sa main sur mon épaule

À l’heure d’écrire le journal j’écoute avec Alice Night of the Hunter. Je voudrais aujourd’hui ne parler que de mardi. D’abord le rêve survivaliste, nous devons tout quitter et réfléchissons à ce que nous devons emporter, il raisonnera étrangement durant la présentation de Jachère. Comme chaque mardi matin, je tombe dans le même piège, c’est une journée rythmée par des horaires différents, la tentation de remplir l’illusion de temps, que je gaspille finalement. Le sms de Family movie au moment de quitter la maison — votre commande est prête, option de téléchargement disponible. L’hésitation puis le départ précipité à l’atelier de gravure, l’impatience qui gronde de retrouver cet après midi l’ordinateur pour télécharger le film, l’impatience quand tout dans l’atelier de gravure appelle la lenteur. Pourtant je fais cette fois quelques tirages qui me font plaisir. Ce jour là je déjeune avec Alice, décommander n’avait pas trop de sens, ces images qui ont dormi plus de cinquante ans pouvaient attendre encore. Déjeuner donc avec Louise, Claudine, et Alice, on forme une drôle de tablée. Claudine dit qu’elle en a marre de ces séries qui tentent de nous rendre les flics sympathiques, nous rions mais je suis fébrile, obnubilée par les images qui m’attendent. Alice m’accompagne rue de Charonne, nous marchons vite, mes gestes se font mécaniques, la clef dans la serrure, allumer le mac, les codes, les consignes à la hâte, et la récompense, une minute quarante de film noir et blanc, et mon père sur quelques plans montés dans le désordre. Sa tenue improbable alors qu’il descend du Zlin, sa chemise blanche, sa cravate, ses Ray-ban et ses souliers vernis, le harnais. Puis des plans plus proches, mon père assis sur le siège arrière, comme me l’avait raconté Berrouane. La familiarité désormais avec les images, elles ne m’apprennent rien que les Algériens ne m’aient déjà raconté. Le filmeur (on ne sait pas qui, peu probable que ce soit mon oncle, il filmait en super 8, en couleur, là c’est du 16), est posté derrière l’avion, il s’approche, mon père sait qu’il est là à filmer, je ne peux pas affirmer qu’il est gêné mais il y a dans ses mouvements quelques chose de pas tout à fait naturel lié à la présence de l’objectif. Ça n’empêche que je suis bouleversée. Sa main qu’il pose au-dessus du tableau de bord, le bouton de manchette, son visage qui se tourne vers le caméraman, les mots silencieux qu’il lui adresse. Et un sourire. Un éclat de soleil sur la monture de ses Ray-ban. Tout se réveille, tout ou plutôt le vide. Est-ce que d’autres images m’attendent ? J’envoie le film à mes frère et sœur, à Slimane qui reconnaîtra peut-être des élèves, et je me plonge dans le travail. Gwenn S passe rue de Charonne, nous buvons un thé et parlons, trop vite encore, puis rejoignons la rue de Prague pour le lancement du livre posthume de Philippe Aigrain, Jachère. Ce titre est magnifique, l’objet aussi. J’embrasse Jane et Joachim, m’assoit à côté de Piero en attendant Philippe, il sait que j’ai reçu les images d’Algérie, alors tu es contente ? avec ce sourire qui invite à la confidence. Je lui raconte mon père qui se tourne vers le cameraman, sa joue, cette impression de pouvoir la toucher. La salle est comble, Philippe arrivé avec un peu de retard reste debout près de l’entrée. Guillaume Vissac fait une présentation très émouvante de la genèse de Jachère, du travail mené collectivement avec Christine Jeanney, Roxane Lecomte, Benoit Vincent, Marie Cosnay, il nous dit l’aide précieuse de Mireille, l’épouse de Philippe, qui est là avec nous. Puis viennent les lectures de Jane et Joachim, qui ont précautionneusement choisi les extraits, où il est plutôt question de semailles, de récoltes, de nourritures, pendant que les illustrations de Roxane sont diffusées sur un moniteur (dis Roxane, mais quel boulot !). En allant chercher notre contrepartie auprès de Guillaume, j’ai une sorte de timidité, j’ai en tête la première version de Comanche que je lui avais envoyée, les pistes de travail qu’il m’avait données, je me demande quel texte serait né d’un véritable travail avec l’équipe. Puis la conversation plutôt joyeuse avec Antonin, nous échangeons nos livres, évoquons nos rôles de dépositaires, nos frère et sœurs. Nous repartons dans la nuit avec Philippe, nous sommes silencieux, un peu sonnés. Dans le métro un homme descend les escaliers en traînant une affiche en lambeaux, comme une cape. En arrivant à la maison je télécharge le film sur mon vieil ordinateur pour le montrer à Philippe, il est impressionné par la qualité des images, m’encourage déjà à en faire quelque chose. Entre-temps Slimane m’a répondu, me confirme que les plans ont bien été tournés à l’école d’aviation et de météorologie d’Alger, à Dar-El-Beida, là où je suis née. Si j’avais été attentive je l’aurais deviné en lisant les inscriptions sur les bâtiments. Mais je ne cherche aucune vérité dans ces images, je veux seulement me rapprocher de lui encore, imaginer sa main sur mon épaule.

