erreur de destinataire

Fumie m’écrit du Japon, J’aimerais te demander une correction de la langue française… Elle expose prochainement une artiste textile, il y a beaucoup de motifs papillons, l’artiste a pensé à La chasse aux papillons, Fumie s’inquiète, chasse c’est un peu dur pour des papillons, elle propose À la recherche des papillons, un clin d’œil à Proust, qu’en penses-tu ? Quelques heures plus tard, sur le chemin des Buttes Chaumont découvrir les troncs d’ arbres graphés d’un mot, papillon.

J’extrais le bloc Kundera de la bibliothèque, six folios hérités de ma mère au moment où elle décide de retourner en Corse. Je regarde les titres, lis les quatrièmes de couverture, reste indécise. Penser qu’elle les a lus me suffit. Pourtant impossible de me souvenir d’elle lisant, à part quelques fois allongée sur son lit. Ce qui me revient toujours c’est l’odeur de la cigarette mêlée à son parfum et sa façon de parler des livres, de leurs auteurs, sa parole toujours définitive.

Au cours de gravure, autour du café on évoque le goût des biscuits de nos goûters, J sourit, Moi je n’avais pas de goûter, c’était la guerre… Mais enfin tu as quel âge ? Quatre-vingt-cinq. Je lui demande si elle a des souvenirs de cette époque, oui elle vivait à Lyon, elle se souvient que lors d’un bombardement sa mère l’a emmenée sur les bas-ports où elles se cachaient parmi les Allemands qui s’y réfugiaient, Ils n’allaient quand même pas bombarder les leurs. Elle me touche, cette vigueur malgré les années, une familiarité, peut-être son âge, celui qu’aurait Annie aujourd’hui.

Cherchant des photographies réclamées par Nina je trouve une pochette, gens de Montgeron. Parmi les portraits des anciens élèves cette photo d’Anne-Marie à genoux dans le cloître de Santa-Croce, son Rolleiflex à bout de bras elle photographie le clocher de l’église. Cette photo je l’ai cherchée en vain au moment de sa disparition, elle convoque le souvenir des pâquerettes qui se tortillaient comme des flammes sous le soleil d’avril. Me revient le dernier rêve de la nuit où se rejouaient les funérailles d’Anne-Marie.

A-M Garat, par Ph Diaz, Florence, 1986

Au moment où je me décide à rentrer il s’est mit à pleuvoir, ça me dissuade un temps, T me dit c’est rien que de l’eau, je me décide pour un vélib, rouler tout doucement, attentive au bruit de la roue fendant l’eau. L’air est trop doux, des trombes d’eau et des éclairs, je redouble de prudence, renonce à chantonner.

Un endroit fragile entre l’éveil et le sommeil où je ressasse toujours les mêmes images, les mêmes mots. La question du roman posée par une éditrice, qui m’indique où je ne veux/peux pas aller.

J’écris avec l’application notes du téléphone, j’envoie les notes sur mon ordinateur par sms. En tapant mon numéro je me trompe sur le dernier chiffre, mes fragments arrivent sur le téléphone de quelqu’un que je ne connais pas — idiote, je ris. Quel effet cela produira sur l’inconnu.e ? M’excuse aussitôt — erreur de destinataire, désolée — le message apparait comme lu, me prends à rêver d’une réponse, dresse le portait de l’inconnu.e, m’en veux de m’être excusée trop vite, ne lui ai même pas laissé le temps de l’intrigue.

soleil rayonnant

Dans le train retour filmer les rayons du soleil à travers les arbres, se demander si la première représentation du soleil rayonnant venait de ce qu’on l’avait observé à travers des feuillages ou des nuages — vanité des questions du dimanche soir, soupçonner la chaleur, le ventre lourd du repas familial, et le bercement du train.

Il a flatté la selle du vélo comme il l’aurait fait avec un cheval, me reviennent un visage d’enfant, un sourire, le regard brun de Laurence, l’accent italien de son père qui bricolait au jardin, les cordes nouées autour des guidons que nous agitions comme s’il s’agissait de rênes.

Dehors c’était un fracas terrible, pourtant le ciel continuait à se rayer de traînées de condensation. J’ai pensé au voyage à venir, ça me parait tout à fait irréel, nous quatre, dans une ville que nous ne connaissons pas.

