Greenway, le cœur n’y est pas

Trois ans se sont écoulés entre la remise du bon pour un voyage sur les traces de tes autrices anglaises préférées le soir de ses vingt ans et la réalisation dudit voyage, qui nous conduit aujourd’hui dans le Devon pour découvrir Greenway, résidence d’été d’Agatha Christie. De Paignton prendre un train à vapeur jusqu’à Kingswear, traverser le Dart pour embarquer à Dartmouse et remonter le fleuve au pied de Greenway. J’aime comme son visage s’éclaire devant le train aux allures anciennes, elle a gardé une certaine tendresse pour le détective à petite moustache. 

En montant à bord du Christie Belle, une hésitation, bâbord ou tribord, de quel coté du fleuve se dressera la maison ? En prenant mon téléphone pour vérifier le plan, un message d’Arnold s’affiche sur l’écran qui m’annonce la disparition d’Anne-Marie. Oh non. J’aurais voulu retenir ces deux mots. J’ai si souvent pensé à elle en organisant le voyage, son admiration pour Virginia Woolf, sa tendresse pour Jane Eyre, j’ai imaginé nos dialogues quand je lui enverrai des images depuis nos itinérances. Me reviennent ses emportements passionnés durant les cours de français, sa façon de s’absenter à la fin d’une phrase, de revenir et de nous éclairer de sa découverte, me revient un mot tendre dont elle m’avait enveloppée pour me consoler lors du voyage en Hollande, et le bonheur de la lire — a t’elle jamais su combien Dans la pente du toit et Photos de familles m’ont accompagnée quand je me lançai dans Comanche ? Alice lui a écrit il y a quelques jours comme elle avait retardé la lecture de Pense à demain ne voulant pas quitter les personnages. Anne-Marie Garat était présente depuis le début du voyage, maintenant elle ne nous quitte plus, maintenant nous remontons le Dart vers Greenway, le cœur n’y est pas.

Il y a aussi que j’ai sans doute moins d’attirance pour Agatha que pour toutes les autres. Pourtant la maison surgira au-dessus des arbres, et la beauté des hortensias, et la densité verte du fleuve et des chemins m’envoûteront. Dans la maison je suis ailleurs, j’attrape les commentaires des fans qui posent les bonnes questions, je prends peu de photographies, j’admire les chardons posés sur les chaises et fauteuils avant de comprendre qu’ils sont une délicate manière de nous empêcher de nous asseoir. Ce qui me touchera le plus c’est la photo de famille, sa coloration fanée, prise devant la maison. On se régale d’un cream tea, puis on reprend les allées qui serpentent autour de la bâtisse géorgienne, on visite les serres, le cimetière des animaux, on découvre le terrain de tennis, Alice reconnaît précisément tous les lieux qui ont inspiré l’autrice.

Le soir à Paignton nous grignotons au pub du coin, les supportrices entonnent un fervent God Save the Queen, nous rentrons au B&B, on suit vaguement le match en bouclant les valises, les Anglaises battent les Suédoises, on aurait dû rester au pub. Un message de Philippe, chaque fois qu’il est passé devant la bibliothèque de l’entrée, à la maison, ses yeux ne pouvaient s’empêcher de croiser les titres des livres d’Anne-Marie, il a pensé à elle toute la journée, Difficile de travailler dans cet état de flottement et de tristesse lasse — je déteste brusquement cet éloignement.

Paignton, désolation

Dans le train pour Exeter une mère et sa fille nous font face, la fille doit avoir mon âge. La mère inquiète pose trop de questions à la fille qui la réduit au silence à coup de Je ne sais pas, Ça ne change rien de savoir, Quelle importance ça a. La vieille se résigne, son beau visage se ferme, j’y retrouve l’expression de ma tante chérie, une même acuité du regard. Trop excitées pour lire ou écrire, nous jouons au pendu en piochant des mots dans Les Vagues. Changement à Exeter pour la Riviera Line, dans le compartiment cinq jeunes hommes aux voix fortes, leurs discussions animées dont ne saisissons que quelques bribes, leurs physionomies et leurs allures résolument différentes nous interrogent sur ce qui les relie, nous n’aurons pas de réponse.

Je ne me souviens plus comment on a atterri à Paignton, la ville était probablement indiquée comme point de départ idéal pour l’accès à Greenway en transports en communs. En parcourant les quelques centaines de mètres qui séparent la gare du B&B on devine la désolation. Nous posons nos valises dans la chambre mansardée et filons arpenter le bord de mer — en relisant cette phrase je pense aux aventures d’Alice Roy dévorées entre 10 et 12 ans, mais je ne saurais l’écrire autrement. Le ciel est un peu couvert, le sable est rouge qui colore étrangement les vagues s’échouant sur la plage. J’avais oublié l’existence des memorial benches, les plaques gravées et leurs messages tendres me donnent des envies de détournement. Devant les cabines de plage aux portes colorées on voit des familles pique-niquer d’aliments sous vide, ou des couples de vieilles amies savourer un thé — où l’on découvre que même les cabines de plage sont équipées de l’indispensable bouilloire, comme dans toutes les chambres d’hôtel et autres bed and breakfast du pays.

On dîne d’un fish and chips trop copieux, on retourne vers le pier. Je me raccroche à l’esthétique désuète du lieu pour faire quelques photographies. Du bout de la jetée on observe la côte, on repère des façades colorées, il n’y a que ça qui attire l’oeil, il faudrait aller voir de plus près. Le jour baisse, on rebrousse chemin, frayant entre les familles qui déambulent hagardes entre les jeux trop bruyants et les odeurs de beignets. Un goéland se jette sur le cornet de glace d’un pauvre type qui se met à jurer, c’est la deuxième attaque du genre à laquelle nous assistons depuis notre arrivée.

On se rapproche de la fête foraine de l’autre côté de la route qui longe la mer, on avance au milieu des manèges à sensations qui nous donnent la nausée, parfois ils tournent presque à vide, ça file un cafard monstre. J’avais totalement occulté la réalité sociale du pays, je n’avais pas imaginé la tristesse des stations balnéaires de la Riviera anglaise — enfin de Paignton, les autres on n’aura pas le temps de les découvrir. Le lendemain soir au retour de Greenway le ciel sera radieux mais ça ne changera rien.

Charleston Farmhouse

On se décide pour une visite de la maison de Vanessa Bell à Charleston. À la gare de Lewes il y a toujours un taxi pour vous y conduire, on s’assure du prix de la course, le chauffeur s’amuse de notre accent. En nous déposant  devant la maison il prend le temps de nous recommander une promenade, on a un peu de mal à suivre les indications qui se succèdent, Ce sera aussi une façon de sentir l’âme de Virginia, nous voilà démasquées.

Devant la maison — comme à Monk’s house, une mare, des nénuphars, une serre, un jardin. De nombreux échos entre les lieux, mais Charleston paraît plus excentrique. Ici — comme à Monk’s house, nous entrons dans la maison par petits groupes. Les murs, les rideaux, les tables, les fauteuils, la vaisselle, tout est prétexte à peinture. Même les montants des bibliothèques — dont celle de Clive Bell emplie de livres français — sont couverts de motifs. La maison est un tableau vivant que nous traversons émerveillées en imaginant le mouvement d’alors, les guides ne manquent jamais de nous rappeler la présence d’un membre du Bloomsbury group.

