Is this love

Nous sortons de bonne heure, notre café fétiche sur le chemin de la halle Pajol est désormais fermé, je pense à Lola Lafon qui y venait régulièrement. Alice vient déjeuner, puis nous jouons, puis je l’accompagne avenue Secretan où elle doit faire quelques courses, j’achète comme elle un paquet de muffins, nous revenons vers la Rotonde, frayant entre les stands du vide grenier. Une éffigie de Marilyn capte mon regard mais jailaflemme de la photographier pour le groupe FB qui lui est dédié. Dans l’après-midi Anne partagera sa trouvaille.

L’IA de Gmail s’évertue à vouloir corriger mes messages, soulignant tous les mots accordés au féminin, je trouve ça insupportable, et je m’énerve à voix haute devant l’écran, me surprends à jurer.

Comme il faisait nuit, que c’était à cinq cents mètres de la maison, que son fils à ses côtés avait beaucoup grandi et qu’il marchait avec des béquilles, je n’ai pas reconnu ma voisine quand nos regards se sont croisés et je suis gênée de ne pas l’avoir saluée.

À la supérette Is this love diffusé à la radio, le caissier est debout et chante, il chante très bien, une voix bien timbrée, en rythme, et la cliente à la caisse reprend les chœurs avec lui, ils sont dans un même mouvement, le moment dure longtemps, ça nous éloigne du réel, et ça me rend joyeuse que ce moment puisse durer si longtemps dans la tristesse morne du magasin, un soir de semaine de gens pressés, je me retiens de chanter avec eux, je les remercie en sortant.

Quelque chose qui me chatouille sur la joue, comme des cheveux, mes doigts viennent au contact de cette caresse qui s’anime — un insecte, à la comissure des lèvres maintenant — mes doigts s’agitent, c’est une araignée. Je surréagis, elle n’est pas ridicule, une de ces grandes aeriennes qui ressemble à un faucheux. Philippe se moque gentiment — j’aurais bien aimé t’y voir. Ceci n’est pas un rêve.

Le spectacle de ce qui se passe dans le monde est tellement une farce que je me demande si faut s’en faire l’écho.
Parfois je photographie la même chose que Philippe, parfois c’est lui qui souligne ce qui dans la ville devrait capter mon regard. Nous ne faisons pas les mêmes cadrages ni le même usage de nos photographies, sans doute personne ne s’en rend compte, mais ça me plaît d’imaginer nos archives qui se répondent.

Le ciel bleu me donne envie de tenter de nouveaux tirages cyanotype pour les installer à la librairie lors du dialogue avec Marine. Les gestes reviennent très vite, mais je me confronte à la réalité, les UV de l’hiver sont faibles. Le peu de temps que j’y consacre me met néamoins dans un état d’excitation joyeuse, l’effet de surprise, les contrastes qui se révèlent, la découverte. Mais je ne peux m’empêcher de penser que je devrais arrêter de me disperser, et que je devrais consacrer vraiment du temps à écrire si je veux un jour aboutir Corbera.

dehors, la douceur irréelle

Un couple à la fenêtre du premier étage, à l’angle de la rue de la Fontaine au Roi. La sensation qu’ils posent. Peut-être la manière dont l’homme tient sa cigarette, droit dans sa veste de costume, peut-être le vert soutenu du vêtement de la femme qui se détache dans l’obscurité de l’arrière plan, les bandeaux épais de ses cheveux châtain. Je n’ose pas les photographier, en les décrivant aujourd’hui me vient l’envie de les peindre, ça ressemblerait à un tableau de Hopper.

J’oublie de noter mon rêve, ne me revient que l’image d’une mer grise mais étrangement transparente, où nagent des dizaines de méduses laiteuses qui ne me font pas peur.

Je profite de cette journée buissonnière pour rendre visite à V dans son appartement/atelier, au neuvième étage d’un immeuble du 14ème arrondissement. Une vue à couper le souffle, assieds toi à mon bureau, tu vas voir. Je lui envie cet espace, le désordre qu’elle y laisse.

Je lui raconte un souvenir. Gare de Lyon, j’ai vingt ans et je pleure. L’inconnu s’est assis à côté de moi, m’a demandé ce qui n’allait pas, il a commencé par parler doucement, puis il a mis une main sur mon épaule, puis sa main a glissé sur ma cuisse, puis sa bouche brutale contre ma bouche. Ce sont les baisers qu’on nous vendait dans les livres, il força ses lèvres. C’est à ce moment que j’ai réagi, je me suis levée et enfuie. Une chose pas grave.

Elle dit que franchement elle a honte de son pays, son grand-père lui répond que lui aussi. Finalement ils décident de passer par Bastille, comme ça on fait un bout de chemin ensemble, je traverse au niveau de la rue de Charonne, me retourne pour leur faire un signe de la main mais ils sont déjà ailleurs, c’est fugace, mais j’ai un sentiment d’abandon.

