On voudrait ne pas plier

Du matin au soir, dans l’atelier, happées par la gravure, parfois jusqu’à oublier de sortir. On s’oblige, nous allons boire un café à l’auberge, nous explorons le village, attirées par les rideaux de dentelle aux fenêtres, tous différents, des histoires cousues à même la vitre. Les rues sont désertes. Ici vivent neuf habitants au kilomètre carré.

Plein soleil, nous nous aventurons jusqu’au lac avec le projet d’en faire le tour. Mais nous sommes tenues à distance, des dizaines de panneaux nous indiquent que l’accès est réservé aux pêcheurs. Nous traversons un petit bois, prenons un sentier pour prendre de la hauteur. À l’horizon du plateau, des forêts de conifères, des bosquets, un arbre isolé dont les contours deviennent lisibles. J’imagine ce qui se passe sous la terre, je pense à Thoreau, aux racines qui n’ont pas de frontières.

Nous gravons, nous imprimons, nos mains s’endolorissent, nous recommençons. La fin du séjour approche et nous aimerions qu’il commence, maintenant que nous avons apprivoisé les gestes et l’espace, la presse, les couleurs. Nous songeons déjà à revenir.

Le dernier jour nous déjeunons à l’auberge. La petite fille des gérants, deux, trois ans à peine, toute menue, assise seule devant l’assiette dont elle avale le contenu consciensement. Ça convoque l’époque du restaurant, se tenir bien à table, parfois être prise au service, se sentir importante. Je raconte la faillite à Delphine, et comment je me suis cramponée à l’enfance.

Mon train est supprimé, Delphine me dépose au Puy où nous nous séparons, nous promettant de nous revoir vite, de préserver cet élan. Je prends un bus jusqu’à Lyon, découvrant des zones commerciales étendues sur des distances ahurissantes. Sur un panneau je lis ville d’avenir, un mot d’ordre dont quelque chose m’échappe, je ne vois entre les entrepôts et magasins gigantesques aucun avenir. Je traverse Lyon à pied sous le soleil, je ne croise pas la manif. Je prends un train quasi vide pour rentrer à Paris. Je regarde défiler quelques actualités sur mon téléphone. Ils n’ont aucune limite. Et nous continuons de marcher, de manger, de respirer. On voudrait ne pas plier.

Passant devant la chambre d’Alice — c’est toujours un peu sa chambre, où elle venue dormir hier soir parce qu’elle commençait à l’aube — je vois qu’elle a recouvert l’oreiller d’un grand foulard en soie, c’est je crois pour ces cheveux. J’ai reconnu le foulard de ma tante Annie. Une présence obstinée, un lien qui se poursuit à travers le tissu.

invisibles mais présentes

C’était la première marche depuis notre retour à Paris. Reprendre goût à la ville dans les percées de rues, mâcher les lumières crues de fin d’été, sentir dès que marchant dans l’ombre une certaine fraîcheur. Le corps cherche à nouveau ses repères dans la cadence des trottoirs, entre les façades qui reflètent le soleil.

Je n’ai plus peur des araignées, Nina m’a raconté qu’on aurait en moyenne dix araignées autour de soi, invisibles. L’idée me plaît de savoir toutes ces petites gardiennes silencieuses près de moi. Elles veillent sur nous et nous n’y pensons jamais.

Je traverse un tiers du pays en train pour retrouver Delphine au Puy-en-Velay. De là nous continuerons ensemble en voiture, à nous enfoncer au milieu de nulle part. Aux abords de la gare de Saint-Étienne, deux cyprès, je me surprends à ne pas les aimer. J’ai longtemps cru pourtant que j’aimais les cyprès, mais là, rien à faire, je ne vois que leur raideur, le désaccord avec le gris de la gare. J’aime les cyprès lorsqu’ils se plient à la courbe d’une colline, lorsqu’ils se distinguent parmi d’autres arbres, silhouettes noires dans l’éblouissement. J’aime les cyprès en Italie, rangés à l’entrée des cimetières. Ce que j’aime dans les cyprès c’est le sud.

La montée se fait lentement avant d’arriver au village. Le paysage s’ouvre, des forêts de conifères, des champs qui s’étirent à mesure que l’on avance. À l’avant de la voiture la sensation de découverte qui saisit, arrivant dans un lieu dont je ne m’étais jamais fait aucune représentation, dont je ne possédais aucune image, aucun souvenir préalable, et se laisser surprendre par ce qui vient.