s’échapper du temps présent

Nos marchons dans les sentiers autour, hésitons devant les pentes trop fortes, nous rions, renonçons quand l’humidité perce nos chaussures. On fait mine d’oublier la tempête de la veille, je ne sais pas ce que j’espérais. On met la petite sur le poney, on aura même pas envie de s’attarder sur la plage, la mer était trop loin, le sable et le ciel étaient gris.

Me revient la chanson que Nina avait choisie pour le mariage de J et M, je me suis mise à chantonner, la voix est prise par le manque de sommeil, des mots me manquent. Je pense à elle, j’ai l’impression qu’elle chante avec moi, que nos voix nous aident à nous rejoindre.

L’éclat du soleil sur les trottoirs humides m’aveugle. C’est souvent la lumière qui me dirige, surtout quand je change d’itinéraire. Alors la ville se métamorphose, pas tout à fait étrangère mais nouvelle, alors je peux me satisfaire du bleu d’une porte, de l’ornementation d’une façade.

Le froid mord méchamment, les vitrines se chargent de décors de Noël, des jeunes gens semblent s’amuser à l’intérieur des bars, ça devrait me réjouir, mais je n’y arrive pas, peut-être que c’est novembre.

Sur le blog de Piero, un billet retient mon attention avec ses photos de boutiques de chaussures, j’ai une tendresse particulière pour ces magasins vieillots, sans doute une réminiscence de l’enfance, l’achat de chaussures neuves, c’était le seul truc que ma mère refusait qu’on nous donne, les chaussures.

Ma langue explore la béance laissée par la couronne déchue, mes phalanges se logent entre les lèvres, des réflexes archaïques, la sensation furtive de s’échapper du temps présent, mais le corps autour rappelle ses faiblesses.

L’économie des gestes, la blouse, la robe de chambre, le moulin à café, le corps enfermé dans les cadrages serrés, les jeux de lumière, l’acajou brillant de l’armoire, la grille accordéon de l’ascenseur, le pliage du linge, la lecture de la lettre de la sœur au Canada — d’un souffle, l’épluchage des pommes de terres, à plein d’endroits penser aux femmes qui m’ont précédées dans la famille. Puis le désordre de la mèche sur le front, le glissement dans la folie.

boîte noire

Le sujet me captive, Boîte noire. J’imagine un temps qu’il y a eu une boîte noire à bord du Comanche, Slimane me dit qu’il ne pense pas, qu’il va quand même se renseigner, je laisse flotter cette idée que peut-être, à un endroit, la voix de mon père à été enregistrée.