Le studio-atelier de Vanessa est le point d’orgue de la visite. Sur une table une mise en scène désinvolte de tubes de peintures, flacons d’huiles et térébenthine. Sur les murs des portraits de familles — celui de Virginia à la cigarette par Vanessa. De nombreuses photographies — on retrouve Virginia et Léonard, Clive et Vanessa Bell, leurs enfants, Duncan Grant, Roger Fry, Lytton Strachey, John Maynard Keynes, E.M. Forster, T.S. Eliot… Nous nous arrêtons devant un tableau peint par Duncan Grant. Une bénévole s’approche de nous, se réjouit de nous raconter en français la liaison supposée entre Duncan et le jeune Paul Roche qui lui sert de modèle — démentie bien des années après par une des petites filles de Grant, Mais cette pose très suggestive ne laisse pas de place au doute n’est ce pas ? Autour de nous le groupe circule qui ne comprend sans doute pas cette anecdote à l’allure de confidences. 

La porte du studio ouvre sur le jardin, où l’on nous invite à flâner tant qu’il nous plaira, nous renonçons à la promenade suggérée par le taxi, nous préférons laisser couler le jour ici, à ne rien faire, seulement regarder les chardons osciller sous le vent, nous asseoir sur le banc devant Charleston House, contempler la mare aux nénuphars, prolonger l’illusion que cet endroit nous appartient un peu.

le voyage anglais, Monk’s house

Bon pour un voyage sur les pas de tes héroïnes anglaises, c’était un cadeau fait à Alice pour ses vingt ans, enfin on y arrive.

Quelques heures après la traversée du pont Lafayette, nous sommes à Lewes, nous attendons le bus pour Rodmell où la petite vieille évoque la ferme qu’elle a eu autrefois, Mais tout a changé. Nous avons posé les valises à la roulotte louée pour la nuit, et sommes arrivées devant Monk’s house, là où Virginia Woolf a écrit une majeure partie de son œuvre. Là où avec Léonard ils finissent par se réfugier après qu’un bombardement ait endommagé l’appartement de Londres. Un peu en avance pour la visite, nous découvrons le jardin immense, les pommiers, un potager, l’étang, les étendues d’herbes où on peut s’installer comme chez soi, trois jeunes filles goûtent le jour bleu dans les transats mis à disposition.

Nous entrons, avançons par petits groupes dans la maison aux murs colorés qui nous font oublier les lambris blancs de la façade. Dans chaque pièce un bénévole amoureux nous raconte les aménagements successifs, le fauteuil préféré de Virginia, les livres qui envahissent la maison, les visites de T. S. Eliott, E. M. Forster, de sa sœur Vanessa, Duncan Grant… Il y a des tableaux, des portraits, des esquisses, des lettres, des bibelots posés sur les cheminées, temps figé, la veille encore on se réunissait à Monk’s house.

En entrant dans la chambre de Virginia l’impression que les voix s’amenuisent, peut-être la peur de réveiller les fantômes. Dans cette chambre Virginia n’écrivait pas, se reposait, recouvrait ses livres de beaux papiers pour calmer ses crises de migraine. On ne visite pas l’étage.

Dans le jardin, l’abri construit par Léonard, A Room of One’s Own. Sur le bureau une mise en scène de désordre — qu’elle aimait — avec des papiers chiffonnés. « Comme j’aimerais — je me disais cela pendant la promenade en auto cet après-midi — écrire de nouveau une phrase ! Que c’est merveilleux de la sentir prendre forme et se courber sous mes doigts ! Depuis le 16 octobre dernier, je n’ai pas écrit une phrase qui fût neuve. Je n’ai fait que recopier et taper à la machine. Une phrase dactylographiée n’est pas tout à fait la même. Pour une part, elle est faite de quelque chose qui existe déjà. Elle ne jaillit pas toute fraîche de la pensée ». Par la fenêtre qui fait face à la chaise de travail on voit le mont Caburn, à l’arrière des herbes envahissantes ondulent sous le vent.

Le lendemain nous sommes parties à pied vers Southease, frissons en passant au dessus de l’Ouse — elle aurait traversé les champs, personne n’a aucune idée de l’endroit où elle s’est noyée. À la gare nous retrouvons les trois jeunes filles croisées la veille au jardin, puis au pub, elle, que j’ai photographié à la sauvette parce que je lui trouvais une certaine ressemblance avec Virginia.

nous marcherons dans Monk’s house

La ville est un décor, il y a bien une sorte de magie, la tentation de cadrer en masquant ce qui pourrait trahir le temps réel, l’envers du décor. Me traverse l’idée de revenir au moment du tournage, mais la réalité elle me rattrape, la semaine ne m’en laissera pas le temps.

