Pour l’instant, rien n’est décidé

Mon client nous invite au Japon au mois d’octobre. J’ai acheté les billets, ça me met toujours dans des drôles d’états, dépenser autant d’argent pour monter dans un avion, et faire plus de treize mille kilomètres autour de la planète avec le travail pour alibi. Mais je sais qu’aucune destination ne m’apaise autant. Et cette fois encore Philippe m’accompagne. Nous ajoutons quelques jours aux dates proposées. Je regarde les cartes. Kanazawa, Takamatsu, peut-être faire signe à Karl ? Pour l’instant, rien n’est décidé. Ce qui a changé c’est que désormais même si je ne prétends pas connaître le Japon, je n’ai plus la même soif de courir les villes, et même si le pays possède les trains les plus efficaces du monde, je voudrais prendre, un peu, le temps.

S m’annonce qu’elle est à Paris, qu’elle aimerait qu’on se voit. Plusieurs années sans nous voir, quelques textos, de rares et brefs appels. Nous nous retrouvons au Pachyderme, l’évidence immédiate des retrouvailles. La parole douce, attentive, comme si elle cherchait à justifier le trop long silence sans jamais le nommer.

J’assiste à la conférence animée par Patrick et Isabelle, les enfants de Roland Haas, résistant du réseau Plutus auquel Antoine a appartenu. Je leur ai écrit avant de venir, je leur ai envoyé les documents trouvés au SHD. Lorsque j’arrive, j’ai l’impression d’être attendue. À plusieurs reprises, durant la conference, Isabelle se tourne vers moi, m’interpelle, m’inclut, elle donne consistance à l’existence d’Antoine. Je découvre qu’à Fresnes, les prisonniers étaient plutôt bien traités, qu’ils peuvent se parler, se soutenir pour affronter les interrogatoires et tortures rue des Saussaies. Patrick cite le témoignage de son père. Il s’est rongé les ongles, pensant mieux supporter la baignoire que l’arrachage des ongles. L’eau glaciale. La suffocation. La sensation de partir, de disparaître, de mourir. Les questions. La deuxième plongée. Cette fois il prend une réserve d’air, mais elle s’épuise. Il étouffe, une souffrance inimaginable. À nouveau, il se sent mourir. Par la voix de Patrick, le témoignage donne un corps à Antoine.

Je commande un café au comptoir du Valmy, j’attends V. C’est la première fois (de ma vie) que je prends seule un café au comptoir. À ma droite, deux hommes parlent de féminisme, ils ne semblent pas dire trop de bêtises, jusqu’à ce ils sont jeunes, mais quand même ils refléchissent, puis s’en vont. Deux autres arrivent, je me retrouve coincée entre eux, je ne sais pas quoi pas faire, faut-il laisser un espace pour qu’une conversation commence ? J’aurais dû prendre un journal. Je tapote sur l’écran de l’Iphone. Finalement, c’est avec celui de gauche que la parole s’engage, à propos de la musique diffusée. J’ai reconnu le groupe, nous voilà à parler rock anglais, Radiohead, le choc Ok Computer. J’éprouve ma timidité avec une conversation de comptoir. Le soleil entre dans le café. Puis V arrive, je suis soulagée.

J’avance lentement sur la miniature. Ma méthode est très différente cette fois. Je commence plusieurs choses en même temps. J’explore des techniques, des matériaux, des chemins parallèles. Je miniaturise le cadre de l’Annonciation. Je réalise un cyanotype à partir d’une photographie de l’île d’Elbe. J’ouvre des fenêtres dans la valisette. Je découpe les phrases-souvenirs. Tout cela ressemble à un chantier, c’est une impression qui me rassure.