On inondait de vert le bitume, mais l’intensité de la couleur, son odeur ne mentaient pas.

Je m’y prends mal, et ça me fatigue. 

J’ai d’abord cru que le couple se tenait par la main, doigts croisés, et puis j’ai vu son poing serré, ça renversait complètement la proposition, ce n’était plus un geste amoureux, c’était juste un poing serré, fermé, en colère.

Traverser le quartier rabâché, sentir novembre, la nuit oppressante, s’arracher à la viscosité de l’air, à la ville, et se heurter à la limite des mots. 

Nous regardons Chevalier noir, je suis éblouie par les images de Téhéran en surplomb, le flou des lumières vibrant sur l’horizon, je pense à Bastia, peut-être l’énergie des corps, les tensions familiales, ça réveille des sensations d’enfance, une envie brutale de chaleur.

J’y vais le nez au vent, les portes s’ouvrent les unes après les autres, une jeune femme est désappointée, elle croyait que c’était la poste, normalement on ouvre qu’à midi. Elle me demande si c’est urgent, pas vraiment même si après avoir laissé traîner la petite boîte métallique des jours et des jours au fond de mon sac à dos, l’oubliant presque, je suis maintenant impatiente de découvrir les images. En lui confiant les films j’ai l’impression d’être l’héroïne d’une fiction.

l’image d’un rêve qui s’échappe

Nous traversons le Jardin des plantes détrempé par la pluie, à l’épaule l’appareil photo est un poids mort, la laideur des sculptures exotiques en nylon dans la lumière plate. L’inconnue qui demande à Philippe, qu’est ce que c’est — en désignant une chenille géante — m’arrache un sourire.

D’abord un voile devant l’œil, c’est une chose dans l’air, floue et pourtant toute proche, c’est une plume dont je voudrais attraper le mouvement, elle git déjà sur le trottoir, je la photographie en pensant à Christine Jeanney.

La dame du rez de chaussée par sa fenêtre ouverte sur la rue me tend un bocal de petits pois, elle ne parle pas vraiment ma langue, elle aimerait que j’ouvre pour elle la conserve. Elle est mal tombée, j’exhibe mes doigts déformés, elle me montre son poignet enflé, shifumi, ouvrir le bocal et sourire.

Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? le reflet. Le reflet de quoi ? Vous voyez là, incliner le visage fléchir les genoux, dans l’objectif l’illusion de la lumière, une zone trouble, un mouvement, l’image d’un rêve qui s’échappe.

Le regard attiré par leur vêtements colorés, leur silhouettes élancées, j’imagine deux amies. À leur hauteur je découvre la beauté de leurs visages absolument semblables.

Les oiseaux se déchaînent sous la pluie, au point que je me lève, ouvre la fenêtre, m’attendant à trouver une foule de moineaux sur la haie. Dehors rien que l’humidité froide et les arbres qui jaunissent tardivement. Les chants s’amenuisent, je crains d’avoir été repérée.

Dans mon sac à dos le film 16mm fait poche restante. Surprise de voir surgir cette expression que Jacques employait quand j’oubliais de poster un courrier. Me souvenir de cette personne distraite que j’ai été. Insouciante. Peut-être que je préfère retarder cette ultime révélation. On boit un café, on écoute The Temples, on danse comme des folles dans le salon.

wait and see

L’accès au littoral interdit, les maisons repliées sur elles-mêmes, cachées, les voitures de police ou de services de sécurité sillonnent les routes sur lesquelles nous sommes condamnés à marcher. L’exploration de Saint-Jean-Cap-Ferrat nous laisse frustrés, mais toujours la lumière inouïe à travers les pins parasols. Dernier dîner avec Nina et E.