La maison est dans son jus. Tapisseries désuètes, portes vitrées, meubles lourds. Ma chambre minuscule et sa porte accordéon que j’aurais adoré enfant. Nous sommes là pour graver, sans doute nous irons marcher un peu. Nous sommes au pied du Mont Mezenc, et c’est justement l’anniversaire de Juliette. Nous faisons un rapide tour de village, les murs austères, le silence des rues désertes, les jardins proprets.

Dans l’atelier, après avoir pataugé avec la presse toute la matinée et sollicité notre hôte pour la régler, on s’étonne joyeusement d’être là. De ne pas compter le temps. Nos doigts s’encrent, on s’interroge ensemble. Je me confronte encore à mon manque de méthode, mais je le justifie, comme toujours, par un désir de liberté. Chercher, se tromper, laisser une forme apparaître par surprise, penser aux araignées qui se cachent dans les angles, invisibles mais présentes.

à bas bruit

Je crois que je suis en train de perdre le goût des plats de ma mère. Je peux encore nommer chacun d’eux, ses quelques spécialités, elle n’était pas aventurière, n’a jamais ouvert aucun livre de recettes, c’était une cuisine simple, transmise de mère à fille. J’essaie de les convoquer, je le sens, les saveurs se dérobent.

Nous déjeunons à l’ombre d’un magnolia et c’est la première fois. La lumière filtre à travers les grandes feuilles vernissées. Puis nous allons sur l’île Verte. Nous en faisons le tour émerveillés. Tout est beau. Nina me dit ce n’est pas l’eau qui est claire, mais les roches, les fonds marins. La transparence vient du dessous.

Laure vient passer une journée à la Villa pour écrire, sa capacité de concentration m’impressionne, le silence se modifie autour d’elle. Le lendemain déjeuner avec l’équipe de La Marelle et les propriétaires de La Villa, dans la pièce où habituellement nous écrivons Philippe et moi. Sur la table de la salle à manger, nos outils déplacés pour laisser place aux assiettes, comme à la maison.

Le temps s’accélère. Le temps tourne. Je pense aux photos que je n’ai pas prises. Les raies de lumière en pointillé au-dessus du lit le matin, des détails dans la bibliothèque, les ombres mouvantes des arbres dans l’entrée. Avec Philippe nous lisons nos textes à voix haute, chacun la voix de l’autre. Les répétitions se révèlent, semble, comme, presque, lentement.

Le dernier soir le vent s’est levé. Il y a une petite mélancolie dans l’air, Jiwon dit qu’elle est triste de nous voir partir. Elle nous prépare des makis au thon cuit que nous mangeons dans la véranda, elle lit la poésie de Han Kang dans sa langue maternelle, Philippe l’enregistre. Elle joue l’air de piano du premier soir.

Nous retardons le retour par une pause à Marseille. Descendre le boulevard d’Athènes, et le sentiment de familiarité. Café prolongé en déjeuner avec Nicolas Tardy. Moisson de livres pour l’anniversaire d’Alice à La Friche. Café d’au revoir à la La Marelle. Traversée des deux tiers de la France, paysages et ciels changeants. À Paris il a plu. Les panneaux publicitaires agitent leur mécanique en va-et-vient, vantent une bière fusion agrume et le journal de Léa Salamé. Tout cela m’arrive comme d’un autre monde dont je me sens très loin. Les filles nous accueillent à la maison, nous regardons ensemble un Hitchcock.

Dans la nuit je me réveille. Un bruit dans la chambre, un petit grattement. Tu ne dors pas ? J’entends un bruit. C’est sûrement un insecte. J’entends ses ailes maintenant. Je me souviens du battement d’un papillon de nuit caché derrière un tableau du salon, l’étrangeté du son que nous ne comprenions pas. Les choses s’éteignent à bas bruit, ces petites disparitions que l’on devine sans jamais pouvoir les retenir.

profiter de la lumière (je pense à elle)

À voir matin et soir le soleil jouer avec l’horizon je sens déjà que les jours raccourcissent, comme si le temps lui-même s’entraînait à se dérober.

