archives sensibles

Les deux enfants, frère et sœur, chantent une comptine, se renvoient les phrases en zigzagant sur leurs vélos minuscules, il demande à la rivière… je te donnerai de l’herbe. Le monde semble contenu dans l’équilibre de leurs corps penchés sur les guidons, entre les boucles qu’ils forment en pédalant joyeusement.

Je découvre in extrémis l’exposition Dévoiler, une vie en miniature. Dans des boîtes de bois, parfois même dans des coquilles de noix, des religieuses reconstituent leur cellule, leurs gestes, leur lit étroit, la table, le panier. Elles sont poupées de cire, silhouettes de papier, photographies découpée, au travail, en prière. Aux murs, des images pieuses, des sentences, des bénitiers. Elles fabriquent l’espace qui les contient. Ces boîtes étaient souvent offertes aux familles, aux bienfaiteurs des moniales, dévoilant leur quotidien de femmes cloîtrées, elles sont des archives sensibles.

Cette semaine j’ai lu Un chien arrive de Camille Ruiz.
Quand j’ai rencontré Camille pour la première fois, elle commençait sa vie avec Ziggy, son grand chien blond. Nous étions attablé·es nombreux·ses dans un café des Halles, j’étais un peu à distance, mais je l’entendais déjà parler intensément de leur relation, elle parlait de Ziggy comme de son enfant. En la lisant, je comprends que c’est plus poreux que cela. Il y a « l’enfant » qu’elle accompagne, et « l’enfant » qu’elle devient auprès de lui. Une forme de mutualité, comme si chacun introduisait l’autre au monde par petites doses, s’injectant des fragments de réel pour créer un espace partagé où le monde devient respirable. Je crois que je craignais de ne pas aimer ce texte, parce que je fais partie de ces personnes qui ont un peu peur des chiens, mais l’écriture de Camille toujours me cueille. L’attention qui se creuse, les liens qui se créent, les espaces qu’elle ouvre, la joie solide. C’est un très beau livre, j’en lis ici une minute pour L’aiR Nu.

Je veux peindre une ombre projetée sur le mur de la miniature. Déjà je maudis mon impulsivité, je prépare la couleur à la lumière électrique, je ne prends pas le temps de composer vraiment le paysage, les ombres s’empâtent, j’exprime mon insatisfaction à voix haute. Nina qui est à côté de moi me le rappelle, trust the process.
Le lendemain je ponce, j’efface les surépaisseurs, les hésitations, j’y vois un lien avec l’écriture, chercher la justesse. Je découvre quelque chose qui me plait, au moins la couleur, la matière. Nina au même instant est contente de l’avancée de son dossier. On devrait s’en souvenir, la lumière, parfois, se pose exactement où il faut, un paysage merveilleux se révèle au cours de la marche, les épiphanies décident elles-mêmes de leur apparition.

La miniature est presque finie, je suis émue. Curieusement, alors qu’elle est la représentation d’un espace où j’ai dormi pour la première fois à plus de quarante ans, elle fait réellement remonter quelque chose de l’enfance, pas un souvenir précis, mais une sensation diffuse, une condensation du temps. Je crois que ça tient surtout au travail de la couleur, et la manière dans les volets filtrent la lumière. La chambre est minuscule mais j’ai l’intuition qu’un espace immense s’ouvre à l’intérieur.

j’ai peut être six ans, je suis en vacances avec mes oncles et tantes, une maison louée dans le Cap Corse, sur les hauteurs de San Martino de Lota. Souvent nous allons jusqu’à la Marana. La route me donne mal au cœur, mais la récompense c’est une plage de sable fin, qui peut devenir brûlant. Une pinède, un pique nique, des parties de pétanque, l’odeur du café et de l’ambre solaire, des corps dansants. Les bonbons parfumés à la réglisse qu’on me donne à sucer pour que je ne sois pas malade a l’arrière des voitures. Au retour les pierres moussues, la saveur des pignons de pins qu’on écrase à coup de cailloux. Les premières insomnies.

phonétique affective

Oran, 1971

La semaine avait des allures de combat avec le temps, mais cela vaut-il la peine de l’écrire ? La fatigue devant les murs dressés après le piratage du compte Mailjet. Le désarroi, l’acharnement à espérer un échange humain. Beaucoup trop d’heures passées à attendre une réponse qui ne vient pas, à fermer l’ordinateur pour le rouvrir la minute suivante. Je me demande s’il existe un terme pour dire l’écoeurement numérique. Mais je n’ai pas envie de me plaindre et il y a heureusement eu quelques éclaircies.