Le jour tombe, sur les trottoirs humides des reflets de feux de signalisation, d’enseignes pharmaceutiques, quelques feuilles mortes, l’air chargé d’une douceur presque lourde. On marche vite, les terrasses sont bondées, on attrape des regards, des bouffées de vapeur sucrées, des ambiances changeantes, notre mouvement ressemble à une fuite, j’espère croiser un regard, un visage connu, rien.

Dès le départ elle a su, elle a joué à poser des questions, ce que ça voulait dire méditerranéen… Il n’a qu’un seul vin rouge mais délicieux, Il vient d’où ? Je vous demande parce que je suis libanaise — je souris, je fais la même chose quand je rencontre des Corses. Au moment de servir le café, le garçon de salle bien plus âgé que le patron, en inclinant légèrement la tête et avec beaucoup de douceur, Do you want sugar ?

Entre deux sommeils je pensais au projet endormi, je sais qu’il faut arrêter d’y penser, revenir à écrire. Au matin en lisant Gracia sur l’exil, je réalise combien les retours malgré le temps, les deuils, ne m’ont jamais semblés aussi nécessaires, comment mon lien — ou comme je l’écrivais à Gracia peut être celui que je porte hérité de la famille — à la Corse s’est révélé par l’absence.

Je finis le montage pour les prochains vases communicants avec Milène, réjouissances, plonger dans les archives, relier des lieux, des lumières. Beaucoup d’abstraction dans les plans même s’ils sont pour moi chargés de sensations, comment va t’elle les recevoir ? L’impatience déjà de découvrir ce qu’elle va projeter. Le moment où j’hésite à conserver ces images pour ma propre écriture est sans doute celui que je préfère.

me rapprocher d’elle

Dans la chambre louée chez l’habitant pour le week-end, je referme ma valise, goûte l’impression fugitive d’être une autre. Des tartines beurrées et un café serré en terrasse près de l’hôtel de ville, ça me semble un luxe, puis rejoindre Arnold et Nicolai au musée des Beaux Arts. Devant le Campo Vaccino peint par Paul Bril, les garçons tentent de me rappeler la géographie de Rome, dont je ne garde que des images fragiles.

Je déroule triomphante le papier de soie qui emballe les outils de gravure achetés tout à l’heure quai de Montebello, caresse le bois vernis, le métal. Je rêve que l’effet sera le même qu’avec l’appareil photo — ce qu’il a changé dans ma pratique, mon rapport à la ville, au temps même. Est ce que chaque outil réveillerait un même désir ?

Jane — l’américaine — a bien reçu la carte achetée rue Monsieur le Prince, elle m’écrit — I want you to know that if you decide to come to Tampa sometime, I will give you a personal tour. Si les ciels photographiés par François Bon cet été m’ont fait forte impression, si l’idée d’approcher Key West comme mon père l’a fait en 1952 est tentante, j’ai toujours une résistance à l’idée d’aller en Floride.

Deux groupes de boulistes se partagent un terrain du boulevard Richard Lenoir. Un des deux groupes, d’une moyenne d’âge peut-être un peu plus jeune, a allumé une enceinte, Highway to hell. Ça surprend, pas raccord avec le flegme que j’ai toujours associé à la pétanque, sans doute de l’avoir vue pratiquée sous les pins en Corse.

En apprenant la nouvelle, l’émotion. Me revient la découverte de La place, au lycée en 1985 — la lecture qu’en avait fait Anne-Marie Garat, comme leurs parcours me semblent reliés. Savoir ce que je dois à Une femme, Les années, livres de chevet durant l’écriture de Comanche.

Devant la fromagerie l’attente, l’homme devant moi chante, je le trouve d’abord étrange, le menton légèrement rentré, ses yeux fixés vers la vitrine, l’oscillation du corps. J’écoute, ne reconnais pas le chant, il reprend plusieurs fois la même phrase, il parait enfermé dans les paroles, comme s’il en cherchait le sens, peut-être qu’il répète, l’étrange glisse vers le beau, Si vous me disiez que la Terre à tant tourner vous offensa…

Xavier évoque son rapport à Modiano. Au début des années quatre-vingt les livres alignés dans la bibliothèque de sa mère, leurs tranches particulières — à cette époque elle commandait chez France Loisirs. La lecture est venue bien plus tard. Ça m’a rappelé que cette semaine j’ai plusieurs fois regardé le bloc Kundera, quatre titres tout en bas de la bibliothèque des toilettes, Kundera en folio, auteur que ma mère dévorait à cette même époque. Je n’en ai jamais ouvert un seul, et si je le lisais aujourd’hui je crois que ce serait plus une manière de me rapprocher d’elle.

il faudrait qu’on me prenne par la main

La fête, je filme les gens qui dansent, la nuit, le relais de chasse éclairé en bas du domaine. Je danse avec mes filles. On chante, plutôt on hurle. Au matin découvrir que les statues du parc sont en plastique. La petite bande trop heureuse de se retrouver décide de passer une semaine à Coaraze cet été, on repart avec cette joie au cœur.

Je prépare le voyage pour le sud ouest, fais l’étrange constat qu’en huit jours j’aurais assisté à un mariage et des funérailles, et que chacune de ces célébrations ont lieu pour la deuxième fois.

Dans ma boîte mail la publicité d’une compagnie aérienne pour l’Algérie, En quête d’évasion ? L’Algérie vous tend les bras — ce dépaysement garanti je vois bien que je n’y suis pas prête, qu’il faudrait qu’on me prenne par la main. Ce que j’attends de l’Algérie c’est tout sauf un dépaysement d’ailleurs. Je parle d’attente, mais quelque chose est retombé, il faudrait reprendre les conversations.

Avec Céline, premier voyage professionnel depuis bien longtemps. À Orthez nous travaillons à de nouveaux projets chez notre éditeur de torchons. Je suis émue de découvrir les métiers à tisser, les bobines, retrouver l’ambiance particulière de l’usine, cela me rappelle le premier boulot à Sedan. La solitude de la chambre d’hôtel au milieu de nulle part, depuis la fenêtre qui ne s’ouvre pas la piscine tremblotante sous la pluie. Nous retrouvons B pour le dîner, il nous raconte comment il s’est pris au jeu en reprenant la boite familiale, la mise en place des horaires à la carte, les repas offerts deux fois par semaine à tous les salariés, les nouveaux métiers à tisser, la traçabilité, l’authenticité des labels, son enthousiasme est réel, il me réconcilie avec l’entreprise. Au retour du dîner sous l’éclairage électrique la piscine prend un air mystérieux.

La grève SNCF nous oblige à quitter un peu précipitamment le Béarn, nous arrivons à Bordeaux de jour, prenons nos marques, profitons des lumières fantastiques de fin de journée, ciels lourds sur pierres illuminées par le soleil qui descend. Dans la nuit, j’entends le moteur d’une voiture, le plafond s’anime, les perforations des volets traversées par les phares. Je n’ai pas le temps de m’extirper du lit, d’attraper l’appareil photo. Je guette les bruits au dehors, je n’ai aucune idée de l’heure, j’entends à nouveau un moteur, attrape le téléphone pour filmer, le plafond reste obscur. Je me demande si l’image était réelle, j’essaie de retrouver le sommeil mais l’idée de filmer le plafond m’entête, mes paupières s’alourdissent, je loupe une nouvelle projection, j’abandonne.

Les deux plaques au coin d’une rue des Chartrons, Impasse Guestier, en-dessous Voie non classée — c’est le titre du premier livre d’Anne-Marie que j’ai lu. J’imagine que c’est ici qu’elle a vécu enfant, m’amuse de ce hasard. On me dira que dans le coin Il y en a quelques unes de ces impasses. Céline repart sur Paris, je rejoins A pour un verre, nous n’avons pas besoin de nous dire pourquoi nous sommes là, on se console. Je dîne chez Gwen, on parle des pierres et de la lumière à Bordeaux, des questions qu’on n’a pas pris le temps de poser aux disparus, des histoires qu’on devrait interroger, ce qui devient fiction, de notre manière d’échapper au monde.