Il a fait très chaud, on a travaillé intensément, cette semaine j’ai un premier sentiment d’essoufflement. Il y a heureusement d’autres espaces, il y a l’atelier d’écriture de François. Il y a la ville à arpenter. Retrouver des forces dans nos dérives lentes, dans quelques rituels désormais familiers. Au Vieux Port, le glacier est devenu incontournable, et je trouve dans la ville des échos de Bastia, à ces étés d’enfance où tout paraissait plus vaste, plus lent.

Profiter de la lumière pour réaliser quelques cyanotypes à partir des photographies prises parmi les pins, sur la terrasse, autour des statues. Je ne sais jamais à l’avance ce qui restera, quelle forme exacte prendra l’empreinte, et ce suspens redouble l’impression que tout fuit.

C’est Nina qui la remarque la première, sur la plage des Capucins. Au début, je n’y prête pas vraiment attention. Je vois sa peau mate, ses cheveux courts et gris, une sorte de coqueterie. Mais en revenant de la baignade, j’ai un choc, elle est là devant moi, c’est le portrait de ma mère. Ce n’est pas seulement une ressemblance ordinaire, c’est un double étrange. L’attitude, la souplesse de la peau, la plasticité exacte dont je me souviens chez ma mère. Son corps est plus mince, on devine qu’elle surveille sa silhouette. Mais le visage, c’est saisissant, et je ne parviens pas à détacher mon regard de ses yeux fardés, de l’épaisseur de ses lèvres, des commissures légèrement tombantes, de cette ligne du nez que je connais par cœur. Heureusement, elle ferme souvent les yeux. J’ose la photographier à son insu, geste interdit, presque honteux, au prétexte d’envoyer son portrait à mes frères et sœurs, donner corps à ce qui paraît irréel. Comme moi, ils sont frappés, eux aussi reconnaissent ce visage. Ce matin je regarde encore la photo volée et c’est une émotion profonde. Cela me trouble d’autant plus que, depuis plusieurs jours, je pense à elle, ma mère est morte un 19 août. C’est elle, vraiment, sauf que, comme je l’ai expliqué à Nina, elle ne serait jamais venue seule à la plage.

des promesses qui n’existent pas tout à fait

Je prépare des négatifs à partir de quelques unes de mes photographies numériques du jardin de la Villa Deroze. Les deux imprimeurs de la ville sont fermés, les cyanotypes patienteront jusqu’à la semaine prochaine. L’attente devient une étape du travail, une respiration forcée. Rien n’est encore visible, je regarde mes images inversées, ce sont des promesses qui n’existent pas tout à fait.

La chaleur est là, rampante, elle s’infiltre partout, dans l’air, dans les murs, elle envahit l’espace et la nuit. Tout est plus dense.

Je prends une première photo avec le Yashica. Étourdie, trop habituée à l’automatisme du numérique, j’oublie de faire le point. L’argentique et la visée inversée me demandent énormément de concentration. Mesurer la lumière, cadrer avec lenteur, accepter que l’erreur fasse partie du processus. Je n’oublie pas de noter une description brève de chaque photographie, ne sachant pas à quel rythme je vais utiliser l’appareil, je veux éviter les doublons.

Ici, j’écris principalement. Le temps s’efface, je me surprends à écrire plusieurs heures d’affilée. Avec Autour je m’oblige à quitter les lieux familiers, à endosser d’autres voix, à construire des mondes, des personnages. Pourtant en lisant un de mes récits les moins autobiographique, Philippe me dit qu’il m’y retrouve vraiment. Cette part de nous qui traverse la fiction, malgré la distance.

Je passe de notre projet Autour à l’atelier d’écriture de François. Sa dernière proposition m’a tellement stimulée que je passe la nuit à tourner les pages d’un livre imaginaire qui s’écrit presque malgré moi. Ne pas chercher à recomposer l’ensemble. 
Accepter de publier un puzzle incomplet. Et je ne dors plus.

Jiwon arrive, c’est notre nouvelle corésidente. Elle écrit en coréen, sa langue maternelle, puis traduit en français. La traduction pour elle est expérimentale, elle joue avec les grammaires, conserve la syntaxe d’origine. Parfois, elle laisse des mots en coréen, souvent des onomatopées dont la traduction en français ne la touche pas. J’imagine des phrases en équilibre entre deux mondes.