La journée devant nous, on parcourt la ville, attirés par la mer, nous faisons semblant de nous laisser surprendre par les vagues. Appel de mon cousin, il a retrouvé une archive 16mm, il lui semble que ça a un lien avec mon père. Le soir la voix de Juliette, fébrilité et joie de l’entendre lire cet extrait de Comanche.

Mon cousin passe me confier le film, conversation rapide, deux, trois souvenirs, le café, sa voix, il repart, j’enferme ma mélancolie dans cette phrase prononcée à voix haute — c’est fou il ressemble de plus en plus à son père. En réalité je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Le soir en regardant le film à la loupe je reconnais mon père, ou plutôt l’implantation de ses cheveux, regrette qu’il n’y ait pas de piste sonore sur le 16mm.

Café (Perrier/verveine) avec Piero à La Fontaine, toujours ce moment où il annonce ce qu’il va cuisiner le soir, et il s’en va. Le soir Philippe nous montre des extraits d’un film tourné lors d’un été passé dans le Berry, les filles étaient petites, c’est à dire cinq et sept ans, ce qu’on reconnait d’elles aujourd’hui.

Là je peux vous faire une infiltration, pour le reste wait and see. Il prend ma main doucement, marque de l’ongle l’endroit où il va piquer, à la base du poignet, j’ai pris l’aiguille la plus fine, dans deux ou trois jours vous serez soulagée. Aftersun, beauté du cadre, toujours surprenant, au plus près des corps, une fille et son père, larmes retenues.

Dans la nuit un des symptômes évoqué la veille par le rhumato me réveille, je le note pour être plus précise lors du prochain rendez-vous. Main endolorie par l’injection, j’abandonne toute activité sur l’ordinateur pour la journée. La pluie, la nuit, l’insomnie de la veille me font renoncer au Vélib. Prendre le métro est devenu tellement exceptionnel que j’ai l’impression d’en redécouvrir les usages avec stupeur, une jeune fille me propose sa place assise, je ne sais pas bien comment le prendre, je refuse de la manière la plus enjouée possible.

L’air humide a un goût de métal. Elle dit que c’est pas rationnel, que les enfants pris en otage, ceux qui allaient danser ça aurait pu être ses filles, ceux sous les bombes de Gaza, c’est pas pareil, elle répète c’est pas rationnel, je sais, comme une excuse. Mes oreilles bourdonnent. Les mots me font peur, chaque jour un peu plus, il faudrait sortir, et marcher, écouter le vent qui se lève.

La lecture de Juliette c’est ici.

nous vivons dans l’éclat

Deuxième jour de plongée dans les archives d’Anne-Marie, prenant toutes sortes de précautions pour ouvrir les cartons. Découvrir les photographies des Calinottes évoquées dans La première fois, dont l’existence m’obsédait depuis la lecture du texte, la nécessité des traces, même s’il ne s’agit pas de ma maison d’enfance. Un grand tirage de l’estuaire dont le gris chaud convoque le souvenir de la cérémonie d’adieux à Lamarque.

Tous les mots, tous les commentaires de l’horreur renforcent mon incapacité à penser, désarmée n’est pas assez fort.

Une bande de lumière encore bleue découpe le sommet des crêtes. J’ouvre la baie pour photographier encore les collines silencieuses, un frelon en profite pour entrer dans la pièce, balai de lumières et de fenêtres pour le faire sortir. Le jour est levé maintenant que nous quittons la maison un peu sonnées, je découvre le paysage sur le trajet retour vers Valence, étrange sensation de temps à l’envers — il faudra revenir, un peu de silence s’installe. Retour un peu brutal à l’atelier, réveil de la douleur dans la main droite, l’épanchement ne se résorbe pas, rumination.

