préparatifs pour le déjeuner, Nina se lance dans un de ses défis culinaires, des religieuses au chocolat pour le dessert. M-C nous raconte qu’elle aurait pu finir sa vie dans les ordres quand son père devenu veuf à vingt-trois ans pensa la confier à sa sœur qui dirigeait un couvent.

Message de Nina, le lever de soleil vers Marseille était très beau, je me réjouis à l’idée que les images apparaitront peut-être dans son journal de mars. Je photographie les premières floraisons dans la lumière encore basse, joue avec la mise au point, le soleil, m’hypnotise de flou.

Le monde est coupé en deux, et dans l’un d’eux il y a des hommes qui s’excitent au téléphone parce que « dans le rapport, il y aura quelques slides en plus », ça me rassure de penser que je vis dans l’autre partie du monde, même si en ce moment il est difficile de trouver des raisons de s’y réjouir.

Nous nous retrouvons au bord du canal avec J et A, nous prenons un café et je taquine l’enfant, pour la première fois je remarque la tache noisette dans le bleu de son œil droit. Nous rejoignons le square où j’emmenais les filles après l’école, il est devenu sinistre mais A s’en fiche, elle gratte le sable poussiéreux, trouve un caillou minuscule qu’elle jette, ramasse une vingtaine de fois, s’entête à vouloir grimper sur le plus haut toboggan sous lequel s’est endormi un SDF.

à partir d’elles

Au Bal, À partir delles, Des artistes et leur mère, je pense terriblement à ma mère, aux chantiers abandonnés, il faudrait retrouver une routine, la tension nécessaire pour au moins rouvrir les fichiers, regarder les films. Nous nous enfonçons un peu dans le 9ème arrondissement, nous nous réfugions (il pleut il fait froid) dans un restaurant Hongrois, présence fantôme d’Anne-Marie Garat, la connivence avec notre voisin de table au moment du dessert, le sentiment du manque en pensant à Nina.

C’est la deuxième fois que je rêve de Marion en quinze jours, je devrais prendre de ses nouvelles. Cette fois elle habite à Granville, je lui rends visite en quête d’une chose que j’ai déjà oubliée, je trouve une liste qui prouve je ne sais plus quoi, j’appelle mes parents pour leur dire la vérité, je rentre en prenant un bus, à mi-parcours, je réalise que je n’ai pas pris de billet.

L’enfant juché sur le muret pour pouvoir tripatouiller l’arbre, le métal de la rambarde s’enfonce dans son abdomen, je me demande s’il ne risque pas de tomber en contrebas sur le stade, combien de mètres ? trois peut-être… il n’y a pas d’adultes autour de lui, pauvre folle de penser des trucs pareil, je m’éloigne. Les jours suivants je suis rassurée de ne pas découvrir dans les journaux un titre évoquant la chute mortelle d’un enfant dans le 10ème arrondissement.

Elle m’envoie un texto, me demande si on a prévu quelque chose pour l’anniv de papa, je lui dis que non, qu’on fera avec elle, Tu arrives quand ? Bah je voulais faire une surprise. Nous gardons le secret.

Et les gens se plaignent de la pluie. Nous nous retrouvons une ou deux fois l’an, notre dialogue à trois est de plus en plus direct, essentiel, le lendemain je leur écris que nous quittons nos oripeaux de mères, nous n’avons presque pas parlé de nos enfants.

Quand même les scénaristes ont du bien rigoler en écrivant la scène de la princesse Anne sortant de sa caisse où elle écoute David Bowie, et de la faire entrer dans Buckingham Palace chantonnant Starman, La, la, la, la, la… La, la, la, la, la… La, la, la, la, la…

Starman, Alice Diaz
photogramme — heures indues

Avec Alice nous regardons notre journal vidéo, nous jouons aux devinettes. les plans sont suffisamment anciens pour que parfois nous nous demandions si nous en sommes bien les réalisatrices. La chambre niçoise de Nina apparaît à l’image, Alice s’extasie, c’est une chambre de princesse, sa chambre c’est Peau d’Âne en mode grunge. Le soir, l’arrivée surprise de Nina, la joie de Philippe.

et maintenant ?

Elle m’accueille dans sa maison sur la digue, de la fenêtre je peux voir la mer frapper les marches malgré l’obscurité. Rêveuse omnisciente je sens l’épaisseur humide de l’air, je vois la maison du dehors, illuminée, et pourtant je suis à l’intérieur.