l’air chargé d’herbe tiède
la lente dérive des îles sœurs, séparées par l’effondrement de l’écorce terrestre
la route étroite à travers le haut maquis, le vide, le vertige, les virages enchaînés
les châtaigniers bleus dans le ciel net
l’inquiétude que ça nous fait d’être sur la route la nuit
les lumières du hameau qui tremblent comme des feux minuscules
le moelleux rassurant de l’oreiller
les murs blancs fondus en courbes dans le plafond
le besoin de voir les vagues
les promesses tenues par la mer
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
Le ciel vaporeux, trop clair, délavé d’un soleil haut / blanc /aveuglant
un crépuscule de papier buvard

La nuit est très claire et le froid est mordant. Dans la salle, une demi-obscurité et le chant de cigales. Je ferme les yeux, j’écoute la lecture à trois voix d’Anchise. Je repense à la voix de Pascal Quignard, entendue tout à l’heure à la radio, Ça m’émeut qu’avant la vie il y ait eu ces sons, ces craquements pour aucune oreille, et ses eclairs pour aucune vision, ça ajoute une sorte de gratuité énorme avant la vie.

Les herbes éclairées dans la nuit, Naoshima

La puissance du Shinkansen qui traverse la gare d’Okayama me soulève l’estomac. Sur le quai, en attendant le local pour Uno, on entend des chants d’oiseaux diffusés par des hauts-parleurs.

Traverser la mer, sentir une chaleur d’été, le ciel s’enflamme, j’ai l’impression en arrivant à Naoshima de retrouver quelque chose de la Corse. La nostalgie à l’œuvre, qui me pousse à souvent relier un paysage que je découvre à un paysage connu. Les herbes éclairées dans la nuit.

Nous tentons de faire le tour de l’île en vélo, mais la partie de nord de l’île est condamnée qui abrite les activités industrielles de Naoshima. Les sites sont protégés, on est bien les seuls à s’aventurer par ici, à découvrir le saisissant contraste avec le reste de l’île où la nature se déploie, mise en relief par les lignes pures de Tadao Ando.
Se souvenir de ce qui se loge dans les ombres, les images projetées. Les mains d’Amanda Heng nouées avec celle de sa mère, les horizons flous de Hiroshi Sugimoto.

On avise un petit café à l’étage d’une maison près du port d’Honmura. Nous sommes seuls avec la femme qui nous accueille, dans un décor de caravane des années soixante dix. Sur les tables des bouquets de fleurs cueillies au jardin. Elle allume la musique à notre attention, comme si ça définissait l’instant. Pendant que nous savourons notre café nous l’entendons fureter, ouvrir et fermer des sacs plastiques. remplir des boîtes de biscuits, glisser des glaçons dans la bonbonne à eau. Ces gestes lents, appliqués ne me semblent pas utiles, j’ai l’impression que c’est une manière de se soustraire à l’intimité. Je pense à Jeanne Dielman. 

Minadera. Le guide nous indique comment circuler dans l’espace, la main droite devant toujours rester en contact avec le mur. Maintenant nous entrons dans l’obscurité, on avance lentement, la main parfois surprise de sentir l’arrête de l’angle d’un mur, on change de direction, on appréhende le vide à pas hésitants. Le guide nous enveloppe de sa voix suave, en japonais puis en anglais, à présent nous pouvons nous asseoir, ça va bientôt commencer, nous devons juste être patients. Il nous abandonne dans la pièce noire et silencieuse. Au fond de la pièce, on finit par distinguer un écran, à peine éclairé. La surface s’anime d’images fantômes que l’œil fabrique. Le maître de cérémonie revient, nous voyons sa silhouette se déplacer dans l’espace, il affirme que la lumière n’a absolument pas changé depuis que nous sommes entrés. Il nous invite à nous approcher de l’écran, nous rassure, le sol est plat et nous ne devons pas avoir peur. J’approche mes mains de l’écran, en réalité un espace vide ménagé derrière une cloison découpée. Backside of the moon, l’impression que la lumière est une matière que mes mains tentent d’attraper en vain.

