croire aux miracles

Le voyage devenu rituel, le même horaire à Orly, l’entassement des valises dans le vieux monospace, la territoriale, la silhouette de la citadelle, l’émotion qui gonfle au cœur. Le tunnel, Toga, la route du cap, la distance qui raccourcit d’année en année. La maison moins poussiéreuse qu’à l’accoutumée, on imagine un instant que quelqu’un l’a occupée cet hiver. Nous faisons nos lits, un ménage sommaire, nous laissons les fenêtres ouvertes derrière les volets clos. Nous dînons au restaurant dans la ruelle, c’est la fête de la musique, c’est toujours le même DJ, les mêmes tubes, on se mêle aux corps dansants sur la place, mais le vent nous fatigue. Quand nous rentrons la lune est déjà haute. 

Certaines se baignent. Je regarde la mer avec méfiance, observer les vagues chargées de sel réveille la sensation de brûlure de l’an dernier. Je suis dégoûtée par ma peur. Nous n’avons pas les armes pour débattre, certaines ne veulent pas y croire, ce qui me traverse c’est la colère. Nous observons la lune qui se lève sur l’horizon dans la nuit noire. Toujours cette même stupéfaction, sa couleur de feu, la nuit qui s’éclaire. Soit un peu plus légère. Croire aux miracles. 

La fatigue s’estompe très lentement. Je me laisse porter. Je n’écris pas. Je commence le livre qu’Alice avait laissé à mon attention. Il y est question de lumière, de lignée, d’archives, d’ouragan, tout résonne. Le bar où nous allions en mai dernier avec Philippe a été transformé en glacier, mais on peut toujours y boire un verre, je préférais le bar. Nous nous laissons surprendre par l’orage, j’ai un peu peur pour mon appareil photo mais la joie l’emporte.

Je parle de Cerno (dois-je remercier Anne Savelli pour cette nouvelle obsession ?) à mes amies. Sa manière d’entrer chez les autres, les fantômes de maisons, tourner autour, se perdre. Carole me dit qu’elle l’a suivi un temps, qu’elle était proche d’une amie de Paulin, que c’est elle qui a fait le lien entre cette amie et Cerno, influant sur le cours du podcast. Nous parlons un peu d’avenir, Carole m’imagine en biographe.

Nina monte dans son train de nuit, elle adore cette forme de voyage, les rencontres qu’elle y fait, écouter la vie des autres. Je suis contente de savoir qu’elle sera à la maison quand je rentrerais. Le double portrait d’Antoine m’obsède. Je cherche des stratégies pour entrer dans l’appartement de Corbera, faut-il prévenir les occupants avant d’y aller ou tenter l’improviste ?

J’entends les oiseaux déchaînés. Je me lève pour vérifier la couleur du ciel, bleu pâle gris, aucune présence du soleil, c’était l’aube. Je m’assois sur la terrasse, regrette de n’avoir pas pris de pull, mais je préfère ne pas bouger, attendre. Je pense aux quelques secondes qui précèdent l’affichage du résultat électoral sur les écrans télévisés. Aux infâmes effets spéciaux. Le soleil doit surgir d’une minute à l’autre. A l’heure dite seulement une vague lueur rose, le soleil est masqué par un banc de brume. Il orchestre le passage au rose, trouble le ciel indécis, puis le rose s’intensifie, le soleil apparaît, liquide. Aller au bout du cap, depuis la route les îles toscanes changent de forme. Les cahots de la piste de Tamarone. Marche jusqu’à la tour Santa Maria, mon nouvel objectif me demande plus d’efforts pour cadrer, je ne suis pas au point sur l’utilisation manuelle de l’appareil pourtant utile dans ces conditions lumineuses, je ne veux pas ralentir le groupe, je sais que je rate mes images.

Je lui rappelle de ne pas oublier de voter pour moi, c’est idiot, bien sûr qu’il n’oublie pas. Le départ d’Isabelle est le prétexte d’une descente à Bastia. Je dresse la liste des personnes que je pourrais rencontrer, même s’il est de moins en moins probable que j’y croise une connaissance. Nous faisons le tour de la place Saint-Nicolas où  se tiennent les puces, je me souviens que ma mère m’y avait acheté une paire de chandeliers. Dans l’après-midi nous inaugurons le Scrabble de luxe acheté aux puces, je parviens à placer LAUZES. À l’heure des résultats elles paraissent toutes occupées, sur le divan je m’obstine à rafraîchir vingt fois la page d’actualités de mon téléphone. 