On n’avait encore rien vu, on allait avoir peur encore. Alors des heures à broder le tapis, recouvrir les livres de papiers à motifs (comme Virginia l’avait fait à Monk’s House), peindre des objets minuscules, et penser aux gestes minutieux de mon frère adolescent quand il montait des maquettes d’avions, l’odeur des petits pots de peinture à essence.

L’anomalie se révèle alors que je cadre, les deux bâtiments amputés chacun d’une moitié. Chaque fois que je dois me rendre chez Exacompta, il y a cette attente joyeuse, une forme de convoitise, entendre la voix de l’accueil, rauque et gouailleuse, qui nous relie à un autre temps, comme l’extraordinaire bâtiment industriel.

En remontant le canal j’observe la perspective de l’avenue Richerand, aperçois sur la gauche la devanture du Loui’s, et la surprise, ce changement de perspective qui me donne à revoir la ville, ce quartier où je vis depuis plus de vingt ans. Cette même surprise, quand nous nous y étions installés et que je découvrais notre proximité avec la rue Albert Camus où vivait ma tante chérie. Combien de dimanches ? Nous venions en voiture depuis Brunoy, on traversait Belleville, c’était pour moi le seul moyen d’y accéder, jusqu’à ce je vienne m’installer de l’autre côté du canal, sans même réaliser que nous devenions voisines.

Déjà l’heure à laquelle le téléphone a sonné, puis sa voix qui ne laisse aucune place au doute, c’est arrivé brutalement. On écoute, puis on répète, on raconte ce qu’il a fait la veille. Est-ce que quelque chose aurait pu l’empêcher ?

Il se lève pour sortir fumer une cigarette, nous demande si nous pouvons veiller sur son ordinateur, d’une même voix alors qu’il vient de quitter la salle nous nous avouons qu’avec cet accent il aurait pu nous demander n’importe quoi, et nous nous racontons nos histoires d’amour étrangères en riant.

Écouter le discours de Judith Godrèche, être bouleversée, son courage, et le dialogue de Rivette, Céline : Il était une fois.
Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
Céline : Il était que, cette fois, ça ne se passera pas comme ça, pas comme les autres fois.
Penser à Adèle Haenel. Et maintenant ?

dehors, la douceur irréelle

Un couple à la fenêtre du premier étage, à l’angle de la rue de la Fontaine au Roi. La sensation qu’ils posent. Peut-être la manière dont l’homme tient sa cigarette, droit dans sa veste de costume, peut-être le vert soutenu du vêtement de la femme qui se détache dans l’obscurité de l’arrière plan, les bandeaux épais de ses cheveux châtain. Je n’ose pas les photographier, en les décrivant aujourd’hui me vient l’envie de les peindre, ça ressemblerait à un tableau de Hopper.

J’oublie de noter mon rêve, ne me revient que l’image d’une mer grise mais étrangement transparente, où nagent des dizaines de méduses laiteuses qui ne me font pas peur.

Je profite de cette journée buissonnière pour rendre visite à V dans son appartement/atelier, au neuvième étage d’un immeuble du 14ème arrondissement. Une vue à couper le souffle, assieds toi à mon bureau, tu vas voir. Je lui envie cet espace, le désordre qu’elle y laisse.

Je lui raconte un souvenir. Gare de Lyon, j’ai vingt ans et je pleure. L’inconnu s’est assis à côté de moi, m’a demandé ce qui n’allait pas, il a commencé par parler doucement, puis il a mis une main sur mon épaule, puis sa main a glissé sur ma cuisse, puis sa bouche brutale contre ma bouche. Ce sont les baisers qu’on nous vendait dans les livres, il força ses lèvres. C’est à ce moment que j’ai réagi, je me suis levée et enfuie. Une chose pas grave.

Elle dit que franchement elle a honte de son pays, son grand-père lui répond que lui aussi. Finalement ils décident de passer par Bastille, comme ça on fait un bout de chemin ensemble, je traverse au niveau de la rue de Charonne, me retourne pour leur faire un signe de la main mais ils sont déjà ailleurs, c’est fugace, mais j’ai un sentiment d’abandon.

