ça ne les sauvera pas de l’oubli

En terrasse, les deux hommes sont assis à des tables différentes — peut-être même qu’il y a une table entre les deux mais ça n’empêche pas leur discussion ni leurs corps tendus l’un vers l’autre.

De nouvelles tentes apparaissent dans le paysage, posées sur les trottoirs. Celle devant l’école des Écluses Saint-Martin, disparue le lendemain, retrouvée devant la Maison de l’Architecture, ça ne me surprend presque plus. Cette résignation m’effraie.

La masse grise presque sous mes roues, je ne comprends pas tout de suite que c’est un cadavre de rat, pour l’éviter je donne un coup de guidon, perte d’équilibre, frissons de dégoût et peur rétrospective. Le type s’arrête devant des graphes féministes découverts la veille sur le trottoir devant l’ancienne école des filles. J’apprécie le temps qu’il prend pour les lire.

La porte cochère refuse de s’ouvrir, je demande à la jeune fille devant moi si elle a le bon code, elle habite bien là ? elle pourrait peut-être appeler quelqu’un ? — on vient de me voler mon portable, elle fond en larmes, mauvaise journée hein ? Je la rassure, nos immeubles communiquent, je lui propose de faire le tour avec moi, je pourrais la faire entrer dans sa cour par l’arrière, je déleste ses bras trop chargés, elle me remercie.

Visionnage des films envoyés par mon cousin, la qualité est médiocre, mon oncle a filmé en VHS la projection de ses 8mm sur un écran, il commente les images en les filmant, s’emmêle dans les prénoms, situe l’action, Ah ça c’est la maison des Maillard à Porto-Vecchio. Ma mère se maquille, autour d’une table au dehors il y a mon frère absorbé au dessus d’un cahier, crayon en main, un oncle, des cousins, ma sœur joue assise au milieu de la table, mon père s’approche, se penche par dessus l’épaule de mon frère. Sur d’autres plans plus tardifs je souris sous les pins de La Marana, remontent des souvenirs de petite enfance.

Je sors mon vieux plan de Paris, le Michelin offert par Jacques en 1985, le dos est maintenu par un scotch jauni, les coutures cèdent, à l’intérieur des gribouillages, sur la page NOTES : samedi 5 avril 1986, très fatiguée, vivement dimanche ! J’avais seize ans, cette fatigue me fait sourire. Certaines zones de la villes sont indiquées secteur en travaux, le 104 est encore pompes funèbres municipales. Je ferme les yeux, plante mon doigt au hasard, les Buttes Chaumont, on connaît par cœur, mais à la sortie nord, le cimetière de la Villette, je n’y suis jamais allée.

Il y a dehors une belle lumière dont je ne profite pas parce que je veux écrire un peu. Impression que mes samedis se ressemblent tous. J’écris à G, on est folles de laisser le soleil briller sans nous. Alice me console, m’apprend le nom de la saison de ma naissance au Japon, le blé pousse sous la neige. On s’approche du tas d’objets abandonnés au coin de la rue en quête d’un trésor, d’un objet à sauver. M ne supporte pas de voir ces photos abandonnées, je partage son désarroi, je les photographie, ça ne les sauvera pas de l’oubli.

arriver sans repartir

La nuit inachevée, perturbée par le faux départ de Nina, puis les gestes du voyage, l’avion retardé, la fatigue. Dans la zone d’embarquement d’Orly, je photographie les enseignes, les messages publicitaires en pensant à la proposition d’écriture de François Bon. À Porto, tout parait plus fluide, devant la porte de notre immeuble Ricardo nous fait un petit signe de la main, nous grimpons les quatre étages, l’appartement donne en partie sur la rue, il y a face au notre un immeuble en travaux, des toits, une grue, un palmier.

On traverse la ville jusqu’au fleuve. Je suis surprise par l’agitation, la densité, on tente d’échapper aux touristes, on se heurte aux chantiers, on prend des repères, on entre dans les églises, on se bat avec la lumière. Dans la ville, beaucoup d’immeubles abandonnés, abîmés. Retrouver ici quelque chose d’Athènes, et de Naples, le linge pendu, ce parfum de lessive. La terrasse du café de la rua Santa Catarina, deux filles chantent avec leurs musiciens, leurs voix sont belles qui se mêlent, on resterait des heures. Le soir Nina nous rejoint enfin, j’embrasse ses joues tendres.