La petite pluie fine, une nuit trop courte ont anéanti mes velléités d’explorer le village, le pays de sable, l’estuaire si souvent décrits par Anne-Marie. Ce sera retrouvailles avec les amis à la gare, on traverse le Médoc, on s’étreint, on écoute Ennio Morricone dans l’église de Lamarque, on jette des feuilles de vigne dans le caveau familial, on marche au bord de l’estuaire sous la pluie, on observe les changements de couleur de la Gironde, on goûte le raisin, on dîne dans le chais des cousins, on se fait la promesse de revenir au printemps, et Philippe sera là. Retour à Bordeaux en voiture avec le cousin G, nous comptons vingt-trois dos d’ânes, rions beaucoup, surtout quand Y nous annonce que Depuis qu’il y a un maire écolo à Bordeaux, on a plein de moustiques. 

comme elle aimait ça chanter

Nous marchons dans le cimetière de Belleville, sur les tombes on remarque souvent des portraits de défunts imprimés sur des médaillons. Les visages deviennent les personnages d’une fiction, je ne peux m’empêcher de les relier les uns aux autres, d’imaginer leurs rencontres possibles.

Je ne sais pas qu’il y a une petite fille cachée dans l’angle du couloir pour surprendre son amie qui marche derrière moi, elle surgit à gauche, me fait sursauter, puis éclater de rire. Son expression de dépit et de gêne mêlés me fait rire encore tandis que derrière moi sa copine se moque copieusement.

Est-ce d’observer une photographie de ma mère ? Me revient le titre d’une chanson qu’elle chantait enfant, Le petit bonheur. Elle nous racontait comme elle aimait ça chanter, comme elle avait une jolie voix. Sa voix je l’ai toujours connue grave, presque détimbrée par la cigarette et — disait-elle — le chagrin à la mort de sa mère. J’ai retrouvé une archive de l’INA, l’interprétation et le texte de Félix Leclerc avaient un peu vieilli. Je me suis dit que ce n’était pas une chanson qu’on chante à dix ans, comme elle le racontait. Surtout j’étais émue par les premiers accords de guitare, j’ai imaginé son frère l’accompagnant, je me suis retrouvée dans le salon de Corbera.

Je reçois les images de Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo. Un premier plan éblouissant, mystérieux. Je maudis la densité de la semaine, des jours à venir, il faudra pourtant trouver le temps d’écrire.

Aux buveurs d’encre, Anne Savelli présente Musée Marilyn. Après les questions, après sa lecture — c’est toujours une émotion d’entendre Anne lire ses textes, il m’arrive souvent d’entendre ses respirations quand je lis ses livres —, elle nous présente sa collection de photos de Marilyn Monroe. Découpées dans des magazines, ou achetées rue des Canettes, elles sont rangées en ordre chronologique dans un large classeur. Parmi nous, un fan absolu commente presque chaque image, précisant la date de sa publication, le titre du magazine, jalousant certaines pépites, impressionnante expertise.

Pour la troisième proposition d’écriture de François Bon dans le cadre de #photofictions, je m’appuie sur la même photographie de ma mère, ma préférée, utilisée lors de la consigne précédente. Me viens l’idée d’utiliser cette image jusqu’à la fin de ce cycle, j’ignore si les propositions me le permettront, me demande si ce n’est pas idiot de m’enfermer dans cette contrainte, à suivre…

Dans la chambre des mariées la tension est palpable avant la cérémonie. On assiste aux essayages, on donne des conseils, on rassure, comme tout cela aurait été au-dessus de mes forces. L’appareil photo me donne une contenance, j’admire la vue depuis la chambre, puis on viendra nous chercher, je serais très émue quand elles entreront dans la salle, on fera des discours, il y aura une fête énorme.

les derniers jours d’été

Début de semaine fébrile, il y a dehors une lumière magnifique, ce sont les derniers jours d’été mais je ne suis pas en état de sortir. Variations de Paul lu d’une presque traite — et dormir.

Le journal s’écrit à grands traits, j’essaie de visualiser la semaine, j’ai des absences, je n’ai quasiment pas fait de photographies, elles m’aident habituellement à resituer les petits événements, combler les vides. Je pourrais renoncer, mais toujours cette petite voix intérieure.

Je termine le montage de Rompez, Philippe mixe le son, me dit que ce n’est pas compliqué. Son intervention à ce moment-là me rassure, il est mon premier spectateur, j’aime l’équipe que nous formons. Je suis contente du résultat — il y a heureusement toujours des doutes, mais l’impression d’une forme complète, nourrie par la musique de Stewen qui a bousculé mon projet de montage initial. Aussi pour la première fois j’adapte un de mes textes, quand habituellement ce sont les images qui déclenchent l’écriture.

On parle de Comanche avec PCH, il l’aime beaucoup, il a relevé quelques petites choses, au fil de la conversation je relève son envie de plus de lyrisme, un besoin d’ancrage peut-être, de réalité, cette impression que tu planes un peu, ça oui je planais totalement même. En évoquant certains points du récit, les rencontres extraordinaires, la vitalité de Pierrot et Roland je suis émue, mais joyeuse.

Le départ à Senigallia – Arnold Pasquier, Gare de Lyon, août 1988

Arnold m’envoie une série de photographies prises lors de notre voyage à Senigallia durant l’été 88. M’amuse de les recevoir au moment où François Bon nous propose un atelier en appui sur de l’œuvre de Giacomelli. Je regarde les photographies, je ne me souviens pas de la ville. Je me souviens de la cuisine d’Angela, où sa mère préparait chaque matin des pâtes fraîches. Je me souviens d’un scarabée domestique. Je me souviens que je me suis trompée de train retour mais que le contrôleur avait été compréhensif.

le marché aux poissons, Senigallia, Arnold Pasquier août 1988

La jeune maman sur le pont des écluses Saint-Martin, son petit garçon dans la poussette, leurs regards plongés vers l’écluse bouillonnante, l’enfant est fasciné, la mère absente, triste, son corps parait lasse qui s’appuie sur la poussette.

Il fait froid, je pédale plus fermement. Surgit un groupe de pompiers qui courent sur la piste cyclable, je ralentis, ils s’écartent, se déportent sur les côtés en un mouvement presque dansé. J’aurais voulu filmer cette traversée, l’énergie de ce double mouvement, mon glissement à vélo, leurs corps comme une vague.

Petit échange avec Juliette, nous évoquons la longue attente. J’accumule pas mal de refus, ce n’est pas douloureux du tout, mais j’ai l’impression d’être enfermée dans une logique qui répond davantage aux petites phrases de l’entourage — tu devrais faire un livre, tu devrais te faire publier, je suis sûr qu’un éditeur — qu’à mon propre désir. J’aurais pu ne pas les écouter, je pourrais décider de ne pas attendre, faire le livre, mais je mets finalement ce temps à profit, j’explore d’autres territoires, j’apprends.

on oublie déjà la chaleur

Ce sont les photos en noir et blanc qui m’ont attirées, accrochées sur un fil, le type tire des portraits instantanés avec sa boîte afghane, il développe sur place, on repart avec le cliché argentique en noir et blanc. On se décide, prenons tous les trois la pause. À l’intérieur de sa petite chambre en bois, les bacs de révélateur, fixateur. Je sens l’odeur d’acide acétique, je me souviens des images tirées dans le labo de Saint-Charles, une série sur les boîtes aux lettres, des portraits de Anne et de mes sœurs.

Je vais récupérer Comanche chez un éditeur, à l’interphone la voix dit dernier étage, je rentre dans le bâtiment, plusieurs maisons d’éditions se partagent l’immeuble, à chaque palier des bureaux, des portes ouvertes sur des livres, des rendez-vous, des discussions dont je ne saisis que quelques mots, je n’ose pas regarder. Au quatrième une seule porte — fermée — je frappe, elle me tend le manuscrit, je redescends comme une voleuse.

Rendez-vous pris avec Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo, j’aime ce petit vertige de l’attente, du oui, de l’espace avant de commencer. Aux premiers jours du procès des attentats de Nice, je pense à l’ancien lycéen de Montgeron dont j’avais découvert le visage dans la presse parmi les victimes, j’en étais un peu amoureuse à l’époque du lycée. Il y a désormais une rue à son nom à Nice. Je me demande qui du lycée se souvient de lui, qui sait les circonstances de sa disparition.

À la télé La villa, très émouvantes retrouvailles d’une fratrie autour d’un presque mort, l’apparition de petits migrants qu’ils vont aider, il y a surtout cette scène en flash-back, on retrouve le trio une bonne trentaine d’années en arrière. C’est l’été, la légèreté, la mobilité des corps, c’est l’extrait d’un ancien film de Guédiguian, ça nous saisit, la permanence des idées portée par les mêmes corps. Il y a aussi ce petit bout de côte au nord de Marseille, que je ne connais pas et que j’ai bien envie d’explorer.