Je ne l’avais pas croisée depuis des mois. Elle a quitté l’enfance, je me reconnais au même âge dans sa gaucherie, elle voudrait m’éviter mais je lui tiens la grille, puis la porte, dans le couloir elle accélère, elle jette un regard par dessus l’épaule comme pour s’assurer de la distance qui nous sépare, puis elle s’engouffre dans la cage d’escalier, je l’entends courir dans les étages.

Je sors doucement du sommeil, je reconnais d’abord les basses, puis la mélodie, puis les paroles, ma voisine écoute à fond L’Été indien. Dans les années soixante dix, alors que j’étais une petite fille, ça évoquait le Canada. Je me souviens de toutes ces chansons tristes écoutées dans l’enfance, comme elles me reliaient à mon père. Dehors, la douceur irréelle.

réarmer l’écriture ?

Au retour de notre promenade dominicale nous traversons les Buttes Chaumont, je ne reviens pas sur mes pas pour photographier la dame avec le chien posé sur ses genoux, sa manière tendre de le tenir, son regard au loin, sa solitude qui ouvre des gouffres dans ma poitrine.

Il y a souvent, alors que je traverse la rue de la Roquette à vélo pour m’engouffrer rue de Lappe un parfum de chocolat dans l’air, c’est tellement délicieux que je l’écris ici.

La lecture d’Hêtre pourpre est une réjouissance, ça tient je crois à la densité de la langue. Reviennent quelques images/sensations de ma grand-mère, les tartines de beurre qu’elle saupoudrait de sucre au goûter, la comptine inventée, chantée fausse sur ces genoux, portraits de chacun de ses petits enfants en un mot, j’étais la neuvième, la petite dernière, affublée de la plus câline. Son corps épais, quelque chose de sa peau, molle et rassurante comme les beignets qu’elle confectionnait les jours de fête.

Mail de Anne D, demande pour ce texte particulier. Un texte écrit dans le cadre de son projet Le nom quon leur a donné, consacré aux résidences secondaires de ce bout de côte normande où j’ai grandi. Il se trouve que la maison qu’elle décrit s’appelle « Les Pierrots », il se trouve que cette maison précisément fait partie de mon paysage d’enfance, je sais déjà que je ne vais pas refuser. Je lis le texte à voix haute, mevoilà avec elle sur cette plage, au pied de la digue où se tient la maison, je veux qu’elle sache là, tout de suite, que c’est bien moi qui lirais ce texte, je lui téléphone, moi-qui-habituellement-déteste-le-téléphone.

C’est déjà la fin du mois et je n’ai filmé que le jour de la neige. Je m’arrête sur le pont Maria Casarès pour filmer la lumière de fin de journée sur le canal, je cadre, je sens une présence à ma gauche, c’est Piero, je commence à filmer tout en échangeant quelques mots, si bien que lorsque je regarde cette vidéo j’entends nos voix.

Au moment d’éteindre la lumière je redécouvre ma main, c’est une main étrangère, tordue et sèche, vieillie déjà, les muscles et veines déformés par l’éclairage fragile entre le lit et le petit chevet en bois peint. Est-ce vraiment là ma main ? Je m’endors brutalement.

En rentrant de chez mes amis, posé en équilibre sur la poubelle près des boites aux lettres, un livre de Rufo, Chacun cherche un père. Il faudrait être à l’écoute du moindre frémissement, il faudrait arrêter d’agir, noter même ces vétilles. Réarmer l’écriture ? Il y a dans mes nouvelles colères une forme d’enthousiasme et ça aussi devrait me réjouir. .

take a break

photo de rue — Milène Tournier

Nous parlons des lieux où nous naissons, elle nous rappelle sa stupéfaction d’avoir découvert que sa mère était née à Corbeil, elle ne l’aurait jamais imaginé, quand je m’obsède à pouvoir situer chaque lieu traversé par mes ascendant·e·s. J’évoque l’obligation de déclarer le lieu de dispersion des cendres à la mairie de naissance, il nous demande, si lui, par exemple, voulait disperser ses cendres à Saïda… ce n’était pas en réalité pas son intention, mais je mesure toute la nostalgie qu’il exprime.

Litanie — Nathalie Holt

Retour de la douceur. F à finalement obtenu son visa, elle nous envoie des images filmées depuis le ferry, au départ de Marseille, puis le lendemain l’arrivée à Alger. Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre cette perspective de voyage qui s’éloigne, et le texte négligé, impression qu’il s’efface au fond d’un bac de révélateur périmé.