Les cyanotypes ont raté, j’apprends au passage qu’il faut vraiment adapter le temps de rinçage à l’épaisseur du papier. J’en ai aussi massacré quelques uns en voulant les peindre. Je vais d’une pièce à l’autre de l’appartement, incapable de me fixer sur une tâche. Dispersée. Il y a le dossier pour postuler aux journées de l’estampe, la matière s’accumule, mais je n’arrive pas à assembler les fragments. Il y a la miniature, bien engagée malgré le ratage des cyanotypes. Et il y a Corbera. J’attends encore qu’une évidence se présente, pourtant je sais bien que ce n’est pas ainsi que le travail se fait. Reste la nécessité d’avancer, avec le temps que cela demande.

Le 7 février, c’est la sainte Eugénie. Eugénie est le véritable prénom de ma mère, qui n’aimait pas trop qu’on lui souhaite sa fête puisque mon père avait eu l’indélicatesse de se tuer accidentellement ce jour là. Je me souviens l’avoir découvert alors qu’une amie lui téléphonait pour lui souhaiter, et j’entends encore la voix grave de ma mère lui expliquant que cette date était reliée au drame. Nous ne nous souhaitions jamais aucune fête à la maison, sans doute était-ce lié à cette triste coincidence.

Nous sommes le 7 février et je pense à ma mère. Déjà dans la semaine, je repensais à la chambre de Corbera, au matin de l’arrestation d’Antoine. Pas celle où dormaient Jean et Antoine, mais celle où dormaient les trois petites, ma mère et ses deux sœurs. Ma mère et ses deux sœurs enfants dans le même lit à Corbera, là, dans cette chambre, plaquées clouées sous le drap et la couverture de laine feutrée. Réveillées par les coups frappés à la porte. Les voix inconnues, les pas lourds dans l’appartement et le monde qui bascule, mes trésors il ne faut pas bouger … Et cette question muette, comment on allait respirer après ça ?
Longtemps, j’ai pensé que cette histoire leur appartenait, retenue dans leur enfance, dans la peur immobile qu’on ne traverse qu’en se serrant les unes contre les autres, les mains moites, suçotant le cordon rance d’une chemise de nuit. Puis j’ai compris autre chose. Moi aussi j’ai été une petite fille dans un lit à Corbera et c’est peut-être de là que vient mon attachement à ce lieu. De ce lien silencieux entre ma mère et moi, du fait que nous y avons dormi toutes les deux. Elle, enfant, quelques années avant de devenir orpheline. Moi, toute petite, revenue trop tôt d’Algérie après l’accident de mon père. On avait décidé de me laisser là, pour des raisons pratiques, chez ma tante et ma grand-mère, avec mon oncle et mon cousin, une famille tendre, attentive, sans doute ébranlée, mais plus solide alors que ma mère, qui s’était réfugiée chez son autre soeur avec mes ainés. Je dormais dans cette chambre où elle avait dormi trente ans auparavant, sous la même lumière, avec les mêmes murs qui avait retenus les souffles et les peurs des trois petites. Le lit n’était plus le même, les draps avaient changé, mais le lieu gardait en lui le souvenir des corps, leurs silences, leurs attentes. Je ne peux m’empêcher de désigner Corbera berceau, le nom même l’évoque, Corbera, corbeille, berceau, phonétique affective. Des murs et des lits étroits, des chambres où les enfants peinent à s’endormir. Ma mère a dormi ici avant de perdre son père, j’y ai dormi après avoir perdu le mien. Entre ces deux sommeils, l’appartement a continué de vivre, à absorber les voix, les gestes quotidiens, les fêtes familiales, la fumée des cigarettes. On croit revenir sur le lieu de son enfance, en réalité, c’est lui qui nous rattrape.