Le dernier jour, scruter l’eau claire pendant plusieurs minutes, y tremper mon corps quatre secondes, ressortir en courant. Hublot côté mer, le pilote opère un immense virage, quand nous passons au dessus de Bastia, l’illusion de me retourner avant que ma mère ne ferme la porte de l’appartement après m’avoir embrassée, un regard échangé avec mes morts. 

 

campagne pastré

le journal est en pause, je vous invite à lire ce texte en réponse à l’invitation de Laure Humbel.

Tu me posais des questions sur Marseille auxquelles je ne savais pas répondre. Je tentais de me justifier, je n’y avais vécu que trois ans, à un âge où je n’étais pas curieuse de la ville, où l’on se contente du parc aménagé au pied de l’immeuble, de la traverse Paul vers le collège, des plages artificielles du Prado. Première année au lycée, premières explorations, Belsunce, Noailles, le cours Julien, l’appartement de la Cité Radieuse où vit mon amie Christine. Les quelques visites en famille à la cousine Augusta du côté de la Corniche, je ne peux guère être plus précise, je ne me rappelle que la proximité des Catalans. La maison du Grec à la Pointe Rouge. Une virée dans les calanques, une semaine à camper sur un bateau au Frioul. De ces moments je ne retiens presque rien du paysage, mais les sentiments. Le sentiment d’échapper, le sentiment de l’espace, le sentiment amoureux. Puis nous quittons Marseille, j’ai quinze ans et j’emporte le souvenir de chambres adolescentes, de cachettes pour fumer, de pierres brûlantes. C’est en y revenant avec toi que la ville reprend forme, j’y ai bien plus de repères que ce que j’imaginais. J’en comprends sa longueur, sa lumière, son bruit. Marseille tu l’as immédiatement aimée, et ce lien que tu as créé avec elle a réveillé mon attachement, jusqu’à la prétendre mienne. Nous revenons souvent. Cette année nous revenons encore. Notre hôte à Endoume édite des guides de balades, nous en feuilletons plusieurs, nous nous décidons pour la campagne Pastré, promesse d’un dépaysement absolu entre mer, collines, immenses jardins, ruisseaux, lacs, étangs. Pastré est un nom familier, il y a sur place un centre équestre où durant mes années de collège plusieurs filles de ma classe allaient monter. Je les enviais, j’enviais leurs pantalons d’équitation moulants, leurs bottes hautes, leurs ventres musclés, leurs cheveux longs noués sous la bombe, j’enviais l’assurance qui allait avec monter. Nous entrons dans le parc, nous franchissons le miroir étroit du canal, il y a cette sensation immédiate de la beauté. Face aux pins, sous les chênes, devant la rade et l’archipel du Frioul, sous la lumière, la promesse est tenue. Je tente quelques photographies mais je ne sais pas capter la lumière, ni les verts qui blanchissent, ni les verts qui saturent, la beauté s’échappe. Et déjà nous descendons, le centre équestre est désert, mais l’air est imprégné de son odeur. Je vois flotter les silhouettes des jeunes filles aisées. Nous avons en tête d’explorer les ruelles de Montredon, nous déjeunons sur la plage. J’observe la succession de pointes
rocheuses qui s’estompent dans la distance. Chaque baie semble retenir une part d’enfance. Je n’y ai pas de souvenirs précis, j’ai l’impression d’y déposer ce qui me reste de mémoire, comme si cette distance avec la ville, sa manière de se déplier vers le nord me permettait de dérouler ma mémoire, d’entreposer dans chaque échancrure une image, l’illusion d’un souvenir.

le blog de Laure : https://laurehumbel.fr/

nous sommes des rêveurs, des rêveuses

Au bureau de vote, dans l’ancienne école des filles, où justement on croise les enfants devenus adultes, celle devenue mère, celui que je ne reconnais pas tout de suite. Marcher fatigue. Le soir les résultats attendus. Puis la stupeur. L’inquiétude nourrie. Nina m’écrit qu’elle a l’impression de vivre dans une dystopie. Je lis le dernier livre de Jane Sautière pour oublier le désastre. « Nous imaginons que nous sommes beaucoup invisiblement. Nous sommes des rêveurs, des rêveuses. Nous ne savons pas si c’est péjoratif. Nous avançons par les à-coups que notre peine transmute en colère pour nous soulager. »

La sidération transforme ma marche. J’aimerais écrire même pas peur. Je croise des personnes, je me demande lesquelles se réjouissent des résultats de la veille, j’opère une première statistique. Maigre réconfort devant les résultats du 10ème.

