coupe

un matin ça lui prend, Jacques il faut emmener les enfants chez le coiffeur, avec ce ton autoritaire, avec sa blonde qui fume entre ses doigts de femme, avec son beau visage décidé, avec sa petite coupe courte — bien sur qu’elle on la prendrait jamais pour un garçon, toute de fard et de charme — on fait ça à la chaîne, un coup de deuche et nous voilà rendus à Kairon, chez Houchet, coiffeur pour homme, sauf que les enfants, y en a trois, et à part Alexandre, y a deux filles, mais c’est bien pratique chez Houchet, il fait pas dans le détail, une petite coupe bien nette, finie au rasoir coupe chou, il est pas méchant Houchet, mais c’est un coiffeur pour homme, et il me fait un peu peur quand il glisse la bandelette de crépon entre la blouse synthétique et ma nuque déjà rouge d’émotion, surtout quand il affute son rasoir sur le cuir de son aiguiseur, ça j’en connais qui n’aimeraient pas être à ma place, assise sur le siège, surélevée sur deux bottins parce que c’est un coiffeur pour homme, pas pour les petites filles, mais on fait efficace et surtout ça doit pas être bien cher une coupe chez Houchet, et quand on ressort on a la nuque bien nette, ah ça ils sont coupés les cheveux, bien courts, comme un garçon, et Pierrot trouvera ça charmant nos têtes de petits garçons, et quand la boulangère me demandera : et pour vous jeune homme, ce sera quoi, j’aurais bien envie de lui tirer la langue

Repas

Petite manger m’ennuie, ça exaspère les adultes, combien de fois rabâchée cette phrase, on voit que tu n’as pas connu la guerre, ma fourchette promène des bouts de carotte en rondes languides,  Jacques regarde sa montre et tente la menace, si quand la grande aiguille atteindra le six tu n’as pas fini, tu vas voir ce que tu vas voir, des mots en l’air, pourtant en grandissant je fais l’effort nécessaire qui rassure, je mastique la viande froide sans conviction, quand le repas se prolonge en discussions sans fin alors mes doigts s’impatientent, je dessine du couteau dans l’assiette, je rassemble les miettes éparpillées en spirales ou en cœur, ça dépend de l’humeur, je coupe entre mes ongles la peau des fruits en fines lamelles pour redessiner des fleurs. Cette dernière habitude je l’ai gardée, je la pratique souvent à Noël avec les épluchures parfumées des clémentines. 

plage

dans le temps de l’enfance m’y suis inventée princesse déracinée, orpheline de bac à sable, j’ai creusé à pleines mains des maisons humides, les questions enfouies dessous, des verroteries roulées en trésors, aucune menace sous les ciels de nuages extravagants poursuivis en exil, ni même sous les cris des mouettes en piqué, l’oyat ancien courbé sous vent de terre, la pluie qui bouillonne la mer, ma grève sauvage sous les feux du couchant, nulle fin du monde, une frontière fragile qu’une vague en rêve enseveli.

mémoire

d’immortelle froissée de livre de poche bouffi de temps humide de sol d’été après la pluie de beurre tiédi sur sa nuque de la première nuit dans les draps propres d’écorce de châtaigne brûlée du dernier parfum qu’elle a porté et que je n’ai jamais aimé de cave dans l’armoire en tissu enduit avec portes à fermeture Éclair où nous nous cachions pour des jeux interdits de linge chaud sous le fer de viande froide abandonnée dans l’assiette de poudre de riz mêlée de rance sur ses lèvres d’oignons frits à la fraîche de laisse de mer iodée de tourbe dans la maison d’Ouessant d’oyat tiède après l’orage de métal mouillé du Paris-Melun via Combs-la-Ville d’encens quand les courants d’air n’ont pas suffit à effacer l’odeur des Peter Stuyvesant rouges de l’eau de cuisson du riz de sièges de voiture ramollis sous la pinède d’encaustique en aérosol

silence

Après que j’ai tenté de lui donner à manger à la petite cuillère, elle essaie de me parler, mais je ne comprends pas sa langue désarticulée. Est-ce qu’elle mime le geste d’écrire ? Est-ce que je le devine ? Je lui tends un bloc de papier à lettres, ses phalanges tordues attrapent le stylo et elle commence à noircir la page. Au bout de quelques secondes elle abandonne, comme exténuée, ce que je découvre c’est un simulacre d’écriture, comme un griffonnage d’enfant qui voudrait imiter une signature d’adulte. Ce sera notre dernier échange, ce renversement brutal des rôles, les syllabes en désordre et le gribouillage, jusqu’au silence.

Thé

En surface les souvenirs vacillent. À la maison, nous buvions lyophilisé, instantané, je ne sais pas si c’était par manque de moyens ou parce que c’était pratique. Les adultes buvaient du café instantané en gros grains amers, quand l’eau bouillante liquéfiait la poudre épaisse un parfum de caramel brûlé emplissait le petit séjour. Moi je buvais du thé lyophilisé, je me souviens de ma fascination pour les billes de thé minuscules, dorées et légères, glissantes en un mouvement fluide dans la cuillère en inox. C’est à Edenville sur la minuscule terrasse de l’Îlot, maison d’enfance où je suis revenue en invitée l’été de mes quinze ans, que j’ai découvert le goût du thé véritable, un thé earl grey en vrac que Marion laissait infuser dans une petite théière en argent. Je me souviens encore de mon émerveillement en découvrant l’arôme de la bergamote, sa douceur renforcée par le parfum iodé de l’air, mais peut-être était ce aussi de me retrouver là dans ce pays d’enfance, peut-être était-ce mes quinze ans, ou la beauté et la douce folie de Marion, le temps accordé à ce rituel, peut-être était-ce cet été là où je me suis sentie incroyablement libre. Quand en rentrant à la maison j’ai demandé à ma mère si nous pouvions désormais acheter du vrai thé, elle m’a regardée avec surprise, et puis elle m’a lancé : mais ce que tu es devenue snob !

fantôme

Dans l’air comme lavé de la nuit elle appelle son ombre en prières, elle écoute le silence de sa voix jusqu’à surprendre un murmure dans les vagues — ou ce bruit qu’elle croit de la mer c’est peut-être la circulation des voitures, leur flux presque doux. Elle ouvre les yeux jusqu’à percer les parois d’encre. Elle chérit le froid au delà des draps jusqu’à faire trembler sa mâchoire. Elle saisit l’absence à pleins bras jusqu’à étreindre une silhouette de cendres. Ce qu’elle redoute c’est seulement l’aube, avec elle l’effacement des spectres, aussi quand le jour frappe les volets elle ferme les yeux jusqu’à rêver la nuit hantée de grain flou.

nuit

La fraîcheur que tu vas chercher dans les espaces où aucune chair ne s’est ramollie dans le plat des draps, au pied tout au fond du lit ou tout au bord au risque de tomber, les batailles avec la chaleur de l’oreiller, l’exploration des silences domestiques, l’absence, les fantômes qui surgissent, le ressac de Grisgione, les balbutiements, le temps arraché, les heures creuses et enchantées.

dunes

Terrain de jeux interdits à l’abri des vallons creusés par le vent, feux de camp, cigarettes insolites, nuits blanches. Le désensablement du Mont Saint Michel aurait provoqué la métamorphose du paysage, réduisant la plage en partie emportée par un nouveau courant. La dune est aujourd’hui une bande étroite d’une vingtaine de mètres plantée d’oyat, de queue-de-lièvre et de chardons, protégée par une cloture de bois grisée par les embruns.