Nous sommes allés dimanche rue de l’Assomption pour participer à l’assemblée générale de L’aiR Nu. Le seizième c’est à l’opposé de chez nous, on a une certaine tendance à le bouder, il traîne sa mauvaise réputation de beau quartier — il n’y a pas de vie, on s’y ennuierai ferme, je n’y ai aucun souvenir, à part avoir été au Ranelagh avec mon ami Arnold dans les années quatre-vingt, sans même être certaine d’y être entrée. Le temps est beau, nous prenons de l’avance pour jeter un œil au théâtre du Ranelagh (loupé parce que nous pensions le trouver rue du Ranelagh et qu’il se cache dans une rue perpendiculaire) et rejoindre l’île aux Cygnes. Nous contournons la Maison de la Radio, tu me racontes la voix des acteurs qui emplit soudainement l’espace du studio où on enregistre ta création pour Les passagers de la nuit. Sur l’île aux Cygnes, on croise les coureurs, les familles, les couples qui déambulent en lent va et vient puisque l’île ne conduit nulle part. Nous remontons sur le pont de Grenelle pour rejoindre le collectif rue de l’Assomption, je n’avais pas imaginé que la rue était aussi longue, j’avais oublié que nous allions au 72, ce qui veut dire s’éloigner de la Seine. Nous pressons le pas, mais on s’arrête devant l’immeuble où Perec a vécu. Au 72, j’oublie de photographier le damier noir et blanc de la volée de marches qui nous conduit vers la chambre où nous attendent nos ami.es. Après les échanges et les votes, l’exploration des murs de la chambre, nous partons tous ensemble pour une petite boucle dans le quartier, empruntant d’abord l’allée Mallet Stevens. L’atelier Martel, l’écorce rouge d’un séquoia, le jaune mimosa des stores métalliques, les fétiches alignés derrière la fenêtre, la propriété privée qui ferme la rue, en réalité une impasse. Nous ressortons, empruntons d’autre rues, celle du docteur Blanche, celle de La fontaine, Mozart. On voudrait pouvoir pousser la porte de l’hôtel Mezzara que nous avons visité virtuellement tout à l’heure au 72, l’endroit paraît endormi, sous l’emprise d’un sortilège. Nos corps se rejoignent le temps de conversations hachées, s’éloignent pour photographier ou commenter un détail architectural. Un soupirail, une mosaïque, des briques, des lambrequins, un hall d’immeuble, des fenêtres qui projettent leurs reflets lumineux sur une façade. Nous nous quittons.
C’est revenu hier soir, alors que je renonçais à finir ces notes, ce qui me liait à ce quartier. J’avais après mon bac pris quelques cours de dessin avec une peintre, elle était prix de Rome, on n’a pas le prix de Rome, on l’est. J’ignore d’où ma mère tenait ce contact, et avec quel argent les cours ont été payés. Je me souviens parfaitement du corps allongé de la peintre, de ces cheveux bruns et de son visage maigre. Que j’exécutais au crayon une nature morte de poupées anciennes, que j’avais réussi le modelé de leurs joues de porcelaine, tandis qu’une autre élève plus âgée travaillait un portrait à l’huile, d’après un maître italien. Je me souviens des tons bleus des glacis qui devraient restituer la transparence de la peau. C’était peut-être bien avenue Mozart.
La rue Saint-Lazare est légèrement courbe, qui dérobe longtemps au regard l’église de la Trinité. Son clocher comme une apparition. Puis nous montons vers Montmartre, empruntant les tours et détours indiqués par le guide pour découvrir quelques architectures remarquables. Je ne peux m’empêcher de souligner la beauté d’une place, où je ne me souviens pas être venue. Tu me rappelles que je l’ai même photographiée, que j’avais envoyé la photographie à N. Je n’ai pas la mémoire des lieux, à moins de les avoir arpentés vingt fois. Maintenant nous traversons le cimetière Saint-Vincent, un homme fait ployer une branche pour cueillir une figue, au pied d’une tombe une femme ramasse quelques petits cailloux. Je n’avais jamais envisagé le cimetière comme un lieu de ressources, même si je photographie parfois les médaillons où apparaissent les visages des défunts.
Joyeux bavardage avec N au Valmy, l’écriture, le départ des enfants, l’espace qui se libère, la fuite du temps. La tablée voisine, trop bruyante, finit par nous chasser. Dehors la bruine.
Elle m’appelle depuis le bus bloqué aux Lilas, elle sera en retard. Je réalise que je suis partie les mains dans les poches, sans même une feuille pour prendre des notes. Je l’attends devant l’Express de Paris, je ne veux pas prendre l’initiative de m’asseoir en terrasse, il fait froid. De l’autre côté du boulevard de Belleville l’enseigne rouge d’une agence, Oran voyages. Je n’ai pas eu le temps de la voir s’approcher de moi, elle est lumineuse, connait évidemment le patron, me présente comme une amie alors que nous venons de nous rencontrer. Nous parlons vite, quand nous nous quittons, je m’aperçois que nous n’avons même pas parlé de Zéralda.