Je n’ai presque aucune image de ma mère enfant. Une photo de mariage où elles est minuscule sur les genoux de sa grand-mère. Et puis celle de la communion, l’ovale parfait du visage, les boucles brunes, le nez délicat, la moue, la douceur feinte. J’énumère pour retarder le moment où il faudra que j’invente. Je sais qu’il existe une autre photo d’elle, un peu plus jeune avec de longues nattes brunes, Je ne l’ai pas encore retrouvée. Et son visage, celui de la petite fille de quatre ans dans le lit de Corbera, celui qui respire sous une couverture de laine feutrée, il me faut l’imaginer.

nom de pays

14 avenue de Corbera. En fait d’avenue une petite rue du douzième à Paris. Une rue courte et discrète, entre Charenton et Crozatier. Un passage qu’on ne remarque pas, sauf à y être né, ou presque. Sauf à y avoir vécu, ou aimé quelqu’un qui y a vécu. Cent deux mètres d’asphalte et d’oubli, sauf pour les nôtres, ceux qui ont vécu là. Sauf pour ceux qui y reviennent en pensée. Corbera, nom sec et nerveux, nom de terre aride et d’oiseau noir. Nom de pays secoué par les vents. Corbera, nom longtemps répété, murmuré avec tendresse. Ancrage des grands-parents après avoir quitté la Corse. Corbera nom d’après l’exil. Corbera, mot-refuge. Corbera évoque un village, une île, un abri. Corbera, l’appartement. C’est là où tout commence. Trois pièces au premier étage, peut-être quatre si l’on compte la cuisine. Mais on ne compte pas, on s’entasse, on s’efforce de respirer dans l’épaisseur des jours. Corbera où ma mère a été enfant. Où ma mère a été épouse. Corbera maison natale, où je ne suis pas née, mais ai été enfant à mon tour. On ouvre la porte, et le décor se révèle. La cuisine beurre frais, les poignées en laiton, les miroirs biseautés, les reflets d’une époque close. Les placards, les tasses en grès, la porcelaine, le Limoges peint à la main. Corbera, sa lumière ambrée, ses couleurs de photo dénaturée. Dans l’espacement des murs flottent des lambeaux de peur. Peur diffuse, sans nom. Peur de frôler l’ombre d’Antoine. Peur traversant les rêves de Pauline. Peur du couloir traversé à la hâte, baissant la tête pour éviter le regard des ancêtres dansants sous cadres. Sur les murs du séjour, une tapisserie ornée de pivoines en camaïeu d’ocres. Une nappe blanche sur la table. Un compotier garni de frappes. Les franges de mandarines coupées à la pointe du couteau. Le paquet de Gauloises bleues. Les volutes de fumée qui enveloppent les visages. On ne peut ignorer le buffet. Masse brune. Demeure. Il faut en dire l’odeur — café, cire, miel de châtaignier. Le buffet, un pays. Au-dessus, l’Annonciation de Fra Angelico fait fenêtre, ou plutôt alcôve. Une chambre secrète où peut-être les fantômes reviennent. Les rideaux rugueux, les appliques à ampoules torsadées, l’abat-jour à franges, tout tient dans une théâtralité silencieuse. La chambre verte, lieu d’attente et d’oubli. Le miroir à trois pans, mon reflet démultiplié à l’infini, comme une preuve que j’ai existé, enfant, dans ce lieu-là. Le réduit au bout du couloir. Sa vitre et sa fêlure en forme d’œil. L’œil regarde, il sait. Corbera, lieu des premiers souvenirs, même sans y être née. Fragments disjoints. Le damassé. Les couverts alignés. La soupe de vermicelles au lait. Les pieds de chaise en bois sculpté, les petites mains qui s’y agrippent. Le bruit du moulin à café. Corbera où l’huile frissonne sur le feu. Où les miettes s’accrochent au tapis persan. Où le placard sent le sucre. Où les tiroirs débordent de crayons, de gommettes, de cahiers d’écoliers. Où dorment les bijoux, les dents de lait au fond des boîtes. Où la grille accordéon de l’ascenseur grince comme un cri. Où montent les odeurs de palier. Corbera où se mêlent les jeux câlins les mains tendres les comptines la chèvre de Monsieur Seguin. Les chants graves. Les cauchemars de ma grand-mère. Sa voix rauque et mes yeux ouverts dans la nuit. Les vagues de velours contre le front. La lumière des phares des voitures qui passent en contrebas dans la rue, coulent lentement sur le plafond, dessinent des ombres mouvantes. Silhouettes liquides, images tremblées. La peur. La joie. Je ne savais pas nommer. Quelque chose avait été brisé là, et personne n’en parlait. Ma grand-mère, ma tante, ma mère. Leurs voix s’élèvent depuis la cuisine, feutrées, hachées, tissées d’accent et de silences. Corbera un lieu heureux, un havre, une enfance préservée. Un lieu magique dans les récits marqué secrètement par une fracture. Corbera m’appelle. Avec lui, ses fantômes. Leurs bras tendus s’amenuisent, ondulent, me traversent parfois. Me montrent une direction que je ne comprends pas encore. Corbera, refuge mental, atlas miniature, théâtre intime. Corbera, un lieu fragile, au bord de l’oubli.