J’envoie à Arnold mon projet de nouvelle sur le voyage à Senigallia. Je voudrais qu’il vérifie mes incohérences géographiques. Il m’écrit que c’est très étrange de lire ce récit de retour. Tout y est véridique, plausible, même s’il manque quelques étapes. Comme si l’oubli faisait partie du voyage. Peut-être que l’écriture reconstruit toujours une géographie lacunaire. Il faudrait pouvoir dessiner la carte de ce qui nous échappe. Je me demande si nous nous accorderons un jour le temps de faire ce voyage, réellement, ensemble.

Nous partons de bonne heure pour découvrir le parc du Mugel. À neuf heures les plages minuscuscules sont déjà bondées, nous préférons l’ombre du parc qui nous rappelle un peu le jardin Romieu de Bastia. En revenant en ville la chaleur tombe sur le port, écrasante. Le café de la maison Casali est déjà un rituel. Le soir, nous dînons avec Jiwon, la nuit tombe vite, des souffles d’air chaud traversent le jardin.

j’apprivoise les espaces

La première image de la Villa Deroze dont je me souvienne est une photo d’Arnaud De la Cotte, publiée il y a quelques années sur son compte FB — une vue depuis la terrasse du deuxième étage. On découvrait le jardin, son bassin vide, les cyprès immobiles, des statues et des balustres. On pensait à l’Italie, et j’ai commencé à rêver d’y venir un jour. Comme on rêve à un lieu qu’on ne connaît pas encore mais qui, déjà, dépose dans la mémoire ses couleurs et ses ombres. Maintenant que j’y suis, tout est plus dense. Les pierres sculptées écrasées de soleil. La végétation. Les ombres. La chaleur. La lumière qui ricoche, s’attarde.

J’apprivoise les espaces. La réverbération du soleil, la découpe nette des arbres contre le ciel. La présence fixe des statues. Nous faisons connaissance avec notre co-résident qui passe ses derniers jours à la Villa, il est en phase d’atterrissage. Le partage des repas est l’occasion d’échanges sur nos projets, c’est une intimité que je n’avais pas prévue et qui me réjouit. Je suis plutôt studieuse. Je reprends la matière accumulée depuis quelques mois. Avec Philippe nous commençons à croiser nos lectures. Je m’échappe du projet le temps de suivre une consigne de l’atelier d’écriture de François. Je commence à croire que je pourrais aller au bout de Corbera. Les filles nous rejoignent pour quelques jours.

Dans la maison, certaines pièces paraissent intactes, figées dans le temps où Gilbert Deroze y vivait. Dans le bureau, les livres, la tapisserie écossaise, des photographies où il apparaît, posées contre un montant de la bibliothèque, un plateau d’échiquier. Le silence y est plus épais. Même sensation dans l’atelier, où s’accumulent tableaux, tubes et pastels, où les pinceaux paraissent en attente d’un geste qui ne viendra plus. Où quatre vingt quatre têtes sculptées nous observent depuis leurs étagères. J’hésite à m’y installer.

Le matin, le carrelage encore frais sous les pieds nus, la lumière s’infiltre par les persiennes, découpée en bandes pâles. Ce souvenir d’enfance, où je rêvais devant les façades closes des maisons bourgeoises. Le soir, quand les fenêtres s’illuminaient, je devinais les plafonds hauts, les tapisseries fanées, les vaisseliers. Parfois, le hasard m’ouvrait leurs portes, une petite fille rencontrée sur la plage m’invitait à goûter dans sa villa, et je pénétrais dans cet autre monde où les voix se feutraient, où la lumière tamisée semblait ralentir le temps. J’en sortais avec la sensation d’avoir effleuré une vie parallèle. Aujourd’hui, la Villa Deroze est ma maison. Pour un mois, j’habite le décor que j’ai imaginé avant d’y entrer. Le jardin, les balustres, l’ombre des cyprès deviennent familiers — et pourtant chaque soir, en fermant les persiennes, j’ai le sentiment de rejouer ce souvenir, comme si l’enfant que j’étais s’installait dans la maison qu’elle guettait à travers ses vitres éclairées.