Départ pour Nice, dans le train je rattrape maigrement mon retard de lectures, découvre le très beau Villa Zamir d’Hélène Gaudy. J’ai cru que nous nous approcherions de la villa pendant le séjour à Nice, la lecture m’en décourage, et me fait accepter le renoncement. En interrogeant notre rapport à l’image, à la mémoire, aux lieux d’enfance, ce récit résonne intensément, réactive l’envie d’avancer sur le projet corse. À Nice, nuages roses en bord de mer, mauresque, puis diner avec Nina, les chansons qui nous parlent, son travail, la joie.

Rétrospective Thu-Van Tran au Mamac, Nous vivons dans l’éclat. Empreintes, persistance de la mémoire, rêves, engagement, l’exposition nous cueille. Émerveillement devant Le génie du ciel — installation d’une centaine de porcelaines sur lesquelles l’artiste a moulé des ailes d’oiseaux, comme émergeant de la roche, une allégorie du deuil et de la consolation.

Dans mon rêve je parle avec Valérie sur la plage de Carolles, incapable de lui dire où nous vivons cet été là, perte sèche de mémoire, j’aperçois Philippe courir sur un chemin derrière les dunes, je l’appelle, il ne m’entend pas. Angoisse terrible et persistante au réveil. Nina nous accueille Villa Arson, elle nous guide à pas vifs à travers les jardins, labyrinthes, terrasses, exposition des étudiants sortants, nous présente son espace de travail dans l’atelier des quatrièmes années, joie d’avoir accès à cette presque exhaustivité.

Réveillée dans la nuit par les éboueurs. Le bruit de la benne me transporte immédiatement à Bastia, et dans le souvenir de la chaleur. Travail à quatre mains avec Philippe, on avance sur les synopsis. Il pleut toute la journée. Retrouvailles Nina cours Saleya, elle nous raconte les vagues spectaculaires loupées la veille, le couple qui s’est fait surprendre, les rires et la peur autour. Dîner rāmen.

l’endroit où je respire

Hortense m’explique que le trait de côte ne recule pas vraiment, la côte recule par endroit, mais avance à d’autres, le jeu des flux et reflux est complexe …transformation plutôt que disparition, en attendant je rêve de longer l’estuaire, ou n’importe quelle rive. LA LIGNE OCÉANIQUE est l’endroit où je respire.

Je feuillette des catalogues d’oeuvres d’art vendues aux enchères, plusieurs pages cornées, je regarde les prix, considère différemment les gouaches et gravures qui s’accumulent sur les murs, dans les bibliothèques de la salle d’attente du rhumatologue collectionneur.

Le jeune homme au téléphone // j’étais un peu déçu que tu me calcules pas tout à l’heure et que tu me dises pas bonjour mais je vais pas en faire une histoire, ni faire mon mijaurée // m’amuse qu’il utilise cet adjectif que je croyais réservé aux femmes..

Nous montons à l’étage, pour avoir de la lumière, l’atmosphère y est plus feutrée, encourage les rendez-vous professionnels, des belles personnes, surement des comédien·nes. Sensation d’une séance de rattrapage et tentative d’échapper aux bruits du monde.

J’ai traversé la place de la République presque déserte, je me suis approchée de mon visage préféré, ÉGALITÉ, j’ai fait une prière, c’est étrange de l’écrire mais je veux me souvenir de cette ferveur.

Depuis Valence une heure de route avec ascension, dans les phares un renard, puis une biche, deux lapins, magique. Arriver sous une presque pleine lune, le lieu éclairé comme une nuit américaine. Je ne dors pas bien, impatiente de voir la beauté de l’endroit se révéler au jour.

A travers les rideaux deviner le ciel qui s’éclaire, rosit déjà, sortir. Nous avons descendu une douzaine de cartons, ouvert les dossiers, découvert des photographies, des notes de travail. Arbitrer classer inventorier. Puis un petit cahier de texte à spirales, Les vacances en Suisse, le premier roman peut-être, ces quelques illustrations qu’elle avait glissées en tête de certains chapitres, à la manière des livres illustrés de son enfance.

j’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus

Marche autour du bassin de la Villette pour attraper les éclaircies du jour, l’air italien de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe, respirer. La veille P me faisait remarquer que j’étais toujours en voyage — pas tout à fait vrai — mais la manière dont je photographie Paris peut donner l’impression que je suis ailleurs, photographier parfois c’est s’échapper.