On sait jamais vraiment où est un rêve

Après Noël, on abandonne des sapins et des cuisinières pour enfants sur les trottoirs. Nina s’en va, elle appréhende toujours le départ, c’est plus facile dans l’autre sens. L’année commence.

Avec Valérie nous sommes nées à un jour (et quelques années) d’écart. À chaque rentrée, nous échangeons rituellement nos paquets d’anniversaire, cette année des gravures. Celle de Valérie résonne avec la peinture offerte par Nina. Elle m’explique que le papillon est un symbole de renouveau. Je lui offre la petite fille dans la forêt — il faudrait que je lui donne un nom. Une sorte d’autoportrait de moi enfant, je la remercie de m’avoir donné envie de faire ressurgir cette image, ou plutôt cette manière que j’avais de dessiner des personnages.

Après qu’Alice m’ait annoncé ce qu’elle estime la première bonne nouvelle de l’année, s’effarer de la complaisance médiatique à l’égard de JML. À faire l’autruche je ne savais pas non plus que la Californie brûlait encore. Je n’ai jamais rêvé d’Amérique mais je me souviens de la fierté d’y avoir un oncle quand j’étais enfant. Je me souviens qu’il nous disait La Californie ça ressemble à la Corse. Je me souviens de mon premier voyage en Amérique, c’était San Francisco, un feu d’artifice contemplé depuis les hauteurs de Castro le soir de notre arrivée, les explorations Vertigo, le jasmin, les colibris devant nos fenêtres, les falaises, les bains Sutro, la maison sur la plage de Stinson beach — comme dans les films.

En passant devant la vitrine d’une boutique de perruques me revient la fascination qu’elles exerçaient sur moi enfant, peut-être parce que ma mère me faisait couper les cheveux très courts et qu’on me prenait souvent pour un garçon.

Je reçois le livre commandé auprès du fils d’un ancien résistant consacré au réseau Plutus. Ma fébrilité est vite rattrapée par la déception, il y a bien quelques témoignages, le patronyme de mon grand oncle est imprimé noir sur blanc, associé à la date de son arrestation, mais rien de son action n’apparaît dans l’ouvrage construit à partir de témoignages de survivants. Sa vie n’existe pas. Heureusement les documents trouvés au SHD sont bien plus tangibles que ce livre.

Nous ne nous parlons pas vraiment, j’ai l’impression que nos paroles sont des pancartes tendues à bout de bras, nous ne nous écoutons pas.

J’avance sur la miniature, je me donne des objectifs réalistes. Retrouver la joie de construire, de jouer, d’imaginer les vies dedans.

Hier soir, au lieu de me pencher sur le journal, j’ai regardé la nouvelle série Youtube d’Ahn Mat, Les jours échoués. Il filme sa fille au quotidien, il noue avec elle un dialogue immense. La voix et le rire d’Isabelle sont merveilleux. La voix d’Isabelle qui nous dit On sait jamais vraiment où est un rêve.

la ferveur de Nanni Moretti

Dans le train nous faisons des paris sur le repas, des mois que nous ne nous étions pas retrouvés tous les six pour un dimanche à Combs. Eux postés sur leur balcon, la paëlla, la partie de cartes, nos mains qui s’agitent dans l’air quand on se quitte, au retour les filles s’échappent rejoindre des amies, le soir on laisse revenir la joie devant les résultats, même si nous savons que ce n’est qu’un sursis.

J’entends une colère mais je ne veux pas l’entendre. Je ne veux pas toucher à la joie. Je lui dis que cette fois c’est différent. Qu’on ne va pas se laisser faire. Qu’il y aura davantage d’engagement. Que nous même nous irons manifester, que nous leur tiendrons tête. Nous regardons le dernier Nanni Moretti, la marche finale sublime, nous marchons avec eux et notre coeur s’emballe Vers un avenir radieux.

Avec Philippe et Nina nous rejoignons Alice dans son appartement à Pantin. Nina prend la tête, elle connait le chemin, nous guide, la brique et peut-être la lumière, nous pensons à Brooklyn. Alice a préparé des choses délicieuses à manger, nous lui envions sa terrasse, une de ses collocs vient partager un moment avec nous, j’observe les mouvements du ciel.

Mes yeux, ma peau, mon corps tout entier y sont plus sensibles. Le vent se fait plus pressant, c’est au delà de l’impression, l’air est plus agité, de plus en plus souvent.