À la Fondation Serralves, l’exposition de Rui Chafes, Cheval sem Partir — Arriver sans repartir. On entre dans l’obscurité d’une première salle, mes mains se tendent, tâtonnent sur ce que je crois un mur — C’est moi là, maman. Dans le silence et le vide absolus des ombres se révèlent. Il me faudra du temps pour me débarrasser de cette sensation d’oppression, d’un corps rapetissé. Le parc du musée est magnifique, difficile de photographier l’immensité des arbres à l’horizontale. Le sursaut de joie quand dans la perspective de la rua de Diu on découvre un reflet sur l’océan, La puissance, la lumière, la mousse d’écume sur le sable, je n’aime rien autant que regarder la mer.

Praça de la República, ils sont là chaque fois que nous rentrons, quatre hommes qui jouent à la Sueca sur le même banc. Pour s’asseoir en équipe face à face ils ont posé une planche à la perpendiculaire du banc, je me dis qu’ils doivent garder leur calme pour ne pas déséquilibrer l’installation. Autour, toujours leurs trois amis qui regardent, parient sur qui remportera le pli.

Pluies diluviennes, on court d’auvents en auvents, on ne trouve pas de place dans les cafés, on finit par renoncer à prolonger l’exploration de la ville. Le soir nous regardons La Notte, j’avais tout oublié du film, mais la déambulation dans la ville, l’architecture, Mastroianni, les silences, le noir et blanc, tout est lent et magnifique, tout donne envie de filmer.

Réveillée dans la nuit par un orage très violent. On visite l’église de la Miséricorde et son musée désert, un luxe. S’obstiner à filmer et photographier la ville sous la lumière grise, Nina aime, ça lui rappelle Berlin. Les draps suspendus aux fenêtres oscillent sous le vent, ils me font l’effet de fantômes. Dans le jardin du musée Soares dos Reis je ramasse des camélias abîmées par l’orage, gorgées de pluie, je serre leur densité fraîche. Le soir nous profitons d’une dernière terrasse, sangria, chorizo grillé, on ouvre nos parapluies, il faudrait que là s’arrête le temps.

J’ai d’abord cru à de la buée sur les vitres. Je fais coulisser la fenêtre, le voile opalescent est toujours là, un brouillard comme je n’en avais jamais vu en ville — la ville continuait à se dérober. Le temps de fermer les valises le brouillard s’est dissipé, je regrette de n’être pas sortie sur le moment pour le photographier. Nous visitons le cimetière de Lapa sous un bleu éblouissant. On prend un café tous les quatre, on pose les lignes d’un projet à mener ensemble. On raccompagne Nina à Trinidade, on meuble les quelques heures entre nos avions, on traverse les mêmes places, les mêmes rues, elles sont méconnaissables sous la lumière crue.

le vent porterait ta voix

Les vases communicants, épisode 5. Merci à Milène Tournier pour le partage et la confiance.

le vent porterait ta voix (images Milène Tournier / texte et voix Caroline Diaz)

C’était une obsession de ne plus entendre les oiseaux, de ne plus observer leurs murmurations héroïques, mais le vent porterait ta voix. C’était traverser le jardin des fleurs vivantes, des fleurs blanches et droites, une armée de fleurs qui nous tendaient les bras. On aurait dit qu’elles voulaient danser et s’étonner d’être là avec le vent. D’autres voix sont venues, qui se détachaient de nous, défiaient le temps. C’était des mots tremblants comme des nuages trop légers, des nuages en forme de souvenirs. C’était s’approcher de la ville, de ses présences fragiles, arpenter l’abrupt, se faire croire au vivant quand les corps toujours se dérobent. Affronter les pensées périphériques, le souvenir de tes mains, la course des rêves et le vent qui porterait ta voix. Tes déclarations en forme de cœur | de corde au cou | de noyade. La lumière tomberait comme une plume et ferait croire au silence

et les mots de Milène sur mes images :

boulevard des Amériques

Granville 2018 – Source : Atlas des Régions Naturelles – https://www.archive-arn.fr

