chuchotement

Ce matin, en faisant semblant de faire le vide — je suis incapable d’y aller franchement, je me contente chaque week-end d’éliminer un ou deux objets — je retrouve une boîte chargée de bibelots que j’ai voulu abriter au moment de menus travaux dans l’appartement. Parmi les bricoles, des matriochkas, un oiseau mécanique, et un cadre de pacotille qui abrite une photographie de moi enfant, toute petite, du temps où mon père était vivant. Le rideau plissé derrière moi me laisse supposer qu’il s’agit d’un Photomaton, mais je ne semblais pas décidée à regarder l’objectif, j’offre un profil parfait, mes yeux tournés vers celle ou celui qui me donne la main. Cœur battant je détache le dos du cadre pour découvrir au verso de l’image une mention manuscrite, Caroline, 1971, ça me chavire, cette écriture c’est celle de mon père, enfin je n’en suis pas tout à fait certaine, mais ce moment où j’y ai cru a suffi à me remplir de joie, lire mon prénom écrit de sa main, c’était comme de l’entendre le chuchoter à mon oreille.

le rayon vert

Édenville, 15 août 2020

C’est toujours le même rituel, je fouille le ciel par la fenêtre de la chambre donnant à l’ouest, le moindre reflet rose donne le signal. Nous nous couvrons — l’air peut être frais en soirée — nous allons à la plage, les yeux tendus vers l’horizon, pas question de se laisser distraire par les bribes d’un dîner de famille dans la cour de La Marjolaine, ou de se faire harponner par un voisin en manque de considérations météorologiques. L’avenue en légère montée soustrait la grève aux regards, magie de la pleine mer, dans la perspective elle s’élève bien plus haut que la digue, prête à avaler le monde. Par beau temps il y a l’espoir d’un rayon vert et, pendant de nombreuses années, durant cette quinzaine d’août passée à Édenville, je l’ai guetté chaque soir en vain. Je n’étais pas déçue, ça me suffisait de respirer le frémissement du soir, dos collé aux pierres chaudes du mur d’enceinte de la villa Capharnaüm, Chausey en briques molles à l’horizon, la mer comme un métal lourd sous l’incendie du soleil qui se couche, la musique d’India Song, entêtante. Parfois nous rompons le rituel pour une autre religion, notre dîner à La Promenade, le seul restaurant en bord de mer à la ronde, une belle salle dans l’ancien casino de Jullouville, ses larges baies qui ouvrent sur la mer, ses armoires vitrées chargées de babioles, ses nappes damassées, la vaisselle dépareillée dessus, sa patronne sans chichis secondée par une serveuse qu’on croirait sortie d’une pièce de boulevard, pleine de petites manières, le visage ouvert d’un trop grand sourire. L’adresse est courue, il faut réserver plusieurs jours à l’avance pour avoir une chance d’y manger le poisson de la criée de Granville à l’heure du couchant, la veille du diner on surveille le baromètre pour se réjouir à l’avance du spectacle. Ce soir-là nous jouons de malchance, le ciel est lourd et nous partons sous une grosse averse, nous passons à l’arrière des villas du front de mer pour au moins nous abriter du vent. La pluie soulève l’odeur du sable mouillé, nous transpirons de marcher pressés sous nos vestes trop étanches. Quand nous arrivons à La Promenade il ne pleut plus, le ciel s’est boursouflé de reflets dorés, nous nous installons pour diner, regardant distraitement la carte, interpelés par le mouvement des nuages qui se décollent fébrilement de l’horizon, tandis que le soleil amorce mollement un plongeon. La salle se réchauffe de lumière rose, le soleil s’étale, liquide, et voilà que jaillit sur l’horizon l’inespérée et brève phosphorescence, le rayon vert. Une légende dit qu’il permet de voir clair en son cœur et celui des autres, j’avais passé l’age de cette croyance, mais j’étais très émue, ce qui me troublait le plus c’était d’avoir senti la salle entière suspendue avec moi dans l’attente, d’entendre la clameur devant l’horizon irradié, le cri de joie de la serveuse au trop grand sourire « un rayon vert ! », c’était d’être tout à fait certaine que ce n’était pas une illusion.