Je ne l’avais pas croisée depuis des mois. Elle a quitté l’enfance, je me reconnais au même âge dans sa gaucherie, elle voudrait m’éviter mais je lui tiens la grille, puis la porte, dans le couloir elle accélère, elle jette un regard par dessus l’épaule comme pour s’assurer de la distance qui nous sépare, puis elle s’engouffre dans la cage d’escalier, je l’entends courir dans les étages.

Je sors doucement du sommeil, je reconnais d’abord les basses, puis la mélodie, puis les paroles, ma voisine écoute à fond L’Été indien. Dans les années soixante dix, alors que j’étais une petite fille, ça évoquait le Canada. Je me souviens de toutes ces chansons tristes écoutées dans l’enfance, comme elles me reliaient à mon père. Dehors, la douceur irréelle.

l’étrangeté se frotterait au monde

Je ne les ai pas vus tout de suite, j’ai d’abord entendu leurs voix qui se rapprochaient, une troupe d’enfants, ils chantaient La Marseillaise avec tellement de joie et de vigueur que c’en était inquiétant.

La berline s’est arrêtée à ma hauteur — la porte passager avant s’est ouverte, en est sorti un corps de petite fille — frêle — avec son visage presque d’adulte, un sac trop grand au bout de bras trop maigres, avec sa marche tordue elle s’est dirigée vers l’arrière, le conducteur, un homme âgé — peut-être son père — est sorti à son tour, il lui a dit attends-moi — avec dans la voix l’inquiétude de comment aujourd’hui l’étrangeté se frotterait au monde.

Après que le vendeur de la boutique de téléphonie mobile nous ait fourgué sa camelote nous remontons à pied par le canal, au moment de sortir une cigarette de son paquet, Tu veux l’allumer ? Oh oui ! Bon t’en veux une ? Non. Enfin oui — trois bouffées que déjà je regrette, on parle de nos liens avec nos amies, on trace des parallèles, on évoque Noël, il fait doux.

J’entre dans l’usine Exacompta, je pense comme chaque fois à ma grand-mère Pauline qui a travaillé dans le quartier après-guerre, très mal famé à l’époque. Dans l’interphone, la voix grave de fumeuse, gouailleuse, déformée par le micro, m’évoque Simone Signoret — le sketch du télégramme avec Montand qui faisait rire ma mère. Simone que ma mère adorait, dont elle disait qu’avec Pauline elles se ressemblaient.

Sur sa roue électrique, les mains dans les poches, on dirait qu’il glisse sur une vague. La fluidité de son mouvement me renvoie à un imaginaire de science-fiction que je pouvais regarder enfant, on devinait que le monde serait étrange et différent, on n’avait pas imaginé cette brutalité, cette inquiétude. Écouter des chansons tristes me réconforte.

Je leur ai montré la vidéo, vous vous rendez compte, c’est presque du vivant, pour la première fois quelque chose de son énergie transmise par l’image. Je crois que M comprenait, s’émouvait, je regardais ses mains endolories, en corolle, qui parlaient aussi d’amour. Sur le chemin retour, questionnements sur le sens, ou plutôt le non-sens de ce détour par l’édition, treize refus, et ce n’est pas tout à fait fini.

Le voyage au Japon est reporté — espérer qu’il ne s’agisse que d’un report. Ça nous laisse du temps pour un voyage au printemps, on parle de la Corse, se demander si on partira de Nice ou de Marseille, mais sûr qu’on arrivera en bateau. La perspective de longer le cap, de filmer l’arrivée à Bastia au petit matin me console déjà du Japon.

cette chanson

cette chanson — souviens toi — sa mélodie lancinante semblait flotter entre deux mondes, à présent tiens-toi là debout dans la chaleur du plateau, au bord du ciel, du vide immense, tutoie la peur, souffle ces mots, On dit ça, fais les tiens, suspends-les dans l’espace, enhardis toi, abandonne ce simulacre de sourire, si tu souris c’est avec tes yeux, ne sais-tu pas allumer un sourire dans ton regard ? traverse, avance encore, creuse le silence, c’est ta voix, la lumière — sa chaleur dorée qui te porte au-dessus du vide — engage ventre cuisses poitrine, laisse venir, épuise le verbe, tu es là, ce qui s’écrit n’a aucune importance, oublie les mots, souviens toi seulement de leur écho, des silences, écoute, rejoins l’obscur, l’abîme, fraye l’absence, tu te tiens là sur le seuil de votre histoire, approche toi de son regard, vois son sourire — c’était cela sourire avec les yeux — si le sol se dérobe : cède, tu seras juste, si dans la chute lente ton genou te fait mal oublie ce que tu y as enfoui, sa mémoire d’os, et, depuis l’effondrement rêve sa voix, empare-toi du vide dévorant, hante-le, frôle le vertige, tends-lui la main dans la distance abrégée, chante. Et quand ce sera fini, quand tu pleureras dans la loge d’avoir croisé son sourire dans le noir de la salle, le front brûlant dans tes bras repliés, dis-lui l’éblouissement, dis-lui qu’il n’oublie pas non plus de l’embrasser, peut-être sera-t-elle encore endormie, dis-lui aussi que le ciel est sans issue.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre