au jour le jour

Je retrouvais l’horizon attendu, la canicule semblait tenue à distance, autour la bande de filles était joyeuse, attentive,  je riais avec elles, je savourais la nourriture que chacune préparait pour les autres, je ne faisais pas semblant, il y avait pourtant ce bruit de fond, cette inquiétude constante, on allait encore une fois compter nos morts, Philippe me disait au téléphone qu’il vivait dans le noir, que la lumière c’était de la chaleur en plus, je pensais chaque jour aux filles, je ne retrouvais pas l’élan des petits matins à contempler l’aurore, n’écrivais pas, ne lisais pas non plus, prenais moins de photos qu’à l’accoutumée, je suivais le mouvement, heureusement les méduses se tenaient à distance, j’ai pu retrouver le goût de l’eau,  je plongeais chaque jour depuis le rocher et retrouvais dans ce geste quelque chose de l’enfance, la fierté de sentir mon corps tendu fendre l’eau sans résistance, je croyais que cela suffirait, puis le retour, se cogner à la réalité éprouvante, la chaleur qui n’avait pas cédé, les nuits difficiles, la colère devant ce que nous sommes en train de laisser advenir, il y a les mots de Philippe, sa manière un peu brutale mais salutaire de me remettre les idées en place, il y a l’énergie d’Alice, son engagement toujours et le bonheur du voyage écossais, la résilience de Nina, notre désir de nous retrouver bientôt à Carolles, le jardin de Saint-Leu, les visages amis, la lumière et la nourriture, il y a comme il me le demande, vivre au jour le jour et ne pas se charger de toute cette douleur.

glissant mes pas dans les tiens

Premiers repères depuis notre terrasse à Keramikos, le gris du ciel, l’élégance du chien aux yeux vairons, l’omniprésence des chats, le parapluie qui fatigue le bras, Exarchia, penser à Nina et à Berlin.

Les bras surgissent, se tendent, les familles se photographient devant les colonnes, et ceux là — un couple et deux femmes qui s’étaient rencontrés la veille — se retrouvent, s’étonnent de cette coïncidence, Amazing ! Il se met à genoux devant elle, Oh my God, une des deux femmes filme la demande en mariage, son amie glousse.

Le Pirée à l’heure dite, une heure d’avance qu’il va falloir tuer. Le bateau de neuf heures s’éloigne. Un jeune couple sur le quai par ailleurs désert, brefs échanges pour se rassurer sur le prochain départ. Nous nous décidons pour un café à l’extérieur du port, à notre retour le couple a déserté le quai, remplacé par deux anglaises beaucoup plus âgées, on se rassure encore. En montant à bord, l’odeur de fioul et le tangage me soulèvent le cœur.

Nous avons fui l’animation du port à Hydra, nous avons longé la côte, nous avons battu la campagne, nous avons effrayé les chevaux, nous sommes montés au monastère du prophète, le souffle m’a manqué, au retour nous avons retrouvé la maison de Leonard Cohen. Le lendemain Philippe m’a dit qu’elle appartenait à ses descendants, j’étais gênée d’avoir regardé à travers la vitre.

La déception devant l’Olympiéion recouvert d’échafaudages, nous poussons jusqu’au stade des Panathénées, impressionnant, photogénique, mais la vie est ailleurs. La nuit est tombée, derrière les arbres une belle lumière éclaire le mouvement des branches agitées par le vent. Nous nous approchons, les chats se cherchent, nous nous surprenons à les observer longtemps.

Je vois passer une phrase sur les réseaux, Le monde est vraiment dégueulasse. Ce que j’oublie ici, hors du temps, hors du monde. Pourtant la ville est fracassée, effondrée, elle n’en finit pas de restaurer ses ruines millénaires, elle ne ressemble à rien de ce que j’avais imaginé, je suis toujours perdue, glissant mes pas dans les tiens, et j’oublie le monde.

Il y a un musée d’art contemporain pas très loin de notre logement, je suis très attirée par le titre d’une exposition Emptying my parents’ house, une exploration de la mémoire de ses parents par l’artiste, je m’emballe. Devant les œuvres figées, des photographies à la chromie saturée, très léchées, devant cette recherche de perfection je suis terriblement déçue.

Nous retournons à Exarchia, j’ai l’impression que cette ville où Nina est venue avant nous — à deux reprises — lui appartient un peu. Je cherche les paysages qu’elle a photographiés, je ne les retrouve pas. Sans doute que je la cherche un peu, aussi.

Au cours du voyage j’ai ouvert un carnet de voyage sur YouTube, des plans sans doute un peu trop rapides, montés dans l’ordre de filmage, le son brut, c’est sur ma chaîne (oui) :