Elle répond que ça va mais entendre que ce n’est pas vrai. Il n’y a pas la même lumière que d’habitude dans son regard. Elle me dit ce qui l’attend, son inquiétude, son découragement,  je ne sais que la serrer fort, lui rappeler qu’elle est une guerrière, j’aurais voulu la rassurer davantage. 

Il est trop monumental, il parle trop fort, je sais que c’est sale type, qu’il est violent. Je l’évite quand je peux. Dans le rêve il me demande quand je vais enfin changer d’attitude. Je deviens miel, gentille, je ne sais plus pourquoi j’ai cédé. Dégoût. Revenir au réel, soulagement de ne pas m’être compromise.

Le silence de l’atelier est trop intense malgré la présence des stagiaires. J’entreprends d’écouter le podcast de Cerno dont Anne me parle depuis des années. Les lieux et leurs fantômes. Ça m’inspire de raconter à L et M l’appartement de ma grand mère, en quelques minutes je leur résume Corbera et ça m’anime complètement. 

Maintenant il y a de l’espoir. 

Message de Nathalie, Tu vas à la manif ? Je n’y avais pas pensé, à cause de la fatigue qui s’accumule encore, mais ça me semble soudain une évidence. Nous nous retrouvons au Chansonnier, Magali est de la partie, nous descendons le canal, nous partageons l’élan. Sur la place on cherche des visages amis. La jeunesse est partout. Dans la soirée, sur les réseaux, reconnaître les banderoles et les slogans, nous y étions ensemble, alors ? 

le retour de la lumière

Soleil en fin de journée, on se dirige vers la butte Bergeyre. Le vide grenier transforme le quartier sans dissiper totalement l’entre soi que l’on soupçonne. La Pietra, les patates rôties, le sel.

Jeremy Liron invité par François Bon et le retour de la lumière. Et l’étonnement autour, comme si nous l’avions tous oubliée. Traversée par la pensée naïve d’un possible retour au calme.

Dans l’enceinte de l’hôpital je ne reconnais rien, je n’y suis pas revenue depuis la naissance d’Alice. Je sais que je viens pour rien, la médecin s’amuse de ma stratégie d’avoir attendu la guérison pour consulter, s’étonnant tout de même de la (presque) disparition du kyste. Pour justifier la consultation elle m’explique ce qui aurait pu se produire, l’opération à envisager en cas de douleurs constantes.

Nos rituels du soir à la fermeture, on s’installe sur le seuil de la boutique, elle ouvre une bière, roule une clope, parfois je lui demande de m’en rouler une, elle me raconte la vie des habitants du quartier, s’enthousiasme devant celui qui dresse son chien, commente l’allure étrange d’un type, la coiffure d’une vieille dame, les voisines s’arrêtent pour discuter, en elle toujours une sorte de jubilation qui m’inspire, tu pourrais écrire un roman.

Elle m’envoie un message, je suis chez moi, le ahah joyeux en ponctuation. Elle voit l’église, elle entend les oiseaux, elle se demande si ce n’est pas une blague, la vie peut être simple parfois. L’adresse place de l’île de Beauté que je voyais comme un signe. Plus tard Magali m’apprend qu’elle a vécu dans cet même immeuble, Beaudoin aussi.

Je regarde la maigre récolte dans la carte SD, encore une semaine totalement absorbée par être présente dans la galerie ou gérer le courant de la boîte. La frustration de ne pas pouvoir trouver l’energie de faire autre chose. Mais il y a eu les amis croisés par hasard. Les visites volontaires. Les rencontres. L’émotion de voir les objets repartir entre les mains de clientes après qu’elles aient longuement hésité. L’énergie de celles qui m’ont entourée. Un rapport inédit à la ville. Cela finit par redonner un peu de sens à tout ça.

une tasse fêlée

Nous partons dans le 17eme, une fresque aperçue sur les réseaux prétexte à cette marche. Ambiance un peu tendue, ciel menaçant, agacements, la terrasse, le déluge, le bus qui soulève des vagues, le froid.