Visite chez l’imprimeur de la rue Monsieur-le-Prince, acheter la carte promise à Jane, l’Américaine rencontrée à Haworth, je lui avais dit que oui cela me ferait plaisir de lui rendre ce service, c’est seulement après qu’elle nous avait asséné But I love Trump, j’ai passé outre. Je lui demande son adresse pour envoyer la carte, identifie sa maison sur Streetview — dans un quartier résidentiel de Temple Terrace en Floride, je tourne autour, je me demande quand nous retournerons en Amérique.

Nous pédalons en bande joyeuse, on parle, on chante, il fait beau, il y a des champs de blé autour, ça ressemble au Cher, en arrivant à la maison je m’aperçois qu’Alice n’est pas avec nous, longue attente inquiète, je sens une masse lourde se répandre dans ma poitrine, je me réveille, se défaire du réalisme d’un mauvais rêve prend toujours trop de temps.

Les fleurs artificielles poursuivent leur conquête de la ville, sur les devantures des boutiques de modes, de restaurants italiens, des roses, des dahlias, des anémones aux couleurs irréelles. Paris prend parfois des allures de décor et je ne l’aime plus. Le temps change, les pelouses reprennent du vert, on oublie déjà la chaleur.

son absence

Journée d’anniversaire en famille, un jour avant l’heure, les grands-parents sont venus, Nina a préparé le repas, on a joué aux cartes, fin des vacances, tout peut recommencer.

Reprendre les mêmes itinéraires, je me demande comment photographier la ville encore, comment retrouver l’attention aux rues, aux bâtiments que je ne sais jamais cadrer, attraper les ombres, prendre le temps d’une contemplation. Ce sera d’abord la lumière de dix huit heures fin aout sur l’ange de la Bastille.

Au Chansonnier avec Nathalie. On évoque le voyage anglais, le décalage ressenti chez les Brontë, trop de soleil, trop de ciel bleu, elle me répond qu’elles ont elles aussi certainement vu ce soleil, ressenti cette chaleur à quelques degrés près, peut-être oui l’atmosphère était un peu différente, ce n’est pas parce qu’elles ne l’ont pas écrit que cet été n’avait pas existé.

Le soir nous écrivons côte à côte sur la table de la salle à manger, ça me perturbe un peu, la sensation de son regard par-dessus l’épaule, je sais bien qu’il n’essaie pas de me lire pourtant je me surprends à taper plus vite.

Passant là où il m’avait semblé la voir traversant la rue il y a un an — elle était fatiguée, ça m’avait fait douter, je n’avais pas pris le temps de revenir en arrière, lancée sur mon vélo — je réalise que je ne dois plus m’attendre à la croiser sur le faubourg, désormais il faut composer avec son absence.

La semaine s’achève, je n’ai pratiquement pas fait de photographies, accaparée par la vraie reprise, le re-départ de Nina, le montage pour les vases communicants vidéo. Je décide de rentrer à pied, la ville aura bien quelque chose à m’offrir. En traversant la rue du Chemin Vert je ne résiste pas à remonter jusqu’au passage, se rassurer de la présence du petit immeuble rose à l’angle, j’ai beau tourner autour il est dans l’ombre, je me contente de la lumière réfléchie par les fenêtres, je me retourne vers l’appartement d’Anne-Marie, les volets sont clos, le balcon est encore chargé de plantes et d’arbustes, on y fumait parfois des cigarettes.

Je retrouve dans la mémoire du téléphone cette image qu’elle m’avait envoyée, accompagnée d’un message me remerciant pour le joli mimosa photographié la veille, Hier aprèm j’étais moi aussi en balade au Jardin des Plantes vers 15h, nous aurions pu nous croiser !!! J’y ai vu ces zoziaux d’amour (perruches?) se bécoter dans un platane, ça ne pèse pas lourd contre les bombes mais ça met le cœur en joie.

jardin des plantes, février 2022 — photo Anne-Marie Garat

une promesse de retour

Comme partout il a fait cette chaleur hors norme, la Manche était douce, la falaise avait pris des reflets blonds, dans la vallée les fougères se recroquevillaient, on traversait le lit sec du Crapeu quand je me souvenais de nos crapahutes sur les troncs immenses jetés comme des ponts. Sur le sentier au retour de Vauban, les mûres avaient séché sur les ronces, on respirait un air de foin chaud. À présent l’horizon disparait dans la brume, sur l’estran le miroir d’un ciel blanc crée l’illusion de la mer.