Après la menace, le soulagement. Mais une alerte constante. L’incrédulité. L’horreur continue sur les fronts. L’imprédictibilité. Leur lâcheté. La confusion. Leur mépris. Notre doute. S’accrocher à la ferveur de Nanni Moretti.

Jour de départ. Nina ne peut pas croire que quinze jours viennent de passer, je l’encourage à rester si elle le souhaite, elle échange son billet pour un train de nuit lundi, je ne retiens pas ma joie. Nous allons faire ensemble des courses pour le dîner, nous observons une mère et son enfant, l’enfant qui ne veux pas suivre, la mère qui menace de partir sans lui, combien de fois j’ai dû jouer à celà.

tout le monde y perd son je

M’entendre prononcer les mots qu’Anne Dejardin m’a confiés il y a quelques semaines pour la version sonore de son texte Les Pierrots me donne le sentiment d’être au pied de la digue d’Edenville. D’être l’enfant qui s’inventait une autre vie, celle de la petite fille riche de la villa, dont la mère ouvrait les volets avec dans les bras la grâce d’une danseuse.

Nous regardons La Traversée, documentaire retraçant le voyage de passagers entre Marseille et Alger. Surexcitée à l’idée de découvrir l’arrivée à Alger depuis la mer. Le ferry s’appelle L’île de beauté, c’est déjà un signe. J’ignore pourquoi la réalisatrice choisit de ne pas montrer l’arrivée. On la trouve heureusement dans les bonus du DVD, sous le titre Alger, mise en ombre. La rencontre a lieu, je retrouve dans le glissement lent de l’arrivée des sensations de l’arrivée en Corse, la lumière, et les montagnes derrière la ville (bien sûr Alger est au moins dix fois plus étendue que Bastia). Relevée dans le commentaire de Ghyslain Levy, l’odeur de métal dans le port d’Oran.

M m’envoie des photos de Coaraze, la montagne s’est effondrée, un pan de falaise est tombé sur la route coupant l’accès au village depuis Nice. Trop de pluie, ce qui ne veut pas dire que cet été il y aura de l’eau, la source a été perdue.

Sentir sa défiance, une fausse désinvolture tandis que ses mains ornées de bagues lourdes pianotent sur son jean, il ne sais pas plus que nous d’où vient le problème mais s’attache à n’être pas en cause, je ne sais pas moi ce que vous avez fait avec votre fichier. Rappel de mésaventures quand j’arrivais à Sedan, trente ans en arrière, le type du labo qui me prenait de haut, cette même peur, chasse gardée, j’étais une gamine, mais une créa, on avait mauvaise presse, comme si nos deux mondes étaient irréconciliables.

Retour à Pantin, cette fois en Vélib, j’avais la veille repéré une station à deux pas de l’usine. Franchissant la porte de La Villette, je préfère vérifier mon chemin, le type est content de me renseigner, va bien au-delà de ce que le lui demande. Le soleil sculpte la meulière, me rappelle ce rêve d’une maison avec jardin près de la voie ferrée. Au retour je roule plus doucement, m’attendant à croiser la silhouette de Jane près des lignes du tram, plus bas sur les quais peut-être bien Philippe. Une heure plus tard il m’envoie un selfie, toujours à Pantin ? J’y suis en ce moment même.

Elle doit fermer, il est 18h, la douceur exceptionnelle nous donne envie de prolonger le moment, tu ne fumerais pas une cigarette ? Nous fumons avec le sentiment d’une grande transgression, poursuivant notre conversation assises sur le banc de l’abribus, dans le vacarme de la ville.

Elle me regarde photographier les fleurs en contrejour,  me demande si c’est un cerisier, elle croit que je suis une connaisseuse, je crois que c’est une sorte de, je n’en suis pas sûre, je lui montre l’arbre qui fleurira bientôt devant l’écluse, celui là oui je suis sûre, je lui décris le rose plus intense de ses fleurs, elle regrette, elle sera partie.

Relire des passages d’Hêtre pourpre, une scène à la maison de retraite, quelque chose de l’effacement, « tout le monde y perd son je ». Il y a une chose quand j’essaie de reconstruire une image d’elle, c’est la lumière autour, comme si ma mère n’avait jamais vécu que dans la lumière. Parfois je me console de la mort prématurée de mes parents en me disant qu’ils ont échappé à l’indignité, quoique pour ma mère c’est faux. Surtout ils n’auront pas eu le temps de ne pas me reconnaître.

wait and see

L’accès au littoral interdit, les maisons repliées sur elles-mêmes, cachées, les voitures de police ou de services de sécurité sillonnent les routes sur lesquelles nous sommes condamnés à marcher. L’exploration de Saint-Jean-Cap-Ferrat nous laisse frustrés, mais toujours la lumière inouïe à travers les pins parasols. Dernier dîner avec Nina et E.