arrivée Villa Deroze

À l’heure d’écrire le journal, je suis à La Ciotat, dans un quartier excentré sur les hauteurs de la ville, en résidence à La Marelle, Villa Deroze. J’écris ces mots avec une grande joie — mêlée de stupeur. Cela fait presque un an que la chose a été actée, mais il n’y a rien à voir entre imaginer une situation et la vivre. J’ai eu le temps d’en rêver, d’anticiper, de me représenter les jours passés ici. Mais maintenant que nous y sommes — Philippe et moi, pour un mois — c’est tout autre chose : c’est concret, vibrant. Ici, nous travaillerons sur le projet Autour. Mais j’ai aussi apporté un appareil photo argentique, un appareil numérique, et de quoi réaliser des cyanotypes. Je continuerai à suivre l’atelier d’écriture de François, ce qui fera ressurgir, inévitablement, Corbera. J’accepte toutes les surprises qui se présenteront.

Mais avant cela, il y a eu quelques jours passés en Bretagne, où j’ai accompagné Fumie chez notre amie commune, P. Où j’ai découvert les rochers sculptés de l’abbé Fouré. Où D est venu me retrouver sur la plage du Sillon, où nous avons déjeuné, parlé et marché durant des heures, comme le font les vieux amis. Où j’ai visité la maison-atelier d’Yvonne Jean-Haffen, sur les bords de la Rance à Dinan. Puis, les jambes coupées par la fièvre, K.-O. juste avant le départ.

Et puis Marseille si proche en TGV, correspondance pour La Ciotat. Une jeune femme s’asseoit face à moi, elle est montée dans le TER en courant, elle est là, essoufflée, l’entendre chercher son souffle m’épuise. Le jeune homme à côté duquel elle s’est assise, comme pour la calmer, au moins, tu ne l’as pas loupé. J’aurais préféré, répond-elle. En descendant du train, je suis tellement curieuse de la maison que j’oublie de penser à la scène mythique des frères Lumière. Dédale de béton gorgé de chaleur et Sarah souriante à l’arrivée, qui nous conduit jusqu’à la Villa Deroze. La maison est un peu cachée, derrière les pins et les cyprès. Sarah pousse les portes, ouvre les volets, ménage les surprises, nous finissons par l’atelier de Gilbert Deroze où s’alignent, posées sur des étagères le long des murs, plus de quatre-vingt figures en pierres sculptées.

La maison est incroyable, par certains aspects me rappelle Erbalunga. La première chose que je cherche à comprendre, c’est comment le soleil tourne autour. J’envisage d’être la préposée aux volets roulants et courants d’air. Dans la nuit, une porte s’obstine à claquer, les volets hoquètent sous l’effet des courants d’air. Je sens tout l’espace qui se déploie autour de nous. Dès le premier réveil, je devine l’aurore à travers les perforations des volets, je suis montée à l’étage supérieur photographier le ciel. Je sens que le temps ici va changer d’épaisseur — qu’il va perdre sa linéarité, s’élargir.

Nous décidons de descendre voir la mer, d’approcher la ville. Je devrais me méfier de Philippe, de ses premières marches exhaustives. C’est plus fort que lui. Nous rentrons un peu fatigués par les huit kilomètres sous le soleil, nous promettant de faire un peu plus attention la prochaine fois à l’horaire de départ et à trouver un itinéraire plus ombragé. Je retourne visiter l’atelier, observant les visages de pierre. Une semaine prise comme dans une boucle, dans la contemplation lente et répétée de tous ces visages sculptés.

presques dansants, joyeux

En pèlerinage, retrouver le vert bleu gris de la Manche à Blonville. Cela fait plusieurs années que nous ne sommes pas allés dans le Cotentin. L’air iodé me fait l’effet d’un rappel : Edenville me manque. Nous devons rejoindre Cabourg pour un déjeuner de famille. Avec Philippe, nous partons un peu plus tôt, pour voir la ville avant l’arrivée de la foule des dimanches. Nous marchons sur la promenade Marcel Proust. Par curiosité, nous regardons le prix qu’il faut payer pour dormir dans une chambre inspirée de celle qu’il occupait, il y a plus d’un siècle. Quatre cents euros la nuit pour une illusion. Et la vue sur la mer. La mémoire ne se monnaye pas, je préfère marcher. Imaginer ce qu’on ne voit pas derrière les façades des villas que nous découvrons dans les avenues de la ville. Ce que je faisais enfant dans le Cotentin : inventer des vies derrière les murs.