dans l’ombre vacillante

Ce soir là j’étais invitée à la crémaillère de ma petite cousine fraîchement arrivée dans l’est parisien, je me souviens avoir ricané, T’es pas superstitieuse toi au moins, Alice passait la soirée chez une amie, Philippe était à Bourges pour animer un atelier d’écriture, Nina préférait rester seule à la maison, j’ai rejoint la rue du faubourg Saint-Denis à pied, en voisine, la fête avait commencé où je ne connaissais pas grand monde, je rencontrais Julie, la libraire préférée de ma cousine, un couple d’invités retardataires est arrivé, essoufflé, un peu paniqué, Il se passe un truc terrible dehors, des flics de partout dans le quartier, sur le canal, des sirènes, les conversations se sont défaites, les mains cherchent fébrilement les téléphones en quête de nouvelles, j’étais encore un peu en dehors jusqu’à entendre fusillade, attentat, terroristes… dans un texto Alice me demande où je suis, je la rassure, surtout tu ne bouges pas, hein, Nina m’écrit qu’elle ne se sent pas très bien, je reçois pleins de messages, des amis, des proches, j’ai envie de rentrer, je croise le regard de Julie, dans ses yeux quelque chose s’ouvre, comme une détresse, alors j’apprends la disparition de sa sœur dans un attentat en Afghanistan, il y a douze ans presque jour pour jour, Julie veut rentrer aussi, rejoindre ses enfants restés avec leur père en banlieue, en un regard nous nous allions, décidons de partir ensemble dans la nuit, on essaie de nous empêcher, de nous convaincre, C’est de l’inconscience, mais nos bras se nouent, nos poings se serrent, nous voilà dehors, nous remontons furtives la rue du faubourg Saint-Denis, nous sursautons au moindre bruit, guettant la moindre présence dans l’ombre vacillante, nous nous séparons devant la Gare de l’Est après une étreinte réconfortante, je ne suis plus qu’à quelques centaines de mètres de la maison mais jamais ce parcours ne m’aura semblé aussi long, ni la porte cochère aussi lourde, dans la cour je prends une bouffée d’air qui me brûle les poumons, je pleure, des pleurs de décharge, j’annonce par message à Nina que je suis là tout près, je rassure Alice, Je suis rentrée, Philippe m’écrit, inquiet, nous parlerons demain, Nina m’attend dans le salon, nous nous serrons l’une contre l’autre, mettre en contact la plus grande surface possible de peau, je ne suis pas sûre de savoir la rassurer, On peut dormir ensemble si tu veux, après de longues caresses nous finissons par nous endormir. Le lendemain matin je suis sortie faire quelques courses dans le quartier, désert et silencieux, Paris irréel, sidéré, Alice m’annonce qu’elle nous rejoint, qui-vive, nous avons écouté Nina Simone, nous avons fait de la peinture et de la pâtisserie, nous avons attendu avec impatience le retour de Philippe retenu en gare de Vierzon, on avait déjà tenté de nous faire croire que nous étions en guerre.

ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde

canal Saint-Marin, 31 octobre 2020

Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde. 

jardin Villemin, 31 octobre 2020

quand tu hésites à quitter la nuit

Poretta, 30 juin 2020

quand tu hésites à quitter la nuit
quand les draps se réchauffent au corps
quand apparaît le jour avec ruban d’aurore
quand le vent plie la mer
quand revient brutalement le souvenir d’un moment heureux
quand tu entends un éclat de rire qui pourrait être le sien
quand la saveur d’une boule coco se mélange au sel d’après la baignade
quand tu te plonges dans sa peau
quand les particules de poussière s’allument dans l’air de la sieste
quand au plus près de son regard tu peux voir un sourire
quand une ressemblance enfouie apparait
quand l’orage d’été éclate
quand les fleurs dégouttent de pluie
quand un parfum d’herbe tiède et de sable flotte sur le tarmac de Poretta
quand un monde ancien se révèle entre les drailles
quand le soleil allonge les ombres en hiver
quand les chaises se replient sur les tables de café
quand des paysages émergent sur les murs
quand les villes s’éloignent et l’horizon avec
quand tu voudrais puiser dans la réalité du monde autre chose que la colère