La journée devant nous, on parcourt la ville, attirés par la mer, nous faisons semblant de nous laisser surprendre par les vagues. Appel de mon cousin, il a retrouvé une archive 16mm, il lui semble que ça a un lien avec mon père. Le soir la voix de Juliette, fébrilité et joie de l’entendre lire cet extrait de Comanche.

Mon cousin passe me confier le film, conversation rapide, deux, trois souvenirs, le café, sa voix, il repart, j’enferme ma mélancolie dans cette phrase prononcée à voix haute — c’est fou il ressemble de plus en plus à son père. En réalité je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Le soir en regardant le film à la loupe je reconnais mon père, ou plutôt l’implantation de ses cheveux, regrette qu’il n’y ait pas de piste sonore sur le 16mm.

Café (Perrier/verveine) avec Piero à La Fontaine, toujours ce moment où il annonce ce qu’il va cuisiner le soir, et il s’en va. Le soir Philippe nous montre des extraits d’un film tourné lors d’un été passé dans le Berry, les filles étaient petites, c’est à dire cinq et sept ans, ce qu’on reconnait d’elles aujourd’hui.

Là je peux vous faire une infiltration, pour le reste wait and see. Il prend ma main doucement, marque de l’ongle l’endroit où il va piquer, à la base du poignet, j’ai pris l’aiguille la plus fine, dans deux ou trois jours vous serez soulagée. Aftersun, beauté du cadre, toujours surprenant, au plus près des corps, une fille et son père, larmes retenues.

Dans la nuit un des symptômes évoqué la veille par le rhumato me réveille, je le note pour être plus précise lors du prochain rendez-vous. Main endolorie par l’injection, j’abandonne toute activité sur l’ordinateur pour la journée. La pluie, la nuit, l’insomnie de la veille me font renoncer au Vélib. Prendre le métro est devenu tellement exceptionnel que j’ai l’impression d’en redécouvrir les usages avec stupeur, une jeune fille me propose sa place assise, je ne sais pas bien comment le prendre, je refuse de la manière la plus enjouée possible.

L’air humide a un goût de métal. Elle dit que c’est pas rationnel, que les enfants pris en otage, ceux qui allaient danser ça aurait pu être ses filles, ceux sous les bombes de Gaza, c’est pas pareil, elle répète c’est pas rationnel, je sais, comme une excuse. Mes oreilles bourdonnent. Les mots me font peur, chaque jour un peu plus, il faudrait sortir, et marcher, écouter le vent qui se lève.

La lecture de Juliette c’est ici.

une balade au Luxembourg

C’est dimanche, visite de l’exposition de Mathilde Hess à l’atelier Lardeur sur la suggestion d’Hélène Gaudy, le lieu fascine, la lumière, les traces accumulées, la beauté des cerfs volants se frottant au mur, les reflets.