Il ne se rend pas compte que là, assis devant son restaurant, regardant fixement la route, son visage est fermé. Il ne se rend pas compte que la barquette en plastique remplie de terre qu’il a posé sur la table en guise de cendrier, dans laquelle il a déjà écrasé une dizaine de cigarettes nous soulève le cœur. Il ne se rend pas compte que la fumée lui revient au visage, qu’elle lui plisse les yeux, qu’on dirait qu’il est en colère, ou fatigué, ou les deux. Il ne se rend pas compte que son expression fait peur, qu’elle nous tient à distance, qu’on préfère passer son chemin et oublier ce qu’on voulait.

Je vais au Grand Palais pour voir mon amie Céline performer au cœur de Cercles, un atelier recherche chorégraphique imaginé par Boris Charmatz. En sortant du métro j’avais faim mais à cette hauteur de l’avenue des Champs Éysées il n’y a rien, seulement des perspectives immenses. J’aperçois un kiosque, je commande un hot dog gratiné. Je vais m’asseoir sur les marches du Grand Palais, il y a autour de moi le public qui vient pour la danse et je mange mon hot dog dégoulinant de sauce moutarde, je ne suis pas raccord. Philippe me rejoint, nous entrons dans la nef et nous assistons médusés à l’atelier spectaculaire. Deux cent danseurs, des amateurs, des professionnels, des corps singuliers, de tous les âges, de toutes corpulences. Réunis à l’intérieur d’un cercle, ils répètent une chorégraphie mouvante, qui se construit sous nos yeux. Elles et ils sautent, courrent, frappent, grimacent, s’enlacent, lèvent le poing, une langue est en train de naître. Ils reprennent des boucles sous la direction de Charmatz qui leur réclame plus de présence encore. Les corps occupent tout l’espace, des gestes singuliers nous racontent des histoires de peur et d’amour, l’énergie des danseurs nous traverse. La musique de Meute participe à la transe. Nous ne dansons pas, mais nous sommes dedans. Il y a des entrées, des sorties, chaque mouvement nous révèle de nouveaux corps, de nouveaux visages. Nous sommes rentrés à la maison porté par l’energie reçue sous la nef, presques dansants, joyeux.

Je retrouve Anne Savelli au pied de son immeuble. Nous allons arpenter l’avenue Secrétan, sur les traces de Jacqueline, son ancienne voisine. Jacqueline lui a raconté, lors d’une interview, tous les lieux — cafés, boutiques, cinémas, écoles — qui existaient déjà dans son enfance, ceux qui ont disparu, ceux qui n’ont presque pas changé. Anne me les fait decouvrir, comme on déroule une carte vivante, appuyée sur les souvenirs de Jacqueline. Je prends des photographies pour garder une trace de ces lieux au présent, ces lieux qu’Anne s’apprête à quitter. L’exercice me plait. Souvent je pense à Corbera, immobile, en suspens, sans témoins. L’avenue si petite et discrète. Rien qui puisse attirer l’attention, rien qui puisse prétendre à l’histoire. Et pourtant.

présences intrigantes

Le tarmac, la Citadelle, les litres de glaces achetés chez Raugi, la route du cap, la maison familière, la première aurore. C’est le douzième voyage à Erbalunga, toujours cette même dernière semaine de juin. Les premières fois je partageais timidement cinq jours avec mes amies, puis la semaine, désormais le voyage inclue deux week-ends, me voilà à passer dix jours ici, avec cette année l’espoir de consacrer plus de temps à l’écriture.

Retrouvailles avec M. Nous buvons un café sur la terrasse de la maison de mon amie. Nous tentons de recomposer cette époque dont nous n’avons l’une et l’autre qu’une mémoire parcellaire. Des bribes, des noms, des images. Soudain je me souviens d’un sujet d’arts plastiques, paysage vu du ciel. Elle me regarde en riant, tu te souviens vraiment de tout ! Je souris, mais je ne suis sûre de rien. Nous parlons d’aujourd’hui, souvent elle élude mes questions, parle moi de toi. Après son départ, penser à comment enfant, on se choisit entre semblables, sans le savoir. Elle était joyeuse, toujours prête à faire rire. Maintenant je sais ce que cette joie cachait, ce qu’elle protégeait, l’enfance pas si légère.