un oursin géant posé sur l’herbe — depuis le drame de Juigné-sur-Loire tous les enfants devaient apprendre à nager. dans la cabine exiguë elle doute, ses orteils se rétractent sur les mosaïques blanches. le parfum de chlore ne la dérange pas, elle a même une certaine attirance pour cette odeur, sa mère utilise souvent de la javel à la maison, c’est presque réconfortant — mais le polyamide brillant du maillot qu’elle enfile pour la première fois l’oppresse, comme les sous-pulls qu’on s’entête à lui faire porter, toujours l’impression que le vêtement étriqué va lui arracher les oreilles quand elle l’enfile, que le corps ne peut pas respirer en dessous. et le rouge vermillon d’où s’échappent ses jambes trop maigres est beaucoup trop voyant qui fait ressortir les marbrures de sa peau. les cheveux même coupés courts sont tiraillés par le latex du bonnet trop serré. les voix des camarades montent en échos de cathédrale. elle entasse les vêtements dans le panier en plastique, les chaussures calées au fond, chaussettes en boules âcres dedans, la culotte elle la cache à l’intérieur d’une jambe du pantalon. novembre c’est pas un mois pour aller à la piscine. elle fait basculer le loquet qui ferme la porte de la cabine, ne s’attendait pas à sa chute brutale, sursaute. pousse la porte du bout des doigts, accroche le panier dans le vestiaire au milieu des autres. maintenant elle se dirige vers le bassin, ses pieds suivent une ligne de carreaux noirs. les épaules en dedans elle grelotte à sentir sous les pieds le sol froid et humide. le truc qui la rassure c’est que nager elle a appris durant l’été. il y a toujours son pied droit qui refuse de se mettre en dehors quand elle nage la brasse, les allers-retours à marcher façon Charlot le long du bassin du club Mickey n’y ont rien changé. mais elle sait nager. elle abandonne sa serviette fanée sur le banc carrelé, se glisse derrière ses camarades. elle approche du bassin, son pied droit se déforme sous l’effet d’une crampe. debout sur le plongeoir elle fixe la lumière qui filtre à travers les hublots du coquillage géant, se perd dans la vibration turquoise. Allez, le cri du maître nageur rompt sa rêverie, l’eau vient pincer les sinus, ce n’est pas désagréable

Merci à François Bon d’avoir proposé aux membres du Tiers Livre d’aller explorer l’Atlas des Régions Naturelles, d’Eric Tabuchi et Nelly Monier où j’ ai retrouvé ma piscine d’enfance.

erreur de destinataire

Fumie m’écrit du Japon, J’aimerais te demander une correction de la langue française… Elle expose prochainement une artiste textile, il y a beaucoup de motifs papillons, l’artiste a pensé à La chasse aux papillons, Fumie s’inquiète, chasse c’est un peu dur pour des papillons, elle propose À la recherche des papillons, un clin d’œil à Proust, qu’en penses-tu ? Quelques heures plus tard, sur le chemin des Buttes Chaumont découvrir les troncs d’ arbres graphés d’un mot, papillon.

J’extrais le bloc Kundera de la bibliothèque, six folios hérités de ma mère au moment où elle décide de retourner en Corse. Je regarde les titres, lis les quatrièmes de couverture, reste indécise. Penser qu’elle les a lus me suffit. Pourtant impossible de me souvenir d’elle lisant, à part quelques fois allongée sur son lit. Ce qui me revient toujours c’est l’odeur de la cigarette mêlée à son parfum et sa façon de parler des livres, de leurs auteurs, sa parole toujours définitive.

Au cours de gravure, autour du café on évoque le goût des biscuits de nos goûters, J sourit, Moi je n’avais pas de goûter, c’était la guerre… Mais enfin tu as quel âge ? Quatre-vingt-cinq. Je lui demande si elle a des souvenirs de cette époque, oui elle vivait à Lyon, elle se souvient que lors d’un bombardement sa mère l’a emmenée sur les bas-ports où elles se cachaient parmi les Allemands qui s’y réfugiaient, Ils n’allaient quand même pas bombarder les leurs. Elle me touche, cette vigueur malgré les années, une familiarité, peut-être son âge, celui qu’aurait Annie aujourd’hui.