Rencontre avec Hélène Gaudy via le Patreon de François Bon, singulière, généreuse, sa manière de parler d’écrire, j’écris dans tous les sens, son rapport à l’archive, à l’image, aux lieux, les projets abandonnés, les tâtonnements, les interstices, la quête de la justesse, ça me donne la force de ne pas abandonner.

Écriture du prologue du nouveau cycle lancé par François Bon, se joue noue un lien avec le merveilleux, une voix possible pour Lina ?
Ce fut d’abord le bruit énorme d’un battement d’ailes, puis les plumes qui volent autour de la roue, l’effroi dans le cri laché par le cycliste, puis un dégoût en imaginant le massacre évité.

Réveil au milieu de la nuit, je suis tout au bord du lit, prendre le moins de place possible, mon rapport terrorisé au monde. Se consoler de l’horreur en pensant que mes morts ne sauront rien de tout ça.

Je m’arrête pour le laisser traverser, il s’immobilise, j’insiste, lui indique le passage d’un mouvement du menton, l’encourage d’un sourire. J’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus.

Croiser deux de mes voisines, une retient la porte, l’autre s’incline pour me laisser passer — on vous fait une haie d’honneur. Je sens bien que c’est trop fort, trop enjoué la manière dont je lance C’est chouette ! Elles me récompensent d’un grand sourire. En constatant que je ne pratique aucune relation de voisinage je pense tendrement à ma mère.

Dans le rêve une détonation qui me sort du sommeil, là où mon corps fatigue mes pensées s’emballent, je me lève. Dans la soirée, appel d’A, on reprend le fil sur un sujet familial en suspens depuis quatre ans, les morts peuvent attendre, pourtant il faudra bien en finir avec cette histoire.

une douceur étrange

Après quelques déboires, arrivée à Ottignies où Dodo nous accueille. Retrouver la maison de brique de Lasne, je vérifie qu’elle n’a pas trop changé, découvre que Philippe (époux de Dodo qui porte le même prénom que le mien) s’est remis à la peinture. Après le potage délicieux, les fromages, le melon, nous sortons marcher, l’idée de cette marche m’obsédait depuis plusieurs jours les chemins creux, la forêt, le soleil, la petite chapelle, le lac, Dodo nous égare un peu et mon esprit s’allège. Le soir dîner en famille, le champagne rituel, un waterzooi, la rose de Damas qui parfume le dessert.

Le lendemain Dodo m’indique le tiroir où elle a rangé toutes les photos, n’hésite pas tout est là, c’est autant à toi qu’à nous. Je ne résiste pas, finis par ouvrir le tiroir, après avoir inspecté une boîte j’extrais trois portraits que je photographie, la petite Aïda Aznavour elle était à l’école du spectacle avec ma tante Claude, mon arrière-grand-mère Cécile, son doux regard et les épaules habillées d’un col de plumes, cette autre photographie de Marie-Louise et Cécile devant une fenêtre ouverte, inondées de soleil. J’avise une pile de cahiers, je les connais, les ai déjà ouverts, ce sont ceux de Marie-Louise. Pêle-mêle des extraits d’articles, des inventaires, des commentaires de lectures, un journal. Les notes sont parfois révisées, augmentées. Sur la couverture des cahiers un sommaire inscrit sur des souches de carnets de timbres. À l’intérieur d’un cahier repérer la signature Ro, c’est en fait Marie-Louise qui souligne la note, Ro comme un repère, je me demande combien de fois elle a relu ce passage. Y découvrir la même inquiétude que celle qui m’a hantée quand j’ai écrit l’accident, on ne devrait jamais mourir seul. Il m’avait promis récemment de ne plus prendre de risques, sachant qu’il avait charge d’âmes et que sa petite famille avait besoin de lui… sans lui qu’allaient devenir ses trois petits ? J’aimerais rassurer ma grand-mère.