Au comptoir de la boutique de réparation, il lui demande son nom, elle l’épelle comme s’il ne fallait pas le prononcer, ne pas en révéler l’origine, il tapote sur son clavier puis il le répète à haute voix, Eléonore Heftler ?

J’apprivoise le nouvel objectif, un peu déstabilisée, ma main toujours surprise de ne pouvoir actionner le zoom.

Avant de partir je lui laisse une note sur la table pour qu’elle pense à lancer une lessive, quarante degrés, éco. Je m’efforce de l’écrire lisiblement, je signe mum. Je pense aux notes cumulées depuis des années. Sans doute j’y pense parce c’est une des dernières que je lui laisserai, puisqu’elle va bientôt quitter la maison.

Entendre la faiblesse dans sa voix, mais ça va ? Pas trop non, mon ordinateur s’est éteint brusquement. L’inventaire des projets définitivement perdus, les décisions prises à la hâte qui amplifient la catastrophe, et toujours les mêmes mots, aviez-vous fait une sauvegarde ? Difficile de penser à autre chose, de ne pas avoir mal pour lui.

Elle entre dans la boutique, j’écoute distraitement sa voix aérienne, son mari lui a offert une tasse, vous voyez il y a une fêlure, mais je l’adore, est-ce possible de l’échanger ? Puis elle entre dans l’espace où nous exposons. Longue chevelure rousse, regard azur. Elle découvre ma safe place miniature, reste postée devant. .Je m’approche, on parle de la genèse du projet, de Virginia Woolf, du voyage anglais, d’Alice Liddell et des sœurs Brontë, ça va vite. Elle est très réceptive, se demande si on a ressenti leur présence, oui au cimetière. J’évoque surtout la chaleur, le trouble de la sensation d’été quand on imagine Charlotte et Emily perdues dans la brume. Me reviennent les paroles de N, accompagnant son père dans les camps où il a été déporté pour y tourner un documentaire, l’étonnement de réaliser qu’il avait pu vivre à cet endroit de belles journées ensoleillées. Mon interlocutrice aborde alors son voyage à venir, la Hongrie sur les traces d’aïeuls disparus, des artistes issus de l’aristocratie hongroise. L’appréhension des malles à ouvrir, les photographies, les œuvres. J’évoque les retrouvailles improbables avec ma tante, Comanche, elle me dit qu’elle écrit sur sa mère. L’émotion s’épaissit autour de nous. On convoque Hélène Gaudy, Anne-Marie Garat, on échange nos mails, je découvre son patronyme de roman. En partant elle prononce cette phrase magique, tout ça à cause d’une tasse fêlée.

Au café avec M-P — l’amie, la correctrice de Comanche, la fille d’Anne-Marie. J’évoque la rencontre de la veille avec Violaine. L’instant d’après je la vois qui longe le trottoir du bar où nous sommes installées, je frappe trop timidement sur la vitre pour l’interpeller, elle ne me voit pas, son regard bleu tendu dans la marche, je n’insiste pas, je préfère me souvenir de sa silhouette qui s’éloigne, fantomatique.

un début de libération

Il s’approche de l’arbuste, coupe quelques fleurs, comme pour faire diversion il nous fait remarquer la beauté du parc en cette saison, on lui demande s’il connait le nom de cet arbre, il s’excuse, il n’aurait pas dû en cueillir. Puis, oui je sais, ça a un rapport avec une piqûre, mais, il se concentre, bute, renonce, on n’insiste pas, on s’éloigne, il nous rappelle, je me souviens, un seringat.

Marcher sur les lignes, faire un pari sur la couleur du feu de signalisation quand j’arriverai à sa hauteur, opérer une coupe horizontale de la ville, me dire que si il y a une si belle lumière c’est bien parce que justement j’ai décidé de ne pas prendre mon appareil photo.

Elle n’avait sans doute pas vérifié la météo, short, tee-shirt, les pieds nus dans les claquettes en cuir, et j’ai pensé à ma mère qui les jours de pluie me faisait partir en sandalettes à l’école, les pieds sècheraient plus vite, son bon sens qui longtemps nourrit une de mes hontes d’enfance.