Cette année Nina passe le DNSEP à La Villa Arson. Il se trouve que, souvent, nos séjours tombent pendant les périodes d’examens de nos enfants : brevets, bacs, résultats d’admissions. Nous nous en éloignions, à dessein peut-être, nous félicitant de notre audace. Cette fois pourtant, je suis tout près d’elle, géographiquement — je ne l’ai jamais été autant lors d’une épreuve. Je lui envoie de courtes vidéos de la mer, je me demande si les pixels lui transmettent l’apaisement que je ressens quand je la regarde. Son appel joyeux, l’échange avec le jury a été riche, la mention qu’elle n’avait pas imaginée. La fierté et la joie.

Rituels photographiques, la silhouette du village, les apparitions disparitions d’Elbe à l’horizon, les lumières incertaines, les persiennes, les roches sous l’eau transparente, les aloès. J’ai oublié l’albizia, sur le parking à gauche de la maison. Je découvre qu’il a été fendu dans sa hauteur, le tronc arraché, sa forme disloquée. Je reste là un moment, à fixer ce qu’il est devenu. Il est méconnaissable au point que je doute de son emplacement.

Une mésange égarée dans la maison, un dauphin à l’horizon, un milan qui frôle majestueusement la terrasse, dans la nuit deux points lumineux sur le sol, des lucioles sont entrées dans la chambre. Présences intrigantes et féériques.

La place s’ouvre en éventail devant le port. Une terrasse géante, une accumulation de tables où on se montre. On étale les bijoux, les robes sont longues, parfois même dorées, les lunettes noires. Les cocktails colorent les verres, la boisson fait écran. Les conversations flottent, je n’entends rien. On imagine le vide en hiver, le vent qui traverse la place nue. 

C’était bien elle. Déjà elle frayait à travers les tables, avançait lentement, regard lointain. Elle était là avant nous, assise face à la mer tournait le dos au tumulte. Aucune de nous ne l’avait remarquée. On l’a appelée, on a levé les bras, les verres. Elle a tourné la tête, a composé un sourire — poli, suspendu — elle s’est approchée. Il y a de l’ambiance ce soir, c’est fou ! Elle a acquiescé, oui c’est beau cette musique. Déjà son regard glissait ailleurs, par-delà nos visages, vers la mer. Elle était là sans être là. Une gêne. Mon cœur se serre. On pousse une chaise, on rit un peu trop fort pour effacer le flottement. On sourit, on manifeste l’envie d’agrandir le cercle. Elle fait semblant d’hésiter, formulant doucement ce qu’on devine déjà, J’avais juste envie de boire un Spritz face à la mer, j’étais assise là-bas. Sa main désigne vaguement l’autre côté de la terrasse. On comprend que c’est trop tard, trop plein, trop léger. On tente de la retenir mais déjà son corps dit non. Une autre fois. Elle évite de nous regarder trop longtemps. Et déjà elle s’éloigne.

Remontant de la crique vers la maison, à l’endroit ou les roches cèdent au jardin, je la vois glisser, épaisse et sombre, je sais que c’est une couleuvre, que je l’effraie sans doute, mais ça n’empêche que je reste sans bouger plus d’une minute avant de reprendre la montée. Je pense à ma grand-mère que j’avais interpelée petite — désignant un serpent sur un chemin de Campile, je me serais exclamée oh un baton qui marche, provoquant malgré moi l’évanouissement de ma grand-mère.

Je regarde les températures annoncées sur les sites météo dix fois par jour en espérant les voir baisser. Écrivant cette phrase, je me demande si je ne l’ai pas déjà écrite l’année dernière.

En étau entrant dans la ville depuis le cap. À gauche, le port, les ferries criards en attente, une file de voitures à l’arrêt. À droite la géographie terne, le petit centre commercial, la ville étagée en blocs, la découpe géométrique des balcons. Sur le visage, le bras à la portière le soleil tape trop fort déjà. Le lourd clocher de Notre-Dame de Lourdes qui semble chercher une place dans le décor. Puis la zone commerciale, paysage défiguré depuis trop longtemps. Puis les corps rangés dans les chaises moulées de l’aéroport. Les tentatives d’échapper à l’attente, mastiquer des sandwichs triangulaires, remplir les cases de mots fléchés, fixer l’écran du téléphone. On regarde maintenant des séries entières sur cinq pouces de verre, casques miniaturisés dans les oreilles. Chaque siège contient son isolement. On observe des petits drames familiaux. Puis on entend la voix de l’hôtesse, capable de convoquer une foule. Sur le tarmac un petit avion dans la lumière dorée me fait penser aux photos algériennes de Slimane.