Pour le voyage nous avons emporté L’échiquier, Philippe a quelques chapitres d’avance. Je n’ai encore jamais lu Jean-Philippe Toussaint, à la lecture je m’amuse des coïncidences, les étés à Erbalunga où son père lui révèle sa vocation d’écrivain c’est à Erbalunga que mes fantômes sont apparus, dormir le dernier soir de ce petit voyage dans une chambre d’hôtes à Ixelles face aux étangs, et réaliser que nous sommes à deux pas de Chapitre XII, la librairie de Monique Toussaint, mère de l’auteur. Le lendemain matin avant de rejoindre le centre de Bruxelles nous faisons le tour des étangs et passons devant la maison, la librairie est désormais fermée mais les lettres dorées apparaissent toujours sur le bow-window.

Nous allons découvrir la fresque en hommage à Chantal Akerman inaugurée il y a quelques jours quai du commerce. Manque de recul, ciel gris, photographier quand même l’image gigantesque puis nous nous dirigeons vers la Bourse où nous retrouvons Catherine Koeckx. Nous échangeons nos livres. Elle me rappelle cet endroit où Charlotte et Emily Brontë ont vécu à Bruxelles, nous n’avions pas d’itinéraire prévu, cela nous donne une première direction pour arpenter la ville, toujours émue de mettre mes pas dans les lieux traversés par Charlotte et Emily. Je photographie les plaques pour Alice. Nous nous perdons dans la ville, profitons de la belle lumière de la fin du jour, échapper au réel et reprendre goût aux images. Retour à Paris, écrasé d’une douceur étrange dont nous ne parvenons pas tout à fait à nous réjouir, puis l’effroi.

aujourd’hui tout est calme

À l’heure du journal je suis à Lasne, là où j’ai retrouvé la sœur de mon père il y a cinq ans. La fonction souvenir de Facebook n’a pas manqué de me le rappeler, faisant ressurgir cette semaine les premières publications avec les photos de mon père. L’histoire réinventée, assimilée, l’amour tissé, quelque chose entre le pardon et la douceur, s’étonner comme aujourd’hui tout est calme. De la semaine ne retenir que la terrasse de l’East Bunker où Slimane va me rejoindre. Je n’aime pas être la première à un rendez-vous, devoir choisir entre l’ombre et le soleil. Je pense à notre première rencontre, ma fébrilité, ma confusion, aux photos que Slimane a apportées, qui se recourbent sous une trop grande lumière. Plusieurs années se sont écoulées, pourtant l’impression que c’était hier. Je le reconnais cette fois sans aucune hésitation. Alors comment tu vas ? Nous parlons de l’Algérie, de la possibilité d’un voyage, il faut aller à Djanet. Il me répète quelques trucs sur mon père, les costumes clair, la rigueur et l’humour, il aurait vécu longtemps s’il n’y avait pas eu l’accident, parce qu’il était cool, détendu. Il regrette de n’avoir pas trouvé le rapport sur l’accident. Je lui tends Comanche, il aime bien le titre, c’était son avion préféré, il était pas fait pour la voltige, mais ton père il en faisait ce qu’il veut. Il prévoit quelques rencontres, auxquelles je pourrais me joindre, j’acquiesce, mais je sais que j’en ai fini avec l’enquête, si je devais avoir de nouvelles révélations ce serait par hasard. C’est un moment normal, presque joyeux, débarrassé de la fatigue et de la fragilité qui m’écrasaient au moment où je l’ai rencontré pour la première fois. Je suis à Lasne, et ma cousine Dodo me demande si, quand même, je ne voudrais pas rouvrir une boîte de photographies.