Pour rentrer à la maison nous traversons la foule du jardin du Luxembourg, des touristes, des joueurs d’échecs, leurs spectateurs, des couples amoureux, des enfants autour du bassin qui poussent des bateaux à voiles avec leurs bâtons. Je n’ai quasiment pas de souvenirs de ce jardin, je l’ai sans aucun doute déjà traversé, mais je n’y ai jamais passé de temps, je n’y ai jamais joué au tennis, ni lu de livre sur une des fameuses chaises vertes dans l’espoir d’une rencontre. Je me trompais. Alors que nous quittons le parc me revient le souvenir d’une soirée passée chez la famille H à Paris, j’avais peut-être huit ans ou neuf ans, et il me semble que les H vivaient rue de Rennes. Le père était médecin, dont ma mère avait été la patiente, avant de se lier d’amitié avec lui elle se rapprochait ainsi de tous, ses médecins, ses banquiers, ses voisines. La mère était avocate. Lui était juif, elle était corse, pour ma mère c’était important, comme si leurs origines en faisaient des êtres supérieurs. À mes yeux d’enfants cette famille était exagérément riche, qui vivait dans cet appartement haussmannien avec parquets en point de Hongrie, des doubles portes vitrées à petit carreaux, des corridors, un piano, des tapis d’orient, une chambre de bonne, mais ça n’empêchait pas cette relation d’amitié qu’entretenait ma mère. Les H avaient trois enfants, dont la cadette, A, avait à peu près mon âge. Elle me fascinait, belle lumineuse, douce. L’évidence que nous pouvions être amies. Ses boucles brunes autour de son visage fin, l’ascendance juive, j’établissais immédiatement une ressemblance entre A et Anne Franck. J’étais trop jeune pour avoir lu Le Journal mais comme tout le monde j’aimais Anne Franck, comment ne pas aimer l’adolescente au destin tragique, son regard, son sourire sur le portait sépia de la couverture du livre que ma sœur étudiait au collège. Cette ressemblance à vrai dire je crois que l’ai imaginée renforçait ma fascination. À la fin de la soirée je ne voulais pas quitter A et je fus miraculeusement autorisée à passer la nuit chez les H, ma mère me récupèrerait le lendemain, les deux petites s’entendent bien. J’ai peu dormi, comme on dort mal dans une chambre inconnue, comme on guette la nuit les bruits nouveaux, comme on sait qu’on est pas tout à fait à sa place. Le lendemain matin on nous proposa une balade au Luxembourg, et voyant comme j’étais attirée par les petits poneys on nous permit de faire une promenade dans les allées sablonneuses du jardin. Je n’ai aucune autre image qui me revient de ces heures passées en compagnie de A, je ne crois pas l’avoir revue, nous n’habitions pas Paris, avions déménagé très souvent, les liens entre ma mère et les H avaient fini par se rompre. Mais le souvenir de ma fascination est intacte.

comme on se détache du temps

Les familles indiennes endimanchées croisées Gare du Nord, c’est Ganesh. Le soir rencontrer Helena au Sarah Bernhardt, avec Nathalie, Gracia, Catherine. Dire comme on se détache du temps quand on écrit. La serveuse s’appelle Émilie, elle est joueuse, la photo que je ne prends pas — ce serait impoli. Au moment de régler l’addition nous l’appelons à plusieurs voix, elle arrive en tournant sur elle même, vos voix c’était comme un chœur de fantômes.

Chez le disquaire (bric à brac infernal où je viens déposer un colis) le bonhomme discute avec la patron, il monologue plutôt, Les avions des années 50, C’était beau, un Rafale aujourd’hui ça s’abat facilement. J’ai presque envie de l’interrompre, de lui demander d’où vient sa passion et de lui parler de mon père.

Nina m’écrit, ses difficultés avec le tricot, j’aime mettre en place le premier tour, c’est très instinctif, mais les deux aiguilles dans la main je suis bloquée. Elle préfère le crochet, c’est l’idée qu’il y a des choses qui restent possible seulement entre nos mains, ça me touche.

On entendait d’abord la voix claire, puissante de l’enfant, il riait presque, joyeux, fou de joie sur le siège arrière du vélo conduit par le père. Hier j’ai déjà vu tous les copains ! ma classe ! hier ! c’est incroyable tous mes copains sont déjà là ! J’ai envié sa joie, son soulagement, je crois me souvenir qu’enfant j’attendais impatiemment la rentrée.

Ça a l’air trop bien je sais pas où c’est, dit-elle devant le premier plan du documentaire Nous, d’Alice Diop. Je crois que c’est la lumière qui baisse, le silence et l’attente grave de l’enfant qui donnent la beauté à l’endroit. À la fin du film la scène résonnera autrement, on ne pourra plus se sentir proche de cette famille, on s’identifiera peut-être à l’enfant, comme il tente de se hisser à la hauteur des adultes, malgré la peur. L’aube et le crépuscule où l’on sent si terriblement le passage du temps.

La fille avait une aiguille plantée dans la couture de son jean, le long de de la cuisse. Je lui signale, vous êtes sûrement au courant. Elle est brodeuse, c’est une habitude qu’elle a prise pour ne pas perdre l’aiguille, je lui demande quelle formation elle a reçue, lui dis que j’aimerais broder davantage mais que ça engage trop le corps, elle a bien quinze ans de moins que moi, pourtant ça peut être douloureux pour elle aussi, les yeux, les migraines, le nerf sciatique.