La pleine lune s’est levée derrière la falaise découpant les frondaisons, la nuit d’une douceur irréelle, ça m’inspire de sortir — seule — de marcher dans les rues autour, mes rues d’enfance, d’imaginer la vie derrière les fenêtres éclairées. Il y a un concert de jazz aux Falaises, le chanteur ne me semble pas très juste, j’ai jeté un œil sur la maison de Anne, puis je suis retournée vers la mer, j’ai écouté le ressac plus vif à cause de la lune, j’ai enregistré le bruit des vagues avec mon téléphone, il y avait une fête à la paillote dans les dunes, les lumières m’ont attirée, un air un peu plus frais sur ma peau moite, j’ai eu envie de fumer.

Une petite masse inerte sur la terrasse, c’est un oiseau. Il ne bouge plus. Nous allons prendre notre café dans à la paillote, on espère qu’il n’est pas tout à fait mort — Philippe nous rassure, Ça arrive souvent, les oiseaux se prennent un coup, ils sont sonnés, ils se réveillent et s’envolent. Au retour l’oiseau est toujours là, il est bien mort, on nous dit S’il n’y en a qu’un vous pouvez le jeter, l’idée nous fait frissonner. On nous demande Ce n’est pas un merle ? Je ne crois pas, j’envoie une photo au groupe ornithologique local. C’est bien un merle, j’ignorais ou j’ai oublié que la femelle avait ce plumage châtain, légèrement tacheté, le bec brun. Mon enfance connaissait mieux la nature.

On a marché sur les hauteurs de Bouillon. On a marché de Granville à Carolles, c’était la première fois. On a découvert la baie à l’envers depuis la crête. On a longé l’estuaire du Thar, découvert des dunes. Le changement de point de vue faisait le monde plus grand.

Chaque soir aller voir le soleil se coucher sur la mer sans même la précaution d’un pull comme les années précédentes. Chaque soir retrouver ce couple connu dans l’enfance, les parents de compagnes de jeu. Ils s’assoient contre la digue, ils ne me reconnaissent plus depuis quelques années, les yeux rivés à l’horizon, je crois qu’ils pensent à leurs filles disparues, un instant je me lie à leur tristesse. Chaque soir voir le soleil se coucher sur la mer, cette année il n’y a pas eu de rayon vert.

La veille de son départ le temps avait un peu tourné, elle est tendue. Je lui propose d’aller marcher sur la plage, On pourrait ramasser quelques verres roulés. On tente plusieurs stratégies, regard en surplomb ou fouissage des couches de cailloux, on fait une belle récolte, on ne garde que ceux aux bords totalement adoucis, les autres sont rejetés à la mer.

Le dernier jour je vais voir la mer, comme presque chaque matin. Je sais qu’une page se tourne, Nina est restée ancrée dans le Sud, Alice ne sait pas ce qu’elle fera l’été prochain, Philippe se contente d’une semaine. On a déjà évoqué revenir autrement, hors saison, dans d’autres lieux, l’étreinte de tristesse se desserre, on ne quitte pas comme ça un territoire d’enfance. Je pense aux verres roulés rejetés dans la mer, c’est comme une promesse de retour.

are you ladies lost ?

Après la frustration à Oxford — les floraisons du jardin botaniques et notre marche sur l’Addison’s walk du Magdalen peinent à nous faire oublier les groupes de touristes à l’entrée des collèges popularisés par Harry Potter, nous arrivons à Alton. Pour rejoindre la maison de Jane Austen à Chawton il faut parcourir quelques miles, quitter la ville, emprunter un court passage souterrain pour passer sous la route nationale qui file dans le Dorset. Me reste l’impression que ce tunnel est un passage entre deux mondes, deux temporalités. On marche sous le ciel d’été, le long de Winchester road bordée de cottages et jardins coquets, le temps s’arrête.