L’inédit d’une journée de travail à la maison et d’un déjeuner avec Philippe derrière le MK2. Notre vie à deux.
Recroiser le Orly de Joachim Séné. Je me souviens de la fascination exercée quand il l’a lancé, j’étais plongée dans l’écriture de Comanche. Orly et La Jetée. Orly où je prends chaque année l’avion qui me conduit à Erbalunga. Orly où mes parents ont pris l’avion avant moi, puis avec moi. Orly où nous sommes arrivés en rentrant d’Algérie en 1972. Orly désert après le premier confinement. Orly le dimanche et les autres jours. Orly où j’imagine que mon frère est venu observer les avions le dimanche — cet été il m’a raconté que lorsque nous sommes arrivés en Corse dans les années quatre-vingt il lui arrivait de prendre la navette qui relie Bastia à l’aéroport pour observer les avions décoller depuis Poretta.
Dans les carnets de François Bon, le nom Cotignac qui fait ressurgir un souvenir d’enfance. J’avais treize ans, j’habitais alors à Marseille, j’étais invitée à passer un dimanche au cabanon que possédaient les parents de mon amie Cécile sur les hauteurs du village. Je n’ai aucun souvenir des lieux, mais je revois précisement leurs visages, du père, de la mère, des deux enfants. L’inquiétude d’être malade en voiture, la chaleur sèche, le sentiment d’étrangeté au milieu de cette famille si différente de la mienne, leur silence austère, le serpent croisé sur un chemin. Mon malaise grandissant c’était de deviner la peur qui habitait les enfants. D’y penser je revois tous les visages de ces adolescentes cotoyées aux collège, dont je croyais deviner la peur, instinct que j’avais fini par ranger comme fantasme, les chiffres qu’on connait désormais me font mesurer combien cette peur était réelle.
Nous fêtons le vingt-sixième anniversaire d’Alice avec les grands-parents. Nous mangeons les pâtes et la tarte aux mirabelles de Nina. Nous jouons aux cartes. Après le départ des grands-parents nous regardons le montage de notre journal. Nina rejoint les amies de Renoir. Alice rassemble quelques affaires, elle emporte à chacun de ses passages quelques objets, livres ou vêtements qu’elle a laissés, une séparation en douceur.
Jour de rentrée. Les jeunes parents ont demandé à l’enfant de poser là devant la porte de service, tiens oui mets toi là, et l’enfant au cartable sourit docilement au smartphone. À la sortie de dix huit heures, un autre enfant se jette du trottoir, surexcité, après on fait flamber l’école et après l’école elle est brûlée et après ils nous mettent à l’extérieur et après…
Avant de partir, Nina a rempli des boites transparentes des differentes pâtes qu’elle façonne passionément depuis l’achat de la machine. Des portions de cent grammes, sur chacune des portions elle a posé un fragment de papier sur lequel elle a inscrit un temps de cuisson approximatif, j’aurais aimé qu’elle leur donne des noms.
Quelque chose de familier dans sa silhouette, je voudrais voir son visage, elle semble deviner mon intention, tourne un peu la tête et pose sa main en ombrant son front comme pour se protéger du soleil ou masquer une blessure. Après avoir décroché un Vélib et traversé à nouveau le pont Maria Casarès pour descendre le canal je la retrouve, je me retourne mais elle tourne ostensiblement son visage vers l’eau, comme si elle voulait échapper encore à mon regard.
Déluge, et le type moqueur à la femme agacée, c’était pourtant écrit dans la Bible ! En sortant de la boutique elles sont restées toutes les trois devant, la mère et les deux sœurs, en long conciliabule, tellement absorbées et enthousiastes qu’elles n’ont pas remarqué que je cadrais la vitrine. Elles n’ont pas l’intention de bouger, alors j’essaie de deviner laquelle des deux va se marier.
Il est gêné d’être là alors que je rentre dans le laboratoire, en plus elle lui demande d’attendre, il vous faut votre carte de groupe, il trépigne, ne voit pas de quoi elle parle, la carte du club ? Non votre carte de groupe sanguin ! Je suis toujours O+, ça n’a pas changé ? Il s’impatiente, se retourne plusieurs fois vers moi, impuissant, s’excusant presque d’occuper l’espace.
Le plus souvent je la rencontre par hasard, cette fois nous improvisons un café au Cristal. Nous parlons boutique, nous avons longtemps exercé le même métier, c’est elle qui m’a encouragée à rejoindre l’atelier de gravure. Nous regrettons chacune de ne pas savoir échapper à l’exigence acquise en travaillant, qui entrave trop souvent nos élans créatifs. Le ciel gonfle alors que nous redoutons déjà l’heure d’hiver. En rentrant je plonge à nouveau dans les visionneuses THOT, je me demande pourquoi je m’entête à chercher des preuves, peut-être pour légitimer l’écriture ?