Dans le journal filmé de Michel Brosseau, un plan d’orage, ça me rappelle que j’aime l’orage, il me ramène en enfance dans cette grande vacance de l’été, le soulagement que c’était d’entendre craquer le ciel. Je photographie cette chaise dans la vitrine, parce qu’elle est presque identique à celles de la salle à manger maternelle, les chaises sur lesquelles toute la famille s’est assise durant plus de trente ans, rapportées d’Algérie, je me demande si ce mobilier que j’ai toujours connu venait du Canada. Ce n’est qu’en choisissant la photo pour cet article que je découvre la prédiction dans la vitrine.

Yashica #1

J’ai acheté le Yashica sur un coup de tête, pensant un premier temps l’offrir à Nina, elle préfère aux appareils numériques les outils analogiques, le rapport au temps qu’ils installent. Je lui ai demandé ce qu’elle en pensait, comme moi elle était un peu intimidée par l’objet. Nous vient l’idée de l’utiliser en partage, lors de nos voyages, ou pour un projet particulier, voire une création à quatre mains. Quand je l’ai reçu, j’ai été surprise par le poids et le volume de l’appareil, pas l’objet qu’on attrape au moment de sortir en se disant qu’on va peut-être faire une photo. Il m’a fallu des mois avant de me décider à l’utiliser enfin, sous la pression de Nina m’annonçant son prochain séjour à Paris. Après avoir chargé une pellicule noir et blanc 400 ASA périmée depuis quelques mois, je photographie la cour de mon atelier pour le prendre en main, apprivoiser la visée en miroir, m’assurer que le déclencheur fonctionne. Je confie l’appareil à Nina dès son arrivée. Elle utilise la moitié de la pellicule et a l’impression que le compteur de vues s’est bloqué à plusieurs reprises, elle repart déjà à Nice. Je prends la suite, photographie des arbres, des reflets, des immeubles. Je dépose la pellicule au labo auprès duquel Nina a l’habitude de déposer ses films, espérant recevoir les scans avant mon prochain voyage à Nice où je dois la retrouver bientôt.

Je reçois les scans par mail dans le train qui me conduit à Nice, je les fais suivre à Nina, à mon arrivée nous découvrons ensemble, médusées, nos images accidentées. La pellicule s’est en effet bloquée et a parfois été exposée plusieurs fois, le film s’est couvert de taches et marbrures à l’aspect organique. Le noir et blanc, la superposition des vues, les altérations, donnent l’impression que les photographies nous parviennent d’un autre temps. La ville s’amplifie, se métamorphose, se creuse de paysages multiples. Elle devient un écran où se superposent de l’eau, des nuages, des visages, des architectures, des arbres, des lumières. Elle est mouvante, sans doute la difficulté à trouver l’horizontalité au moment de faire le cadre. On essaye de reconnaître dans les surimpressions les lieux que nous avons l’une et l’autre photographiés. Les murs d’une chambre se couvrent d’eau. Un visage apparaît sur les bâtiments de la cour de mon atelier. Des arbres surgissent d’un crâne. Ce qui me touche, au-delà de l’étrangeté de ces photographies, c’est que Nina et moi soyons réunies dans ces lieux que nous avons photographiés à des moments différents — la ville, ses parcs, l’appartement — ces lieux où nous avons vécu, ensemble.

Le parc des dimanches d’été, la chaleur, les pique-niques, les tissus jetés sur l’herbe, un territoire d’enfance. En bas la petite rivière, sœurs aux pieds menus, les pierres fraîches qu’on se colle sur la joue, les secrets confiés à l’herbe, des cabanes fragiles, des châteaux, des éclats, les aveuglements, le soleil en partage. Des failles, des choses qu’on ne voyait pas, derrière la place un autre paysage, une direction imprévue, les grands arbres­­­, les arbres devenus immenses qui dessinent une forêt. L’ange dépassé. Des images comme des rêves. Un arbre chante, il est entré dans ma tête. Une injonction à la consolation. La chambre vide, le désordre du lit, les draps, la lumière dans les voiles. Sur les murs je vois des vagues, c’est la mer entendue dans l’enfance. C’est la maison à laquelle tu as renoncé parce que tu as rêvé qu’un tsunami l’engloutissait. Je me demande encore quelle aurait été notre vie si nous l’avions achetée. Les nuages frottent les arbres nus, des indices, un tremblement, la duplicité des branches. Des choses qui flottent dans une nuit blanche, le sommeil partagé compté sur les doigts d’une main — trois nuits, tenir la peur à distance. Fouiller les images, convoquer les heures, la température de l’air, le bruit du vent, la parole des pierres. Des lumières, qui ne seraient ni le jour ni la nuit.