Cherchant des photographies réclamées par Nina je trouve une pochette, gens de Montgeron. Parmi les portraits des anciens élèves cette photo d’Anne-Marie à genoux dans le cloître de Santa-Croce, son Rolleiflex à bout de bras elle photographie le clocher de l’église. Cette photo je l’ai cherchée en vain au moment de sa disparition, elle convoque le souvenir des pâquerettes qui se tortillaient comme des flammes sous le soleil d’avril. Me revient le dernier rêve de la nuit où se rejouaient les funérailles d’Anne-Marie.

A-M Garat, par Ph Diaz, Florence, 1986

Au moment où je me décide à rentrer il s’est mit à pleuvoir, ça me dissuade un temps, T me dit c’est rien que de l’eau, je me décide pour un vélib, rouler tout doucement, attentive au bruit de la roue fendant l’eau. L’air est trop doux, des trombes d’eau et des éclairs, je redouble de prudence, renonce à chantonner.

Un endroit fragile entre l’éveil et le sommeil où je ressasse toujours les mêmes images, les mêmes mots. La question du roman posée par une éditrice, qui m’indique où je ne veux/peux pas aller.

J’écris avec l’application notes du téléphone, j’envoie les notes sur mon ordinateur par sms. En tapant mon numéro je me trompe sur le dernier chiffre, mes fragments arrivent sur le téléphone de quelqu’un que je ne connais pas — idiote, je ris. Quel effet cela produira sur l’inconnu.e ? M’excuse aussitôt — erreur de destinataire, désolée — le message apparait comme lu, me prends à rêver d’une réponse, dresse le portait de l’inconnu.e, m’en veux de m’être excusée trop vite, ne lui ai même pas laissé le temps de l’intrigue.

soleil rayonnant

Dans le train retour filmer les rayons du soleil à travers les arbres, se demander si la première représentation du soleil rayonnant venait de ce qu’on l’avait observé à travers des feuillages ou des nuages — vanité des questions du dimanche soir, soupçonner la chaleur, le ventre lourd du repas familial, et le bercement du train.

Il a flatté la selle du vélo comme il l’aurait fait avec un cheval, me reviennent un visage d’enfant, un sourire, le regard brun de Laurence, l’accent italien de son père qui bricolait au jardin, les cordes nouées autour des guidons que nous agitions comme s’il s’agissait de rênes.

Dehors c’était un fracas terrible, pourtant le ciel continuait à se rayer de traînées de condensation. J’ai pensé au voyage à venir, ça me parait tout à fait irréel, nous quatre, dans une ville que nous ne connaissons pas.

Le jour tombe, sur les trottoirs humides des reflets de feux de signalisation, d’enseignes pharmaceutiques, quelques feuilles mortes, l’air chargé d’une douceur presque lourde. On marche vite, les terrasses sont bondées, on attrape des regards, des bouffées de vapeur sucrées, des ambiances changeantes, notre mouvement ressemble à une fuite, j’espère croiser un regard, un visage connu, rien.

Dès le départ elle a su, elle a joué à poser des questions, ce que ça voulait dire méditerranéen… Il n’a qu’un seul vin rouge mais délicieux, Il vient d’où ? Je vous demande parce que je suis libanaise — je souris, je fais la même chose quand je rencontre des Corses. Au moment de servir le café, le garçon de salle bien plus âgé que le patron, en inclinant légèrement la tête et avec beaucoup de douceur, Do you want sugar ?

Entre deux sommeils je pensais au projet endormi, je sais qu’il faut arrêter d’y penser, revenir à écrire. Au matin en lisant Gracia sur l’exil, je réalise combien les retours malgré le temps, les deuils, ne m’ont jamais semblés aussi nécessaires, comment mon lien — ou comme je l’écrivais à Gracia peut être celui que je porte hérité de la famille — à la Corse s’est révélé par l’absence.

Je finis le montage pour les prochains vases communicants avec Milène, réjouissances, plonger dans les archives, relier des lieux, des lumières. Beaucoup d’abstraction dans les plans même s’ils sont pour moi chargés de sensations, comment va t’elle les recevoir ? L’impatience déjà de découvrir ce qu’elle va projeter. Le moment où j’hésite à conserver ces images pour ma propre écriture est sans doute celui que je préfère.

me rapprocher d’elle

Dans la chambre louée chez l’habitant pour le week-end, je referme ma valise, goûte l’impression fugitive d’être une autre. Des tartines beurrées et un café serré en terrasse près de l’hôtel de ville, ça me semble un luxe, puis rejoindre Arnold et Nicolai au musée des Beaux Arts. Devant le Campo Vaccino peint par Paul Bril, les garçons tentent de me rappeler la géographie de Rome, dont je ne garde que des images fragiles.