J’écris pour les vases communicants avec Gracia en août, il y a dans nos plans quelques similitudes, je crois bien que cette proximité des paysages je l’attendais, je pensais même que ce serait le sujet, mais c’était avant le feu.

La chaleur n’a pas cessé de monter, dès le matin il faut fermer fenêtres et volets, se replier dans la pénombre. À la fin de la journée Alice ouvre la fenêtre, on ne sait jamais il pourrait y avoir un peu d’air. Rien que la touffeur, une odeur de foin brûlé, on apprend incrédules que c’est l’odeur des feux de Gironde qui remonte jusqu’en île de France. 

Je veux pas vous foutre le seum hein, mais c’est incroyable, j’ai du mal à y croire — Nina est à Venise, des journées intenses, dont elle nous livre quelques bribes sur Messenger. Elle se demande si la plage du Lido est intéressante, Philippe lui recommande le cimetière, ça fait rire Alice.

La semaine se tend, les dossiers à finir, l’effet de la chaleur, les dernières vérifications pour le départ en Albion, essayer vainement de saisir l’impact de la grève des cheminots anglais le 27 — où nous devons remonter toute la côte ouest pour nous rapprocher des Brontë — lâcher prise.

Nous montons dans le train pour Londres, incrédules, cet après-midi nous marcherons dans Monk’s House.

le droit d’être heureux

Je fais de la place sur l’IPad où s’entassent les rush, de vieilles photos. Devant la photo de la carriole verte toujours la même hésitation. Je ne sais pas pourquoi je l’avais photographiée durant l’été 2017, peut être pour sa patine verte, ou la mention av. de la plage peinte sur le rebord. Elle était la plupart du temps accrochée derrière le vélo de Sandrine L, elle y transportait les enfants et leurs jouets. J’ai appris l’année suivante qu’elle s’était tuée accidentellement en ULM. Je garde cette photographie peut-être pour ne pas oublier le sourire de Sandrine.

En quittant l’atelier je vois passer les avions qui répètent leur passage du 14 juillet. Ils volent très bas, dans le faubourg les visages se tendent vers le ciel, parfois inquiets. Un engin qui me parait immense passe au dessus de la colonne de la Bastille, vraiment l’illusion que ses ailes vont l’arracher l’ange, je suis en vélo, je regrette la paresse qui m’empêche de sortir mon appareil photo. Arrivée à destination, alertée par le bruit des moteurs, je photographie deux Atlas.

Nous nous enfonçons dans le 12ème, passons par l’avenue de Corbera déserte, les deux boutiques au pied de l’immeuble sont fermées, personne pour ouvrir la porte lourde, nous attendons. Il faudrait revenir un jour avec du temps, je pourrais rencontrer quelqu’un qui me permettrait d’entrer dans l’immeuble. En rentrant, je découvre via les pages blanches le nom des habitants du 14, j’imagine des visages derrière chaque prénom, j’oserai peut-être les contacter.

L’émotion à la terrasse du bar du Bataclan, je ne me souviens pas y être déjà venue, même quand nous habitions le quartier. Une femme s’installe derrière Philippe, avec probablement son petit fils, elle porte une robe longue imprimée de fleurs géantes très colorées qui me rappelle une robe portée par ma mère. Elle voudrait boire une bière, ne sait pas choisir, le barman lui propose de goûter celles qu’il sert à la pression, revient avec trois verres à peine remplis, la femme y trempe ses lèvres, semble encore plus désemparée.