Café rue de Charonne avec Piero, soleil, bonne humeur malgré la marche du monde, se tendre quelques perches, alors Marseille ? Je sais bien ce que je veux écrire, je lui jette en vrac Pastré et les cavalières du collège, la côte en perspective depuis Montredon, l’écrire ici comme un engagement. Je lui prête le Photos de familles d’Anne-Marie Garat, en lui tendant le livre je me souviens avec stupeur du temps que j’accordais à sa lecture.

Ne pas trouver de mots, ne pas savoir consoler autrement qu’avec mes bras qui se noueraient autour de ses épaules tendres, mes mains qui se poseraient sur ses joues ou sous la masse de ses cheveux. La distance, une défaillance. Se souvenir d’injonctions maternelles, pas de consolations.

Sélectionner les gravures et collages, couper, encadrer, numéroter, signer, emballer, ça ressemble à finir. Déposer les dernières pièces chez Klin d’oeil, un automobiliste me cède le passage, la pluie commence à tomber, c’est un début de libération.

Sur son écharpe, le parfum plus fort de la lessive que j’utilise pour la laine, j’arrache quelques bouloches, je la plie pour la ranger avec le reste de ses affaires d’hiver, penser fugitivement à ma mort. Nous sortons, la terrasse de La vieille pie, l’immeuble de la rue Riquet, les voix ferrées, les nuages comme des monuments.

désarmée

La présence de J — l’amie d’enfance d’Alice, le RER D, la tante de Philippe retrouvée sur le quai de la gare, le repas du dimanche, les pâtisseries orientales que nous avons apportées, la partie de cartes, les rituels et leurs infimes variations.

Véronique Aubouy entre en scène avec l’énergie d’une sportive, son bouquin de deux kilos à bout de bras. Elle dit qu’elle va tenter de résumer La recherche du temps perdu en une heure, demande à la salle quelques jalons, on lui répond le bal des têtes, quelque chose à propos de Venise, Charlus. Au fil de la performance improvisée ce sont nos propres souvenirs, nos émotions de lecture qui remontent. Sa ressemblance avec ma tante chérie me frappe, les portes du train qui se ferment à Venise font apparaître le visage de ma mère.

On avait bien vu sa fatigue, et son corps s’est soudainement alourdit. V a eu de bons réflexes, on l’a couchée au sol, L est arrivée dans la salle d’encrage, s’indignant gentiment qu’on ne l’ai pas appelée — je suis médecin tout de même, l’attente des pompiers, enfin la sirène qui s’approche.

Les archives de la planète au musée Albert Kahn. On s’imagine y passer des jours, la collection est immense, on aimerait par hasard retrouver un lieu intime qui ferait partie de l’inventaire. C’est finalement le regard de cette petite fille, une sorte d’Alice aux pays des merveilles, qui dans le poing fermé qu’elle tend devant elle retient un secret. Puis dans le jardin son petit double contemporain.

Sur les pierres chaudes la vapeur les enveloppe, leur donne un tel sentiment d’intimité qu’elles parlent comme si elles étaient seules au monde, et nous obligent presque au silence.

Je reçois la lecture de la lettre d’Oran par Christine Jeanney, j’ai pensé à elle parce que sa voix est pleine d’une même chaleur que celle de ma mère. L’idée de monter ensemble ces archives transmises par mon cousin — la lettre d’Algérie et quelques secondes de film où ma mère se maquille — m’obsédait depuis quelques mois. J’ai de la chance que mes tantes maternelle et paternelle aient chacune eu ce même goût de l’archive, quand ma mère s’obstinait à faire le vide.
La lettre d’Oran, ici.

photogramme, La lettre d’Oran

Mon ami dentiste me demande comment ça va, j’évoque ma cornée sensible, il me rassure, se moque gentiment de moi, il faut bien des petits soucis. Le dialogue devenu impossible, d’ailleurs avec ses filles elle a arrêté la discussion, ça sonne comme une mise en garde, et je suis désarmée.

regarder la ville avec les yeux d’une autre

Sur le quai de la station Commerce l’emballement du cœur. N s’émeut devant mes cheveux courts et gris, forcément je lui rappelle ma mère. Anecdotes de la cité, j’écoute en souriant, à la fois dedans et dehors. Traverser le Champs-de-Mars puis le pont Alexandre III pour la première fois, regarder la ville avec les yeux d’une autre.