Je déroule triomphante le papier de soie qui emballe les outils de gravure achetés tout à l’heure quai de Montebello, caresse le bois vernis, le métal. Je rêve que l’effet sera le même qu’avec l’appareil photo — ce qu’il a changé dans ma pratique, mon rapport à la ville, au temps même. Est ce que chaque outil réveillerait un même désir ?

Jane — l’américaine — a bien reçu la carte achetée rue Monsieur le Prince, elle m’écrit — I want you to know that if you decide to come to Tampa sometime, I will give you a personal tour. Si les ciels photographiés par François Bon cet été m’ont fait forte impression, si l’idée d’approcher Key West comme mon père l’a fait en 1952 est tentante, j’ai toujours une résistance à l’idée d’aller en Floride.

Deux groupes de boulistes se partagent un terrain du boulevard Richard Lenoir. Un des deux groupes, d’une moyenne d’âge peut-être un peu plus jeune, a allumé une enceinte, Highway to hell. Ça surprend, pas raccord avec le flegme que j’ai toujours associé à la pétanque, sans doute de l’avoir vue pratiquée sous les pins en Corse.

En apprenant la nouvelle, l’émotion. Me revient la découverte de La place, au lycée en 1985 — la lecture qu’en avait fait Anne-Marie Garat, comme leurs parcours me semblent reliés. Savoir ce que je dois à Une femme, Les années, livres de chevet durant l’écriture de Comanche.

Devant la fromagerie l’attente, l’homme devant moi chante, je le trouve d’abord étrange, le menton légèrement rentré, ses yeux fixés vers la vitrine, l’oscillation du corps. J’écoute, ne reconnais pas le chant, il reprend plusieurs fois la même phrase, il parait enfermé dans les paroles, comme s’il en cherchait le sens, peut-être qu’il répète, l’étrange glisse vers le beau, Si vous me disiez que la Terre à tant tourner vous offensa…

Xavier évoque son rapport à Modiano. Au début des années quatre-vingt les livres alignés dans la bibliothèque de sa mère, leurs tranches particulières — à cette époque elle commandait chez France Loisirs. La lecture est venue bien plus tard. Ça m’a rappelé que cette semaine j’ai plusieurs fois regardé le bloc Kundera, quatre titres tout en bas de la bibliothèque des toilettes, Kundera en folio, auteur que ma mère dévorait à cette même époque. Je n’en ai jamais ouvert un seul, et si je le lisais aujourd’hui je crois que ce serait plus une manière de me rapprocher d’elle.

je lui offrirai ma joue

Les vases communicants, épisode 4. Partage avec Jeanne Cousseau.

je lui offrirai ma joue (images Jeanne Cousseau / texte et voix Caroline Diaz)