Avant d’entrer dans la maison on traverse une petite dépendance, on peut y jouer, dessiner, écrire à la plume. Dans un coffre s’emmêlent robes et chapeaux à la mode de, des petites filles se déguisent et courent dans le jardin, je les envie un peu, même si je n’ai jamais rêvé d’être une héroïne de Jane Austen — je ne l’ai même jamais lue. Le cottage en briques appartient au domaine dont Edward, le frère de Jane, a hérité d’un cousin. Il y installe sa mère et ses deux sœurs à la mort du père, Jane s’y consacre à l’écriture jusqu’à la fin de sa vie. On flâne dans un silence religieux, les pièces sont baignées d’un air doux et lumineux, dans la salle à manger sur la table couverte d’une nappe blanche, le thé est prêt à être servi dans sa porcelaine bleue et or. Dans la même pièce, étrangement coincée sur le côté, la minuscule table à trois pieds où auraient été écrits Mansfield Park, Emma et Persuasion. «Elle veillait à ce que son occupation ne soit pas suspectée par des domestiques, des visiteurs ou des personnes extérieures à sa propre famille. Elle écrivait sur de petites feuilles de papier faciles à ranger ou recouvertes d’un papier buvard.», J.Edward Austen-Leigh, Mémoires de Jane Austen. Sur les murs les papiers peints ont été reconstitués d’après des fragments anciens — reconstruire des motifs, un travail que j’aurais adoré, il y a de ça dans ma pratique professionnelle. Dans les chambres à l’étage, une collection d’objets ayant appartenu à Jane, un châle en mousseline, des bijoux, un étui à aiguilles en carton peint. Sur un lit à baldaquin aux proportions anciennes, un bonnet de coton, un éventail, une robe étendue, la mise en scène est un peu appuyée, mais les chuchotements des visiteurs, la lumière, la merveille de patchwork cousu à petits points par Jane, sa sœur et leur mère, m’inspirent une sorte de béatitude.

C’est seulement la veille de la visite chez Jane qu’on a découvert l’existence du manoir élisabéthain d’Edward, à quelques pas du cottage. Il abrite une bibliothèque exceptionnelle, avec collection historique de littérature féminine en anglais, des manuscrits et des éditions rares y sont conservées, incontournable. À l’entrée une guide nous raconte posément l’histoire du manoir, affirme la présence de Jane dans les lieux, nous invite à nous asseoir autour de la table du séjour. Mais dans l’immense salle à manger ce qui nous attire ce sont les rideaux damassés rouges devant les embrasures, on s’approche. En découvrant cet endroit où se cacher pour lire me revient l’incipit de Jane Eyre , tandis qu’un papillon s’épuise contre la fenêtre.

Dans le hall, parmi d’autres figures d’écrivaines, le portrait de Georges Sand, sa présence ici nous touche, c’est comme retrouver un portrait de famille. On demande à voir la bibliothèque, la jeune femme de l’accueil prend un trousseau de clefs dans un tiroir, ouvre le sanctuaire, la lumière est tamisée, l’hygrométrie et la température sont contrôlées, dans l’air le parfum de vieux livres. On peut s’approcher des ouvrages, on n’a pas le droit de prendre de photo, têtes penchées on s’amuse de découvrir les traductions de madame de Lafayette. On devine la jeune femme tiraillée entre le poste qu’elle a abandonné et nous surveiller, elle ne retient pas un sourire de soulagement quand on la remercie. On quitte le manoir, visitons l’église, traversons le jardin immense, on prend notre dernier cream tea chez Cassandra — aussi bon que dans le Devon, on reprend la route, on longe les champs tiédis, on s’émeut des moutons rassemblés sous l’ombre d’un tilleul. Me revient mon goût de l’Angleterre, depuis l’enfance, transmis par le grand Jacques, entretenu par les paysages où j’ai grandi, les amis de Jersey qui traversaient un bras de Manche en bateau pour venir nous voir, cette langue et cet accent qui me fascinaient, la drôle de petite Alice, la courageuse Jane Eyre. On hésite, le chemin qu’il nous semble avoir emprunté à l’aller est signalé comme une impasse, un homme s’approche de nous, avec un accent idéal nous demande Are you ladies lost ?