Elle me rend l’exemplaire de Comanche qu’elle a recouvert de papier kraft pour le protéger, elle n’a pas pu le lâcher, elle attend la suite. Cette idée de suite me surprend, quelle suite tu imagines ? En attendant tous les projets sont à l’arrêt, seul ce journal me donne l’illusion que j’écris, et bien sûr l’atelier de F.

Dîner chez Z avec les amies mamans d’école. Leurs visages, nos énergies, les plats colorés, le patio, les cigarettes, les discussions qui se prolongent tard dans la nuit. Est-ce d’avoir vu les ami·es d’Algérie deux jours avant ? Je les quitte en pensant à ma mère, en tête cette photo en noir et blanc où elle fume, assise au sol, entourée de ses amies algéroises.

La sensation d’un grain de sable sous la paupière, la vue troublée par le larmoiement, viser la lumière est trop douloureux.

Je photographie les présents, une robe et un porte-monnaie kabyles rapportés par N, le bracelet de perles œil de chat que S a retiré de son poignet pour me le donner, cent cinquante dinars algériens, avec lesquels je pourrais acheter deux pains et un kilo d’oranges. La robe ne ressemble pas du tout à celles dont je me souviens dans l’enfance, mais les motifs me rappellent les bijoux en argent émaillé que N ne manquait pas de nous offrir quand elle nous rendait visite avant la guerre civile.

Vous avez un corps étranger dans l’œil. J’ai d’abord l’image d’une silhouette minuscule plantée dans mon globe. Elle m’explique qu’elle va le retirer avec une petite aiguille, puis gratter un peu la cornée, je ne peux pas partir en courant, l’anesthésiant est heureusement très efficace. C’est une poussière de métal, la douleur remonte à mardi, alors je me rappelle avoir limé une plaque de cuivre à l’atelier de gravure.

L’air est humide, la ville minée d’un gris plombé. Je n’avais jamais remarqué le tamaris de la rue des Écluses, tu ris, tu l’as pris en photo plusieurs fois, enfin le yucca à coté, ses petites grappes roses me réjouissent, c’est idiot mais ça me donne l’impression d’être à Carolles.


Le vrai visage de Peter Townsend

Il a repéré le livre dans la vitrine, attiré par le nom de l’auteur, un ancien héros de la Royal Air Force. Il ne l’aurait sans doute pas acheté si la libraire n’avait pas collé sur la porte l’affichette annonçant une séance de dédicace en présence de Peter Townsend. Il a jeté un œil à sa montre. Curieux du bonhomme, ce serait une bonne occasion de parler d’aviation. Il a poussé la porte de la librairie. Déjà on se pressait pour voir de près l’ancien amant de la princesse. Il s’est mis en retrait, a feuilleté le livre. Il a l’impression de lire ses propres mots « Ce ciel où mon existence devait prendre forme, seul dans les cieux, la Mort sans cesse à portée de voix ». Les deux hommes se sont d’abord parlé poliment, puis ils sont allés au café de la place pour évoquer ensemble le silence du ciel.
 
Au moment du départ au Canada il a préféré lui confier le livre. Elle l’a recouvert d’un papier épais pour le protéger. Elle lui accorde une grande valeur parce qu’il est dédicacé par Peter Townsend. Avant de le ranger dans sa bibliothèque, elle a inscrit le titre et le nom de l’auteur sur la couverture et la tranche du livre. Elle l’a lu, en a souligné une ou deux phrases, l’incohérence d’une conjugaison, marqué d’une accolade un paragraphe évoquant l’essai nucléaire de Trinity. Après la mort de son fils, elle a ajouté une mention manuscrite, ce livre m’a été confié par R, et je l’ai conservé précieusement, le parcours, de temps à autre.

Elle a un mal fou à se débarrasser des objets, et c’est encore plus difficile depuis la mort de sa mère. Finalement la maison est assez grande pour conserver tel tableau, tel cahier ou livre hérités de ses grands-parents. Elle n’a jamais réfléchi à pourquoi elle ressentait ce besoin de conserver les choses, c’est peut-être héréditaire, déjà sa grand-mère avait cette tendance à glaner, conserver, ordonner, annoter. Ce livre, peut-être à cause de la dédicace, et parce qu’il porte à travers elle la mémoire de son oncle adoré, elle décide de le conserver.