Elle m’avait dit tu vas voir, ça va te plaire, c’est une île, tu vas t’y retrouver. Ça m’a fait sourire et je suis venue. j’aurais préféré que le soir tombe moins vite, un de ces soirs mauve, infini, qui encre le tremblement des herbes et des vagues, un soir tendre qui enveloppe l’instant, dérobe la peur, caresse la frondaison des pins. Un soir qui nous lierait au monde — je lui offrirai ma joue. J’aurais aimé comme eux faire semblant de savoir, et les suivre, avoir cette même assurance. Comme eux faire semblant d’y croire — partir au bout du monde. J’aurais collé l’oreille aux rails comme je le voyais faire enfant dans les westerns. J’aurais écouté le vent. Mais les voies restaient froides, hostiles, les rails reflétaient un ciel laiteux. J’allongeais le pas, le sol se dérobait encore. Je me souvenais de quais de gare déserts, de silences surnaturels. J’attendais la pluie, le vent brassait les haies frileuses — était-ce le vent ? Quelque chose se déplaçait, pareil au souvenir d’un lieu d’enfance qui aurait changé d’échelle. La nuit je m’accommodais à la brillance des vagues. J’écoutais le battement fragile d’une phalène prisonnière des rideaux. Je remontais le temps. Je cherchais ton visage. Je tombais. On se retrouvait là entre les murs dénudés d’une maison qui n’était pas la nôtre. Au cœur de la défaite, du désordre, des béances. On cherchait des révélations, des traces nouvelles dans le fouillis de pierres. On soulevait la poussière pour la voir danser dans la lumière électrique. On tentait l’inventaire des absences. On tentait de se reconstruire autour du silence. Rejaillirait la nuit — je respire son grain tiède, je cherche un réconfort passager, j’allume une cigarette. Je guette les airs folâtres et les spectres, je ne suis plus très sûre de vouloir savoir. La lune se lève, elle joue derrière les arbres, elle m’obsède d’un grand sourire blanc, elle me fatigue — je lui offre mes paupières. Maintenant je m’éloigne, j’oublie la mer aux scintillations heureuses, j’oublie les vagues qui se brisent, j’oublie l’heure bleue, les secrets échangés comme des pierres blanches. Je pense à la dérive des nuages dans l’obscurité, leur manière de fondre lentement dans le soir.

et les mots de Jeanne sur mes images :

 



il faudrait qu’on me prenne par la main

La fête, je filme les gens qui dansent, la nuit, le relais de chasse éclairé en bas du domaine. Je danse avec mes filles. On chante, plutôt on hurle. Au matin découvrir que les statues du parc sont en plastique. La petite bande trop heureuse de se retrouver décide de passer une semaine à Coaraze cet été, on repart avec cette joie au cœur.

Je prépare le voyage pour le sud ouest, fais l’étrange constat qu’en huit jours j’aurais assisté à un mariage et des funérailles, et que chacune de ces célébrations ont lieu pour la deuxième fois.

Dans ma boîte mail la publicité d’une compagnie aérienne pour l’Algérie, En quête d’évasion ? L’Algérie vous tend les bras — ce dépaysement garanti je vois bien que je n’y suis pas prête, qu’il faudrait qu’on me prenne par la main. Ce que j’attends de l’Algérie c’est tout sauf un dépaysement d’ailleurs. Je parle d’attente, mais quelque chose est retombé, il faudrait reprendre les conversations.

Avec Céline, premier voyage professionnel depuis bien longtemps. À Orthez nous travaillons à de nouveaux projets chez notre éditeur de torchons. Je suis émue de découvrir les métiers à tisser, les bobines, retrouver l’ambiance particulière de l’usine, cela me rappelle le premier boulot à Sedan. La solitude de la chambre d’hôtel au milieu de nulle part, depuis la fenêtre qui ne s’ouvre pas la piscine tremblotante sous la pluie. Nous retrouvons B pour le dîner, il nous raconte comment il s’est pris au jeu en reprenant la boite familiale, la mise en place des horaires à la carte, les repas offerts deux fois par semaine à tous les salariés, les nouveaux métiers à tisser, la traçabilité, l’authenticité des labels, son enthousiasme est réel, il me réconcilie avec l’entreprise. Au retour du dîner sous l’éclairage électrique la piscine prend un air mystérieux.

La grève SNCF nous oblige à quitter un peu précipitamment le Béarn, nous arrivons à Bordeaux de jour, prenons nos marques, profitons des lumières fantastiques de fin de journée, ciels lourds sur pierres illuminées par le soleil qui descend. Dans la nuit, j’entends le moteur d’une voiture, le plafond s’anime, les perforations des volets traversées par les phares. Je n’ai pas le temps de m’extirper du lit, d’attraper l’appareil photo. Je guette les bruits au dehors, je n’ai aucune idée de l’heure, j’entends à nouveau un moteur, attrape le téléphone pour filmer, le plafond reste obscur. Je me demande si l’image était réelle, j’essaie de retrouver le sommeil mais l’idée de filmer le plafond m’entête, mes paupières s’alourdissent, je loupe une nouvelle projection, j’abandonne.