Nina nous envoie des photos d’Athènes, elle nous écrit — le journal de janvier ça promet.

route Leforos Poseidonos — Nina Diaz
Clermont Ferrand, depuis l’hôtel Vialatte — Anne Savelli

Pour conclure et poursuivre, oui concluez s’il vous plait, son mépris s’installe en travers de ma gorge, j’y retourne plusieurs fois, comme pour vérifier mon dégoût, l’usage dominant des réseaux sociaux, prêter le flanc à des tombereaux d’insanités. Lessivée. Peut-être que c’est janvier, sans doute un coup de cafard.

Quand j’ai dit que je n’écrivais pas, plus, que le journal, il me répond c’est normal, vous ne partez plus en voyage, partir serait peut-être une solution. Ce n’est évidemment pas la seule raison qui m’empêche d’écrire, mais je prends des billets pour Marseille en avril.

57 décembre — Juliette Cortese
au 5 rue de Charonne — Caroline Diaz

Je n’ai pas photographié les visages amis retrouvés (mardi), ni les corps en contrejour dans une lumière insolente (mercredi), ni la première pleine lune de l’année (jeudi). Cette semaine je ne prends aucune photographie (à part celle prise depuis le palier de la rue de Charonne (vendredi soir — semaine écrasante). Alors que je m’apprête à renoncer au journal me vient cette idée, rassembler ici les images rencontrées dans la semaine sur les réseaux, pour la mémoire qu’elles constituent. Pour l’illusion de voyage.

Je tire ma carte de la semaine, trois mots minuscules qui tombent à point nommé. Prendre une décision, prendre le soin de le répéter à Anne, à Alice, à Philippe, installer ce vide comme une routine.

Merci à Nina, Nathalie Holt, Anne Savelli, Juliette Cortese, Milène Tournier pour le voyage immobile. Abonnez-vous à leurs comptes, blogs, chaînes, Patreon.

je n’ai pas peur des clichés

The Crown, découvrir la romance entre Margaret et Peter Townsend. Je retrouve dans la bibliothèque le livre que ma cousine m’a donné il y a deux ans, recouvert d’un papier jauni avec une note de ma grand-mère, ce livre m’a été confié par Roland et je l’ai conservé précieusement ; le parcours de temps à autre. Je ne l’ai pas lu, récit d’un tour du monde accompli par Townsend à un tournant de sa vie (après la rupture avec Margaret). Ça me semble mal écrit, certainement mal traduit, mais il y a cette dédicace dont je m’enorgueillis bêtement, et les quelques scènes de voltige dans la série me font imaginer un instant que ces deux là ont volé ensemble.

Récréation professionnelle, je conçois un espace miniature dans le cadre d’un challenge, le thème ma safe place m’inspire d’évoquer Monk’s House, tout en utilisant le matériau produit par ma petite entreprise. J’ouvre mes boîtes, mes tiroirs, collecte des bricoles, fabrique des livres minuscules. Élaborer cet oloé (un mot créé par Anne Savelli, qui définit un lieu Où Lire Où Écrire) miniature me surexcite, peut-être parce que ça me détourne de tout ce que je pourrais nommer priorités.

À l’écran un plan de la lune, il me dit ça c’est un plan pour toi, on rit, sait-il quelle émotion j’ai chaque jour à la découvrir dans le ciel, qui reflète patiemment la lumière du soleil ?

Au moment de partir je ne trouve pas mon appareil photo, je retourne le salon, impossible de mettre la main dessus. Je me remémore les gestes de la veille, en boucle, la carte éjectée de l’ordinateur, insérée dans son logement, l’appareil dans la housse, la housse dans le sac, le sac dans le panier du Vélib, le retour. Paniquée à l’idée d’avoir oublié l’appareil dans le panier, est-ce que le sac n’était pas trop rempli, me souvenir de son poids sur l’épaule. Me reste le possible acte manqué, l’avoir oublié rue de Charonne. J’enfourche un Vélib, j’ai le temps d’imaginer la quête, d’inventer des raisons à cet oubli, de rédiger mentalement l’annonce que je publierai sur Facebook, s’il vous plait rendez-moi mes images, je fais l’inventaire de la carte mémoire dont je n’ai pas fait de sauvegarde depuis au moins trois mois. Je m’impose des gages, si je ne le retrouve pas j’arrête tout, si je le retrouve c’est champagne. Devant la porte de l’atelier mon cœur pèse dix tonnes. L’appareil est posé sur ma chaise rue de Charonne, oubli ou renoncement effacé de la veille, j’en pleure de joie, maudis mes excès, et prends la route de l’atelier de gravure.