Sa cousine lui a tendu le livre, c’était à ton père. Dans l’angle supérieur droit de la couverture, l’écriture minuscule de sa grand-mère précise l’origine de l’ouvrage. À la fin de sa vie elle n’a cessé de couvrir les livres, les enveloppes, les carnets, de notes et sommaires. Elle accumule les commentaires en strates minuscules, construisant sa propre légende. Sur la page de titre, une dédicace — avec mon sympathique souvenir, Peter Townsend, Cap Bénat, 21.8.59. Ce nom lui dit vaguement quelque chose. Une enquête sommaire sur internet lui apprend qu’il est un héros de la Royal Air Force, et qu’il a failli épouser la princesse Margaret. Elle a rapporté le livre à Paris, a tenté de le lire, mais l’a trouvé ennuyeux. Elle l’a rangé dans son carré, un espace dans la bibliothèque où elle conserve un ensemble disparate de livres, ceux qu’on lui a transmis, ses livres d’enfance et sa documentation professionnelle.

Dans une série télévisée sur la famille royale d’Angleterre, elle découvre la relation amoureuse entre la princesse Margaret et le héros de la R.A.F. devenu écuyer du roi. Le romanesque de l’amour contrarié, l’exil forcé de Townsend en Belgique. Et Peter Townsend prend vie. Si elle s’y attache, c’est parce que soudainement elle se souvient du livre, de sa dédicace. Cet homme a rencontré son père. Dans une scène il écrit en aout 1959 une lettre à Margaret pour la prévenir de son prochain mariage avec une autre. Mue par une intuition, elle attrape le livre dans la bibliothèque et, relisant la dédicace, s’aperçoit qu’elle a été écrite précisément à cette période évoquée dans la série, quelques jours seulement après la lettre à Margaret. Quand il rencontre son père, Peter Townsend vient de faire le tour du monde pour se retrouver, effacer l’image d’un homme qu’il n’était pas, reprendre sa vie en main. Elle écarte les plis du papier qui protège le livre, redécouvre la couverture de l’ouvrage, le vrai visage de Peter Townsend. C’est ce visage sur la couverture, photographié dans un bus au cours du voyage, ce visage qui ne regarde pas l‘objectif. Ce visage qui lui permet d’imaginer la rencontre avec son père, de fabriquer le souvenir de cette rencontre qu’il n’a racontée à personne.

texte écrit dans le cadre de l’atelier recherches sur la nouvelle, par François Bon

ce petit miracle

La fragilité des silhouettes, leur solitude et les chiens.

Trouble de la voir apparaître sous la plume d’Anne Dejardin, tel un personnage. Elle m’échappe. Peut-être que le livre qu’elle imagine c’est Anne qui pourrait l’écrire. L’appel de mon frère, les secondes funérailles repoussées depuis quatre ans, je sais que les deux projets sont liés, en souffrance.

Après avoir lu le journal de P et l’incident du verre cassé, une obsession, retrouver les mêmes verres comme pour retrouver le temps perdu.

Le colis que je dois recevoir du Japon est retenu par les douanes, PRE ALERTE IMPORTATION, je dois certifier que les deux bouteilles isothermes envoyée par mon client ne contiennent pas de métal originaire de Russie. J’atteste sur l’honneur. Ça ne parait rien, mais cet incident et sa résolution, le sentiment d’être en faute alourdissent bizarrement ma journée.

La famille remonte le canal, à trottinette, à vélo à roulettes, à pied, l’enfant à trottinette s’exclame oh la coccinelle, il est tout seul à la voir voler dans les airs, son cadet s’énerve de ne pas la voir, le père est dubitatif, mais si là, et son doigt pointe le vide, son enthousiasme ne faiblit pas, il a pour lui ce petit miracle.

Je trouve le livre sur lequel écrire pour l’atelier de François, je n’échappe pas à mes obsessions, ça me vaut deux heures de recherches sur le net, une archive de l’INA émouvante, et une amorce de texte.

Il diffuse des bulles de savon sur la place pour gagner quelques sous, autour les corps s’agitent, les enfants papillonnent, tentent d’attraper les myriades de petites bulles, les adolescentes se battent avec les géantes, les traversent hurlant, le souffleur grogne un peu en multipliant les bulles comme un remède à sa mélancolie.