Un jeune couple rejoint notre hébergement, ils viennent d’Israël, en voyage de noces au Japon, ils n’ont pas d’enfants, pas encore, mais ils se demandent, dans quel endroit, c’était en anglais, In which place could we have a child today ? Le lendemain nous les retrouvons sur le bateau qui nous conduit à Teshima, j’en profite pour leur demander leurs prénoms, Or (lumière) et Nir (champ labouré), la beauté des langues : quand les prénoms ont un sens en lien avec la nature.

Puis Hakone.

Un peu avant d’arriver à Shin-Matsuda on glisse entre les montagnes, on passe des rivières, on oublie la ville japonaise, je me repayse. Puis Hakone.

Vertige au dessus des carrières de souffre. Nous sommes une foule immense pour redescendre en téléphérique depuis Owakudani, le mont Fuji apparaît à travers les vitres de la salle où nous avançons à petits pas entre les sangles des poteaux de guidage, il nous console de l’attente. Depuis le bus les sommets des herbes de la pampa de Sengokuhara attrapent des derniers rayons de soleil. Je me souviens de la fascination que j’avais enfant pour ces herbes.

Le lendemain on échappe à la foule. Au pied des cascades de Chisuji. Sur la route Tōkaidō. Dans les bois du Pola muséum. Le soir je me plonge dans l’eau chaude du Onsen aménagé au sixième étage de notre hôtel alors que l’air est frais dehors. La diversité des corps me fascine.
Ici photographier la transparence des feuilles devient obsessionnel. Ici on voit aussi de vieilles personnes qui marchent les mains croisées dans le dos. Geste encore associé au souvenir de mon oncle Simon. Des mains qui n’auraient plus de tâches à accomplir, des mains qui refuseraient de prendre encore au monde. Des mains qui se lient pour se soutenir l’une l’autre.

comme si une distance s’était effacée

Autour de nous des passagers de connivence avec le commandant de bord commentent le vol, on devine qu’une fête se prépare à l’arrivée. À la fin du voyage une hôtesse émue nous raconte que c’est la dernière rotation du pilote, qu’il s’appelle Roland, ça me fait sourire.

À Osaka la chaleur. Explorer un quartier que nous ne connaissons pas pour lutter contre l’envie de dormir. Le tramway se glisse entre les immeubles, architectures insolites, rouille, bois, béton, ciel bleu, la ville comme elle me saisit chaque fois. Des sanswichs moelleux face au Sumiyoshi park, lanternes, bois laqué rouge, reflets, chat zen. Retour à l’hôtel, s’accorder une heure de sommeil, retrouver Fumie pour dîner.

Lundi Philippe s’échappe, je pars travailler chez mon client, tiraillement plus intense que les fois précédentes. Sur le quai du métro à Osaka, les sièges sont installés parallèlement aux voies pour empêcher les voyageurs d’avoir des pensées suicidaires.

Journée à Nara avec l’équipe, marche sous ciel blanc dans les ruelles de Naramachi, plats fermentés, peinture sur papier washi. Le sencha et les pâtisseries de saison aux châtaignes. Les portraits impériaux dans les couloirs du Nara hotel. Les sanglots des enfants surpris par le mouvement brusque d’une biche.

Nara, あなば

Retour à Osaka, jusqu’au bout la ville se dérobe, et la nuit tombe vite, l’appareil photo reste poids mort sur l’épaule. Traditionnel welcome dinner avec l’équipe japonaise, les udon et la timidité des hommes. Je n’ose plus photographier les gens dans la rue, comme si une distance s’était effacée. Je rate aussi l’arrivée du shinkansen en gare de Shin-Osaka.

observer là le reflet du monde

Déjeuner avec les parents de Philippe, le décor du Chansonnier, les jus bruns dans les assiettes copieuses, la pluie dehors. La partie de cartes, le temps lent. Leur constance. Celle que je devinais depuis la rencontre, l’attachement.