Depuis la terrasse de Sèvres nous pouvons voir les feux d’artifices autour de la vile, nous faisons des hypothèses, Antony, Villeneuve Saint-Georges, Montreuil, Romainville, Les Lilas. La tour Eiffel ôte ses paillettes, le feu parisien commence, des petits cris de surprise, la lune s’accroche à l’horizon, énorme et rousse, le vent s’est levé. Les amis de nos hôtes nous raccompagnent, mauvaise idée de passer par Paris centre, les rues grouillent de monde, le quartier autour du Trocadéro bouclé très largement, agacement, klaxons intempestifs, camions de police, flotte de voltigeurs, feux, freins, on finit par s’échapper par la rue de Vaugirard, en descendant de la voiture j’avale de grandes bouffées d’air pour dissiper la nausée.

En retouchant les photos prises pour Francis, je redécouvre les matières, les visages cachés, le velouté du noir, je me souviens m’être dit pendant la prise de vue combien ce temps d’observation pour choisir des détails était riche d’aprentissage, ça me donne envie d’approcher autrement la gravure à la rentrée, d’explorer davantage la matière.

Je suis allée changer un peu d’argent pour le voyage, j’ai acheté une nouvelle valise. J’essaie de lire, d’écrire, me disperse, laisse filer le temps que je réclame sans cesse. Je ne supporte plus l’embrasement, l’effroi, le flot de commentaires d’une actualité toujours plus brûlante. Philippe rentre pour déjeuner, je partage mon désarroi, il s’interroge, il me réconforte, il finit par me dire que ce n’est pas interdit, que nous avons aussi le droit d’être heureux.

une sorte de vagabondage

Nous traversons le parc de Belleville pour rentrer, Philippe et Alice disparaissent de mon champ de vision, je m’arrête devant un buisson, les imagine cachés derrière, jusqu’à les apercevoir en bas d’un escalier, je leur avoue en riant que là-haut j’ai parlé au buisson.

Valérie invite la bande sur sa terrasse au septième à L’Haÿ, on joue les prolongations de la semaine corse avec coucher soleil, manque la mer à l’horizon. Rentrer avec la ligne 7 attrapée à Villejuif, à bord le type déguisé en légionnaire, l’anachronisme du portable qu’il tapote et les regards ahuris de ceux qui montent dans le wagon me font sourire.

Commencer le montage vidéo pour Gracia avec qui je participe aux vases communicants en août. Je ne choisis que des plans tournés en Corse, sans doute pour la proximité que j’imagine avec le Liban. Le montage c’est une sorte de vagabondage, je n’ai aucune idée d’où je vais, juste attentive aux lumières, aux matières, progressivement ça s’écrit .

Un utilitaire me double, sur les portes arrières on peut lire GHU PARIS / psychiatrie & neuroscience / intervention & dépannage, je suis interdite, m’interroge sur la nature d’un dépannage psychiatrique.

Sofiane est à Paris, j’espérais le rencontrer — en réalité nous nous connaissons déjà, nous partagions le même berceau quand nos mères passaient du temps ensemble à Alger. Je le vois se disperser aux quatre coins de la ville, pas un musée, pas un monument ne lui échappe, que je découvre en arrière plan des selfies et vidéos postées sur Facebook. Paris n’est peut être pas la ville où nous devons nous rencontrer.

Article sur la Villa Arson dans Libé, noir sur blanc retrouver les paroles de Nina, rassurée que soient rendus publiques harcèlement, humiliation, le malaise et la division, rassurée d’entendre que la direction est à l’œuvre pour un retour à la normalité. Nina a évité les pièges, elle était avertie, mais ça reste effroyable.

Échange avec Piero sur les voitures, suite à publication de son texte dans le Tiers Livre, une négo, une Oldsmobile, ça fait tilt, un des bénéfices secondaires de Comanche, maintenant le nom des bagnoles ça me fait sourire. Je pose ici cette photo prise par mon père, avec celle qu’on appelait Pierrot.

photo Roland Maillard, Montréal, 1965

rentrer chez soi

Andrea, sa douceur de bébé, dix jours à peine, l’apaisement, l’abandon tiède sur ma poitrine, sensations réveillées. Le soir retrouvailles près des Buttes Chaumont avec Philippe, Milène, Juliette et Gwen, en les quittant je veux retenir l’énergie joyeuse de cette soirée.