J’ai croisé le regard de Mary Ann Hillier, et je voulais posséder ce regard, toute la défiance de son regard, alors je n’aurais plus besoin de marcher en faisant semblant d’être une autre, le menton relevé, lèvres scellés et sourcils relevés, dans la poche les doigts crispés sur un trousseau de clefs, les omoplates resserrées, j’aurais le regard de Mary Ann Hillier, je n’imposerais rien d’autre que son regard et ma gaucherie tenue depuis l’enfance.

L’émerveillement du blanc au réveil. Un vrai soleil avait pris place, on savait qu’il fallait se dépêcher si on voulait photographier la neige. Derrière moi des enfants, j’écoute le frottement de leur pas sur la neige, un simulacre de patinage que je me souviens avoir pratiqué dans l’enfance.

J’avais pourtant pris une bonne avance, la nuit efface mes pauvres repères, perdue dans l’enceinte de l’hôpital, rebrousser chemin, faire le tour en courant presque, ne comprenant même plus l’enchainement des rues, la crainte de devoir renoncer, quelques bonnes âmes me guident, ou me rassurent, ce n’est pas commencé. Très belle lecture de Philippe au cœur de la salle des moulages, à quelques mots de la fin des retardataires tambourinent furieusement au point d’effrayer une jeune auditrice, le public s’indigne à raison de leur violence, je garde pour moi ma petite compassion, ils se sont perdus eux aussi.

Je n’ai pas fermé les volets de la chambre de Nina, dans la nuit je me suis levée, c’était déjà la fin, par la fenêtre j’observe la rencontre du bleu et du rouge, ce sera la première réjouissance du jour, et non, je n’ai pas peur des clichés.

des choses pas graves

Journée presque studieuse, montage des images de décembre du journal à quatre voix, pour une fois je ne suis pas en retard. Mon humeur joueuse.

Je suis de celles qui assurent qu’il ne leur est jamais rien arrivé de grave, mais lire Lola Lafon dans Libé me permet de faire la liste des choses pas graves. L’envie brutale de serrer mes filles dans mes bras.

La femme à l’homme, il faudrait mettre du grillage ? Non mais des chats qui passent par la fenêtre ça s’appelle la nuit des temps. Son compagnon lui raconte que quand même l’autre jour son père aurait pu passer par la fenêtre en nettoyant les vitres, il ne se rend pas compte.

Je pourrais m’émouvoir toujours de l’ombre d’un arbre projetée sur une façade. De la douceur du visage de l’Égalité place de la République. D’entendre sonner les cloches d’une église. Du reflet du soleil sur les vitres du couvent des Récollets, l’illusion d’une illumination à l’intérieur.

On se retrouve dans un petit bar de la rue Oberkampf, elle sourit, c’était le bar de ses rendez-vous avec son premier grand amour. Sur la table il y a une grande fleur artificielle rouge, je l’attrape, c’est beau ça, elle me dit que c’est pour moi, pour mon anniversaire. On apprend ensemble le nom de la nouvelle ministre de la culture, on pense d’abord à une blague. Peut-être sommes nous en train de perdre notre sens de l’humour.

La dame à la boucherie avec ses habitudes, le boucher lui demande si elle veut une Francfort, non ma sœur est décédée mardi, elle a dit ça brutalement, et comme j’attendais d’être servie à mon tour j’ai entendu qu’elle n’avait pas voulu voir le corps, qu’elle n’ira pas à l’église parce que c’était en banlieue et que sans voiture c’était impossible, j’ai entendu qu’elle irait, plus tard, au cimetière.

Mon cousin continue de remettre en ordre les films tournés par mon oncle qu’il a fait numériser. Il m’envoie des images totalement inédites. Mes parents jouent avec mon frère et ma sœur au bois de Vincennes. Puis deux plans très courts, ma tante , puis ma mère, elles se maquillent devant un miroir accroché à la poignée de la fenêtre. Les mêmes gestes. Les couleurs de Corbera, la rue étroite. Mais ce que l’image en mouvement, même muette, me rapporte de cette époque, c’est leur voix à toutes les deux, et la tendresse de leur peau.