Elle relève un bout de phrase, « Ni aux yeux ». Elle écrit Ce serait un beau titre. J’insiste sur la beauté de son timbre, Tu devrais y penser à la chanson, elle me répond qu’on devrait faire un karaoké, j’évoque ceux du Japon, Ça aussi un beau titre « un karaoke comme au Japon », En voilà des recueils à écrire, nous rions. Je relis des passages du Dépays de Marker, je réveille le manque.

Sur le mur l’ombre des arbres en mouvement, je m’arrête pour filmer. Je devine des personnes qui approchent, je les attends pour filmer leurs ombres glissantes sur le mur, furtives, basses. Il faudrait rester longtemps, observer là le reflet du monde et écouter les oiseaux.

S’accorder un répit, en longeant le canal s’éblouir encore du scintillement.
Dans la rue un SDF écoute la radio, je reconnais la chanson de Top Gun, elle me rentre dans la tête, soupe déjà martelée durant l’adolescence. Je n’ai jamais vu le film, Céline me dit que ce sont des pilotes de chasse qui s’entraînent, ça me fait sourire, peut-être que mon père l’aurait aimé, il aurait eu à peine quelques années de plus que moi aujourd’hui à la sortie du film.

Brusque besoin de changer d’air — elle se demande — elle pourrait monter pour le week-end, je lui rappelle qu’ici c’est toujours chez elle, lui dit doucement la joie que ça me fait de la voir revenir.

Nous décidons de marcher pour prolonger le temps ensemble, la nuit est tombée, il y a une belle lumière persistante à l’ouest. Les filles marchent devant nous, je ne résiste pas à sortir mon téléphone pour les filmer, Gwen filme à côté de moi, les passants entrent dans le champ, certains sourient, s’interrogent, j’imagine ce qui intrigue de nous voir marcher côte à côte en filmant. En rentrant je trouve Nina assise dans le canapé, j’ai l’impression que le temps s’est replié, qu’elle n’a jamais quitté la maison.

Je transfère les quelques vidéos du téléphone vers l’Ipad, la tentation grandissante d’un journal filmé, ce que ça changerait complètement du processus d’écriture. Mais quelque chose lutte, j’ai pris goût à cette façon de remonter le temps, faire surgir les instants qui ont laissé une trace. Refabriquer les jours.

le retour inattendu de la lumière

Je rends visite à mon amie voisine A, un mannequin surgit du trottoir, l’appareil photo oublié à la maison, se contenter du téléphone, un mal fou à cadrer, l’image décevante à peine sauvée par le noir et blanc, reste la froideur.

Le Comanche me tient. Je n’ai pas pris beaucoup de précautions, juste demandé l’autorisation à mes plus proches, leurs retours me touchent, ou m’amusent, à cet endroit je crois que nous sommes solidaires.

Un cauchemar. Nous quittons nos amis joyeux on se promet de se revoir bientôt, Philippe se réjouit de trouver facilement la route pour sortir de la ville, il prend le virage trop largement la voiture se détache de la route, plonge dans la rivière, tandis que nous nous enfonçons j’ai le temps de penser à mes filles, je voudrais crier mais l’eau étouffe mes mots elles vont être seules je me débats dans l’habitacle pour sortir de la voiture, je me réveille. Toute la journée ce rêve me coupe le souffle, je suis triste.

Je ne prends presque plus le métro, une déshabitude du premier confinement, la surprise d’entendre une annonce en japonais diffusée dans les hauts parleurs sur le quai de la ligne 5, gare de l’Est, une voix féminine, douce, comme le hors temps du Japon me manque.

Le retour inattendu de la lumière, le jardin Villemin, presque un dépaysement, je flâne, pas sûre d’avoir déjà écrit ce verbe, flâner.

Je rêve de morts encore cette fois le rêve est doux, entre deux sommeils je pense Il faudra que je m’en souvienne bien que je n’ai pas le projet de tenir un journal de rêves. Au matin j’ai oublié mes morts.

En quittant l’atelier je passe à Bastille glaner quelques images, sur le faubourg les illuminations, dans ce quartier souvent l’impression que le temps s’écrase, que les fantômes de Corbera ne sont pas loin. Découvrir la colonne illuminée de bleu ultra bleu, l’ange encore. Avant de me coucher je lis le journal de Brigitte Célerier, ça convoque le souvenir d’un thé à la cannelle bu avec Arnold en écoutant la cinquième symphonie de Malher, je faisais semblant d’apprécier ce thé dont en réalité je n’aimais pas le goût juste pour lui plaire.

la beauté de l’Égalité

Nous allons au cinéma, il pleut, je ne peux pas me souvenir de la dernière fois où nous y avons été tous les trois. Me laisse attraper par la lumière et la mélancolie du film. Il fait nuit quand nous sortons de la salle, Philippe s’approche de l’eau pour faire des photos, je n’ai pas pris l’appareil, j’oublie le canal et ses reflets.

Écoute du podcast de Bruno Lecat — il a l’ambition d’enregistrer les 107 récits avec objet des participants du Tiers livre — entendre mon texte lu et joué est très troublant, ça crée une distance, la fin abrupte me heurte. Je me couche, au bord du lit il y a une grosse pièce de lin pliée que j’ai la paresse de ranger, je sens le poids du tissu sur mes pieds, j’ai l’impression qu’il y a là un animal, sa présence tiède et rassurante.

Après bien des allers-retours, des questionnements, décision prise de publier le travail autour de mon père sous la forme d’un feuilleton sur le blog. Il y a la nécessité de retrouver une forme de tension pour avancer (et finir ?), et l’idée qu’il ait ici sa chambre me plait bien, il sera toujours temps de penser au livre — après — de toute façon il n’y a plus de papier.

Je croise un voisin, son bébé dans la poussette, souvenir de mon orgueil de mère débutante quand les passants qui n’avaient plus l’âge d’avoir de jeunes enfants se retournaient sur les petites, s’extasiaient sur la rondeur de leurs joues l’épaisseur de leurs beaux cheveux, je fais l’effort de me tourner vers le visage de l’enfant, lui sourire.

Place de la République, chercher un angle pour prendre la statue en photo, m’attarder sur la beauté de l’Égalité, me souvenir qu’enfant les statues étaient les personnages d’histoires que j’inventais dans l’instant, à la fin il y avait toujours des adieux déchirants. Je jouais aussi avec les figures des jeux de cartes, mettais en scène des intrigues amoureuses, roi, dame, valet.

Sur les trottoirs des feuilles rouges recroquevillées font remonter des images du dernier séjour au Japon. Je n’ai pas encore retrouvé l’envie du voyage mais le Japon me manque beaucoup, c’était presque un rituel, le voyage annuel, sa vocation professionnelle et les espaces qui s’ouvraient — la nuit souvent — la dernière fois il avait eu Hiroshima, la découverte de Miyajima, notre projet de récit du voyage avec Philippe, sans doute à ce moment que s’est affirmée la nécessité du blog.

Je photographie les mouettes alignées — au spectacle, un homme me signale la présence d’un cormoran, je l’observe en train de pêcher, ses tentatives ratées, l’homme derrière moi m’interpelle encore — Vous êtes prise au piège hein — j’abandonne la partie. Sur le chemin du retour, dans la nuit les vitrines éclairées, La petite fille aux allumettes n’est pas loin.

Mon amie Anne fête son anniversaire, je me rappelle que ce soir c’est pleine lune, j’attrape mon appareil avant de sortir. Il y a bien une clarté dans le ciel mais je ne vois pas la lune. En rentrant, il est minuit, je m’aperçois que j’ai oublié l’appareil chez mon amie, tant pis pour la lune, je me console avec le reflet des feux de signalisation sur les feuilles photographié en rentrant de l’atelier. Avant de m’endormir je pense à l’appareil oublié sur la commode du salon de Anne, j’ai un pincement au cœur.