Déjeuner chez Maria Luisa tous les trois, ces déjeuners du dimanche qui toujours réveillent l’absence de Nina. Sur le chemin du retour les chorales, on s’arrête parfois, le temps de reconnaître une chanson.

Une vie échouée sur le trottoir, des vêtements, une cabane à oiseaux, des livres, beaucoup de livres et leur odeur de cave, je m’approche, j’hésite, trop de monde déjà s’agglutine, je m’éloigne avec un ouvrage sur la tapisserie que je n’ai même pas ouvert, me reviennent ces mots de ma mère quand elle me surprenait avec un livre, une image ramassés dans la rue — ou pire volés chez les parents dont je gardais les enfants, Espèce de romano.

Je reprends l’atelier d’écriture du TiersLivre avec une proposition sur le retour, rentrer chez soi, c’est Bastia qui s’impose, comme un sursaut de ce que j’ai amorcé l’an dernier, aussi parce que je rentre de Corse et que pour la première fois je n’ai pas été à Bastia, je crois bien que ça m’a manqué.

Comme un brusque changement de saison, pluie et fraîcheur. Je retrouve Nathalie et Piero au Chansonnier, le café est trop bruyant, n’empêche pas la discussion à battons rompus, l’atelier, nos voyages, nos filles, les îles, le clafoutis de Piero.

Je découvre le texte et la voix de Juliette sur les images que j’ai filmées pour les #vasescommunicants. Émue des signes qu’elle a relevé, des rencontres entre texte et images, sa voix caressante, ses mots amoureux.

Sur le faubourg un tas destiné aux encombrants, le mélange des matières et le volume m’attirent, je sors mon téléphone pour filmer, une femme me lance C’est pour les encombrants, je ne comprends pas l’indignation dans sa voix, me retiens de lui répondre, déjà une autre silhouette s’approche jusqu’à s’arrêter devant le tas, je n’ose plus filmer, l’homme se déboutonne, prêt à pisser, je m’échappe, dégoutée, il faudra peut être jeter le livre sur la tapisserie ramassé quelques jours auparavant.

ce moment où rien ne bouge

On est arrivé par l’ouest, on volait très bas, en longeant le cap, j’aperçois la maison où nous n’irons pas cette année, déjà Bastia apparaît. Puis la route, le pincement au cœur quand à Barchetta surgit le panneau indiquant la direction du village maternel. À Urtaca le ciel tenait sa promesse de feu, les hirondelles faisaient la fête.

Se familiariser avec la maison, sa circulation, ses volumes. Des mêmes sols carrelés, des mêmes bibelots accumulés, des mêmes murs blanchis, des mêmes portes hautes. D’ici on n’entend pas la mer, mais au petit matin des voix de femmes dans le village, leur accent plus léger que celui entendu dans l’enfance.

Des aboiements, on sait le moment où ça bascule, aux cris des bêtes s’ajoutent ceux des maîtres, on n’ose pas regarder, les hurlements envahissent le village, mes jambes tremblent, un jeune homme passe en contrebas de la maison, son chien dans les bras, depuis la terrasse on lui demande si tout va bien, il nous rassure en anglais, au loin encore des cris, un maître a été mordu, il refuse l’aide de notre amie médecin.

Entre la route et la plage, les pins, les eucalyptus, les oliviers, ce parfum. Traverser le Reginu, les roseaux se plient dans un même souffle. Je regarde mes amies qui discutent dans l’eau, leurs silhouettes un peu alourdies, brutalement ce sont les corps de ma mère et de sa sœur, leurs paroles, leur intimité un été dans les années quatre-vingt-dix.