Les deux plaques au coin d’une rue des Chartrons, Impasse Guestier, en-dessous Voie non classée — c’est le titre du premier livre d’Anne-Marie que j’ai lu. J’imagine que c’est ici qu’elle a vécu enfant, m’amuse de ce hasard. On me dira que dans le coin Il y en a quelques unes de ces impasses. Céline repart sur Paris, je rejoins A pour un verre, nous n’avons pas besoin de nous dire pourquoi nous sommes là, on se console. Je dîne chez Gwen, on parle des pierres et de la lumière à Bordeaux, des questions qu’on n’a pas pris le temps de poser aux disparus, des histoires qu’on devrait interroger, ce qui devient fiction, de notre manière d’échapper au monde.

La petite pluie fine, une nuit trop courte ont anéanti mes velléités d’explorer le village, le pays de sable, l’estuaire si souvent décrits par Anne-Marie. Ce sera retrouvailles avec les amis à la gare, on traverse le Médoc, on s’étreint, on écoute Ennio Morricone dans l’église de Lamarque, on jette des feuilles de vigne dans le caveau familial, on marche au bord de l’estuaire sous la pluie, on observe les changements de couleur de la Gironde, on goûte le raisin, on dîne dans le chais des cousins, on se fait la promesse de revenir au printemps, et Philippe sera là. Retour à Bordeaux en voiture avec le cousin G, nous comptons vingt-trois dos d’ânes, rions beaucoup, surtout quand Y nous annonce que Depuis qu’il y a un maire écolo à Bordeaux, on a plein de moustiques. 

comme elle aimait ça chanter

Nous marchons dans le cimetière de Belleville, sur les tombes on remarque souvent des portraits de défunts imprimés sur des médaillons. Les visages deviennent les personnages d’une fiction, je ne peux m’empêcher de les relier les uns aux autres, d’imaginer leurs rencontres possibles.

Je ne sais pas qu’il y a une petite fille cachée dans l’angle du couloir pour surprendre son amie qui marche derrière moi, elle surgit à gauche, me fait sursauter, puis éclater de rire. Son expression de dépit et de gêne mêlés me fait rire encore tandis que derrière moi sa copine se moque copieusement.

Est-ce d’observer une photographie de ma mère ? Me revient le titre d’une chanson qu’elle chantait enfant, Le petit bonheur. Elle nous racontait comme elle aimait ça chanter, comme elle avait une jolie voix. Sa voix je l’ai toujours connue grave, presque détimbrée par la cigarette et — disait-elle — le chagrin à la mort de sa mère. J’ai retrouvé une archive de l’INA, l’interprétation et le texte de Félix Leclerc avaient un peu vieilli. Je me suis dit que ce n’était pas une chanson qu’on chante à dix ans, comme elle le racontait. Surtout j’étais émue par les premiers accords de guitare, j’ai imaginé son frère l’accompagnant, je me suis retrouvée dans le salon de Corbera.

Je reçois les images de Jeanne Cousseau pour les prochains vases communicants vidéo. Un premier plan éblouissant, mystérieux. Je maudis la densité de la semaine, des jours à venir, il faudra pourtant trouver le temps d’écrire.

Aux buveurs d’encre, Anne Savelli présente Musée Marilyn. Après les questions, après sa lecture — c’est toujours une émotion d’entendre Anne lire ses textes, il m’arrive souvent d’entendre ses respirations quand je lis ses livres —, elle nous présente sa collection de photos de Marilyn Monroe. Découpées dans des magazines, ou achetées rue des Canettes, elles sont rangées en ordre chronologique dans un large classeur. Parmi nous, un fan absolu commente presque chaque image, précisant la date de sa publication, le titre du magazine, jalousant certaines pépites, impressionnante expertise.

Pour la troisième proposition d’écriture de François Bon dans le cadre de #photofictions, je m’appuie sur la même photographie de ma mère, ma préférée, utilisée lors de la consigne précédente. Me viens l’idée d’utiliser cette image jusqu’à la fin de ce cycle, j’ignore si les propositions me le permettront, me demande si ce n’est pas idiot de m’enfermer dans cette contrainte, à suivre…

Dans la chambre des mariées la tension est palpable avant la cérémonie. On assiste aux essayages, on donne des conseils, on rassure, comme tout cela aurait été au-dessus de mes forces. L’appareil photo me donne une contenance, j’admire la vue depuis la chambre, puis on viendra nous chercher, je serais très émue quand elles entreront dans la salle, on fera des discours, il y aura une fête énorme.