la traversée des nuages

Paris, 19 février 2021

Je suis très curieuse de l’intérieur des autres, d’y découvrir leurs objets accumulés, les histoires qu’ils portent ou que je leur invente, j’espère toujours une révélation, une rencontre avec ma propre histoire, une pochette de disque ou un livre aimé feront l’affaire. En entrant chez C et D je suis particulièrement gâtée, un cliché immense de D recouvre un mur, ouvrant l’espace vers un village russe, des icônes religieuses chinées aux puces, un portrait de femme en peinture, un buste en plâtre coloré, des photographies de famille, d’artistes, je m’accorde l’autorisation de faire quelques photos en débordant légèrement  du cadre du making off, C prend même le temps de me présenter les personnes en présence sur les étagères. Sur une enfilade il y a ce globe un peu ancien, ses couleurs jaunies, l’objet me fascine, je n’en ai jamais eu — me dis que si j’en avais eu un je traînerais sans doute moins de lacunes en géographie. De la main je donne une légère impulsion pour le faire tourner sur son axe, je suis surprise par la douceur de l’objet sous mes doigts, et surgit le signe que je guettais, la silhouette du Japon, je souris, même si ça réveille une envie sourde de voyage. Alors que je cadre le globe en approchant dangereusement l’objectif, remonte le souvenir d’un de mes atterrissages à Osaka, où après avoir traversé la couche de nuages j’avais découvert les contours de l’île d’une netteté impressionnante dans la mer, une vision presque irréelle, comme surgie d’un rêve. Je cherche un angle de vue, retrouve cette sensation de plongée clouée au siège de l’Airbus, et l’excitation qui l’accompagne, je déclenche. Je redécouvre le globe ce matin, en triant les photos oubliées sur la carte SD de mon appareil, et dans le premier IPhone dont je n’utilise plus que l’application notes pour écrire je retrouve l’image de 2015, la traversée des nuages et la côte de Honshū dans le bleu pacifique. J’accepte joyeusement le signe, ce sera le prochain grand voyage, le Japon — comme me manquent son mystère, ses aubes précoces, la voix du Shinkansen, la vapeur des ramen, les passages de chat, les cimetières sans murs, les dormeurs de la Hankyu, le temps long, cet ailleurs où je suis autre. 

arrivée à Osaka, 2 mars 2015

l’image qui m’est restée de cette nuit

C’est une photographie que j’ai prise à proximité de la gare d’Osaka, au milieu de juin 2017. Il n’était pas loin de minuit, j’étais sortie dans la ville après le farewell dinner de mon client japonais, aucune appréhension malgré les mises en garde de mon amie Fumie qui s’inquiétait de me savoir seule dans la nuit, je l’avais rassurée, vraiment si il y avait un lieu où je ne me sentais pas en danger c’était bien Osaka, je lui ai promis de pas trop m’éloigner de l’hôtel, je suis plutôt prudente, voire peureuse. J’ai marché seule — ce qui ne m’arrive presque jamais, un temps long où je suis seule — l’air était très doux, presque chaud, cette sensation d’été et de solitude m’enivrait, comme enfant le vélo sans roulettes avec pour seules limites la fatigue ou la peur de me perdre tout à fait. C’est pour cela que je voulais absolument retrouver cette photographie, comme la trace de cette sensation de liberté renforcée par la distance avec mon quotidien, elle ne dit rien de la chaleur, de mon ivresse, mais c’est l’image qui m’est restée de cette nuit. Le jeune père endormi, enfin je crois bien qu’il dort, accroupi, presque en équilibre en appui sur la poussette où sa petite fille dort aussi, la vie nocturne autour, le mystère de cette situation — depuis quand sont-ils là en bordure de la gare, où est la mère ? Je n’ai à l’époque perçu aucun drame, juste l’épuisement du père, l’abandon de la fillette, dans un flottement doux et tiède. Je voulais retrouver cette photographie, son souvenir net est comme une brèche, une échappée nocturne, un semblant de surprise et de souffle dans l’irrespirable du jour.