Nous partons vers Lama à pied où B nous rejoindra en voiture. Le sentier longe la montagne, la nature résiliente — un vert intense que j’avais oublié — une bergerie, des roches aux formes bestiales, sous les pieds le roulis des pierres, à l’ouest l’horizon s’illumine. Le village apparait, toujours cette impression d’austérité de loin. Après le dîner un voisin engage la conversation avec Valérie, on nous sert des liqueurs, je m’amuse de ce rituel d’un autre temps. Nous rentrons en voiture par la vieille route, on roule à quarante mais ça cahote, les feux ouvrent la voie, déroulent la surprise d’un virage, nous chantons.

Chaque matin je traverse cette pièce, comme à Erbalunga je traversais la terrasse avant le réveil de la maison. Ici il n’y a pas d’aurores spectaculaires, mais je veux saisir ce moment où rien ne bouge. Sous les fenêtres la radassière appelle des conversations, je ne peux m’empêcher d’imaginer les fantômes qui s’y retrouvent la nuit. Sous le rebord de la fenêtre deux nids d’hirondelles, j’écoute les piaillements d’oisillons.

Dernier jour, en repliant mes draps je réalise que filmer m’empêche de photographier, que je n’ai rien écrit durant la semaine, que je me suis seulement laissée traverser par les lumières, les cris des hirondelles, les odeurs de maquis. L’avion est retardé, ce n’est pas la première fois, comme s’il fallait renforcer cette croyance que quelque chose me retient ici, renforcer ce sentiment d’appartenance contre lequel j’ai lutté durant des années.

il n’y aura pas d’aubes sur la mer

Je visionne mes rushes pour les vases communicants, la ville s’absente des images, des plans fixes, serrés, proches de la matière, presque abstraits, comme si j’avais peur d’imposer un sens à Juliette.

À la terrasse du café je reconnais Lola Lafon, croisée deux jours avant quand nous allions joyeusement aux Batignolles. Nous ne retrouvons pas le même élan dans ces rues trop souvent parcourues, sous le temps qui tourne, la fatigue, nous rentrons, je lutte contre la frustration de n’avoir produit plus d’images.

Je traverse Paris à vélo d’est en ouest, du nord au sud, j’ai l’impression de franchir un cap, que ma vision, ma compréhension de la ville grandit. C’est une sensation forte, grisante, comme si mes poumons s’élargissaient. Cette semaine je vais la passer sur une prise de vue pour un livre créatif autour de Noël, étrangeté de créer l’hiver en été, y a plus de saison comme dirait l’autre.

Nous regardons Le clan des siciliens — je ne l’avais jamais vu, ma mère n’aimait pas Delon. Toujours la même fascination pour le cinéma de cette époque, le phrasé des acteurs, les codes, les couleurs, toujours cette illusion de m’approcher d’une réalité dans laquelle s’inscrivent le corps et la voix de mon père.

Le départ en Corse approche — rituel depuis bientôt dix ans. Sauf que cette année nous n’irons pas à Erbalunga, mon amie m’apprend que le chantier est suspendu pour des raisons obscures, il n’y aura pas d’aubes sur la mer, la chance c’est qu’un autre lieu nous attend, dans une région que je connais peu, où il y a de merveilleux couchers de soleil.

Nina est de retour pour une semaine, la proximité avec sa précédente visite me donne l’impression qu’elle n’a pas vraiment quitté la maison et ça me rend joyeuse. Et puis l’été, la presque fin des photos pour le livre. Avec Philippe et les filles nous descendons le long des quais bondés, la pelouse de Villemin encore chargée de corps qui attrapent les derniers rayons de soleil exhale son parfum d’herbe tiède, un air festif, une légèreté qu’on avait oublié.

Nous allons tous les quatre voir La maman et la putain, j’avais oublié une grande partie du film, j’avais oublié qu’Alexandre (joué par Léaud) lisait La recherche du temps perdu, j’avais oublié la beauté des plans-séquences, les fondus au noir comme des respirations lentes, la vérité des acteurs, ça me donne envie de filmer des corps et des visages.