D’après une proposition de Pierre Ménard dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture sur le thème de la ville

ayant droit

Hier j’ai reçu un courrier de la ville de Paris, service des cimetières, on m’annonce que, comme suite à votre demande, je suis désormais reconnue ayant droit de la concession trentenaire du cimetière d’Ivry où mon père est enterré. Ça m’a fait un drôle d’effet, comme si on officialisait quelque chose lui et moi. Je crois bien que ça m’a fait plaisir, à quelques jours de la Toussaint même si je n’ai pas besoin de fête, ni de brume automnale pour m’adresser à lui, depuis notre rencontre à Lasne dans le salon de Clo il ne me quitte plus. Mais quand j’irais au cimetière, je n’hésiterais plus sur le chemin, ce sera avec un peu de ce sentiment d’orgueil nouveau.

l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.  

j’écris ce rêve

Ça n’arrive presque jamais, mais sans doute le départ de Nina à venir et la décision de m’emparer de Corbera comme sujet d’écriture n’y sont pas pour rien, cette nuit j’ai rêvé de ma mère. Je venais de quitter la maison pour m’installer dans un appartement à Marseille, une colocation étudiante, dans une ruelle étroite qui surplombe la mer, comme on en trouve sur les hauteurs de Vauban sauf que là c’était un quartier très populaire. L’appartement est assez spacieux, une grande pièce à vivre où je dors, puis une chambre à l’étage pour ma coloc. Le sol n’est pas droit, recouvert de tomettes cabossées, le plafond est haut dans le prolongement des murs blancs, en voûte légère. Il y a des persiennes intérieures devant une grande porte fenêtre, un balcon étroit sur la mer. Nous parlons avec ma coloc, enfin elle parle, elle est très volubile, le téléphone fixe l’interrompt, elle décroche, C’est pour toi, au bout de la ligne la voix de ma mère, je devine sa tristesse, elle me dit que je lui manque déjà, Ne t’inquiète pas maman je reviens bientôt. J’écris ce rêve, je voudrais qu’il retienne sa voix entendue si distinctement, pourtant lointaine, grave et chaude, un peu voilée, avec cette fragilité dans la poitrine que j’ai entendue parfois quand vraiment elle était déconcertée par la vie.

au coin du feu

île d’Elbe, depuis Poretto le 4 août 2020

Je n’ai jamais lu Claude Simon. Je découvre via une vidéo de François Bon, Leçon de choses, j’écris à Philippe, je crois que c’est par ce titre que je voudrais commencer… pas trop gros… tu l’aurais ? Il me répond que oui, qu’il me le rapporte ce soir, Nous sommes enfermés (confinés) au SDE par mesure de sécurité suite à l’attaque rue Richard Lenoir près du siège de Charlie Hebdo. C’est un peu particulier. Comme nous sommes dans le même quartier je t’en parle. Je pense qu’il n’y a aucun danger, mais bon… Je me sentais flottante déjà depuis le matin, désœuvrée, là ça me file le vertige. Je crois qu’ils ont été arrêtés depuis du côté de Bastille. Attaque à l’arme blanche. Vivement ce week-end qu’on se retrouve avec un bon livre au coin du feu de notre cheminée 😉. Évidemment une cheminée on en a pas. Je fouille dans le disque dur, en quête d’une image réconfortante, et c’est l’île d’Elbe qui a surgit, telle que je l’ai découverte depuis le jardin d’Ugo cet été, de trois quart, alors que je ne l’avais vue que de face jusqu’alors. Le point est sur les palmiers qui forment le cadre,

au delà c’est légèrement flou.

revenir

demain il faudra quitter Édenville, mais revenir
pour les villas de bord de mer et leur mystère de pacotille
pour la maison d’enfance abandonnée
pour la Vallée des Peintres
pour le Lude chargé de cendres
pour le chemin ombragé
pour la falaise échouée comme une baleine
pour Chausey à l’horizon et l’averse sur Cancale
pour le ciel dévoré de feux extravagants
pour la discorde des nuages
pour l’orage sur la mer
pour un rayon vert
pour la bruine obstinée
pour le grain qui crépite
pour le mugissement du vent et pour les vagues furibondes

pour l’hôtel des Falaises où ma grand-mère a dormi en 1978
pour l’heure dorée sur les pins parasols
pour le rire des mouettes
pour les murmurations d’étourneaux qui se seraient trompés de saison
pour les morceaux de verre roulés au fond des seaux
pour le peuplier effleuré de lumière
pour ne pas oublier les lilas pâles du jardin du garagiste
pour les tamaris qui dégouttent de pluie
pour le parfum des genêts
pour l’odeur du sable
pour l’oyat qui plie
pour vérifier sept fois par jour que la mer est au bout de la rue
pour me souvenir que je me souvenais de lui