maintenant je sais qui vous êtes

Dîner avec Gracia et Erika. Quand nous sortons du restaurant la nuit est tombée, je signale l’Ange de la Bastille à Isabelle et Anh Mat. Souvent je l’ai photographié mais jamais depuis le square du boulevard Richard Lenoir, de nuit, à cette distance. Je le photographie cette fois pour me souvenir d’Anh Mat le cadrant, de son émotion, sans doute est-ce la première fois qu’il le voit.

La bande des quatre, quai de Seine, photo @Anh Mat

Dernière soirée à Paris pour nos ami.e.s, nous allons dîner dehors tous les quatre. L’air est délicieux, le temps presque suspendu. Nous marchons le long du bassin de la Villette, dans ces lieux que nous connaissons par cœur et qu’Anh Mat reconnaît, familiers pour lui aussi à force de les avoir vus filmés par Philippe. En rentrant Isabelle se remet à dessiner, dès qu’elle le peut, elle dessine, cela me fait penser aux filles. Il y a déjà une pointe de nostalgie et des promesses de retour.

Au revoir émus, ce sont eux qui fermeront la maison. Dernière séance de gravure aux Arquebusiers, c’est une semaine de dernières fois. Je réalise que je n’ai pas fait le reportage escompté, et à l’arrache, je photographie quelques détails de l’atelier. Le sentiment de trop tard. La lumière crue des néons, le soleil trop fort, la disposition des lieux — rien ne se prête vraiment aux images. Je n’aurais pas même gouté un fruit du nefflier sur lequel donne la fenêtre de la salle d’encrage. En rentrant je trouve les trésors d’Isabelle dispersés dans la maison. Ses mots si émouvants, j’étais venue pour visiter Paris mais maintenant que je pars, je me rends compte que la chose la plus importante durant ce voyage c’était vous, maintenant je sais qui vous êtes.

J’essaie d’organiser la visite de L aux archives du SHD de Caen, pour qu’il photographie en haute définition le portrait de mon grand-oncle. J’explique à mon interlocuteur ce que représente cette photographie pour moi, je demande si un ami peut accéder au dossier, comment prendre rendez-vous. L’adjoint administratif principal 2e classe, me répond gentiment qu’il va me faire une fleur, qu’il va faire revenir le dossier d’Antoine, qu’il va la prendre lui cette photo, en 600 DPI si ça me va. Il ne faut pas que je sois trop pressée, il entend sans doute l’exaltation dans ma voix . Dans l’heure je reçois la photo. Le grain du papier, la rouille de l’agraphe, l’épaisseur des cheveux, la fibre de la laine, tout est là, intact, palpable.

Dans l’avion je suis frustrée, je n’ai pas pu m’asseoir près du hublot. À l’approche, alors que nous survolons la lagune, tout remonte, les images en vrac, les plus solides, les pins, les pelotes de mer, le café dans les verres fumés, les cigarettes de ma mère, le cuir noir des sandales. Et maintenant s’ajoutent d’autres choses, que j’invente et que je crois, mes grands-parents jeunes à Bastia, leurs corps dans l’ancienne rue Droite, des gestes avant moi, des voix que j’entends sans les avoir jamais entendues. Et chaque voyage, chaque atterrissage ravive cette chose sans nom, c’est incontrôlable, ce qui avant s’apparentait à de la peur, c’est maintenant une joie intense emmêlée au chagrin, pertes et retrouvailles, souvenirs inventés et rééls, tout ce qui revient malgré moi.

Premier matin, l’aubade monte du dehors, lointaine. J’hésite à me lever. Dans le demi-sommeil remontent par vagues les marches tièdes d’une maison de village, les pierres usées sous les pieds nus, le sel sur la peau, la poussière blonde de l’été. Je reste encore un peu, les yeux fermés, le corps engourdi par la nuit. Quand je me décide enfin, le soleil est déjà au-dessus de l’horizon, réchauffe le bleu du ciel, l’air est tiède, poreux, traversé de lumière. Le jour est là, sans hésitation, tout entier, comme si rien n’avait jamais été quitté.