Au retour de Corse, une nuit à Paris et reprendre la route avec Agnès pour rejoindre Delphine. La route déserte et joyeuse. S’émerveiller de la traversée du Massif central, se dire qu’on pourrait se retrouver là une prochaine fois, alors que pour mille raisons obscures je n’ai jamais réussi à y séjourner. Halte à Millau pour attraper Delphine, attaque de moustiques, l’arrivée aux Vignes. La saveur d’une tarte préparée à notre attention, la joie du dortoir, le chevreuil qui nous regarde avant de s’élancer entre les arbres, le loir qu’on dérange.
C’est la première fois que nous nous retrouvons avec le projet de faire ensemble, ce que nous avons fait du temps où nous travaillions pour C (je ne compte plus). Je n’ai pas apporté de projet précis, je veux juste faire, expérimenter, j’ai apporté six images et différents papiers. On prépare les solutions, on coupe et on enduit les papiers, on remplit des bassines d’eau, on se lance sans la moindre hésitation.
Les bleus se révèlent sous le soleil. Chaque jour on expérimente, on apprend. On s’émerveille de l’intensité révélée par l’eau oxygénée. Je tente des virages au café. On oublie de manger. Je n’ai préparé que six images et je fais avec, je superpose, retourne, bouge, j’efface au bicarbonate, je ne sais pas où je vais et c’est très agréable. L’excitation monte, je chante parfois à tue tête, nous rions beaucoup, nous sommes impressionnées par cette facilité à faire, ensemble.
Le temps tourne, on ne fera plus de tirages aujourd’hui, ça nous donne l’élan pour une baignade dans le Tarn. Dans l’eau une sensation de fraîcheur pour la première fois de l’été. J’avais oublié la douceur de la rivière. Sur un rocher, se moquant des présences autour, l’enfant chante du yaourt en se dandinant, nos regards se croisent, il continue joyeusement.
Les papillons de nuit. Les escaliers moussus, son reflet dans le miroir, nos lits de Boucle d’or. La prairie. Le reflet du ciel et des feuillages dans les fenêtres, me reviennent ces quelques mots de La recherche, lorsque le narrateur est invité chez Gilberte, qu’il patiente dans un petit salon que commençait déjà à faire rêverl’après midi bleu de ses fenêtres.
Je photographie la route à la volée, hormis pour la baignade nous n’avons pas bougé du Maynial. On dépose Delphine à Millau, on traîne un peu, on se refuse au départ. Au retour, il y a plus de monde sur la route, il fait chaud, avec Agnès on essaye de soutenir notre conversation. L’instant du retour où nous entrons dans Paris, où elle reprend sa superbe, où elle vibre encore d’une lumière estivale, où les cyclistes sont rois, où on imagine encore la mer au bout de la rue.
En ouvrant le carton à dessin, je suis impressionnée par la masse produite durant ces quatre jours. Je voudrais préserver l’élan. Les filles à la maison et la joie des retrouvailles. La manière dont chacune reprend sa place. Après le déjeuner avec M-C, nous nous égarons avec Alice et Nina dans les rayons vides du BHV, et achetons une machine à pâtes.
Je commence enfin, je l’ai attendu longtemps, Archipels, le dernier livre d’Hélène Gaudy. Philippe me fait remarquer que je lis doucement, c’est comme ça que je veux y entrer, chaque phrase récompense mon attente. « Sans doute cet effacement dont les enfants sont responsables est il aussi l’un des moteurs qui les attachent, plus tard, aux souvenirs, et qui parfois les poussent, une fois adultes et repentants, à tenter de sauver ce qui a echappé à leur appétit d’ogre. », Hélène Gaudy, Archipels
Il faudra s’habituer à la chaleur. Revenir ici, arpenter la ville réveille une ardeur nouvelle. Un attachement qui se déploie entre les murs, dans l’air tiède, l’illusion de pouvoir traverser le temps. Revenir ici réveille l’envie d’élucider le mystère Jean-Joseph. Jean-Joseph, l’arrière grand père Italien dont nous ne possédons aucun portrait. Il naît à Bagnatica en 1856, devient veuf à trente ans, quitte la Lombardie pour s’établir en Corse où il rencontre Anne-Marie Straboni. Il l’épouse. Ils ont deux enfants. Il meurt assassiné sur un chantier. Son acte de décès est introuvable. Nous sommes à Bastia pour un bon moment, après une visite infructueuse à l’état civil, je décide de me rendre aux archives départementales, peut-être y trouverais-je une piste. Le bâtiment est sur les hauteurs de la ville, on rase les murs pour profiter de chaque miette d’ombre. La chaleur fait monter le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers. Avant d’entrer dans le bâtiment je te demande de ne pas te moquer, je ne me sens pas très crédible avec le peu d’informations que j’ai. On goûte la fraîcheur climatisée du bâtiment, l’élégance des cloisons mêlant bois et verre, on s’y verrait bien écrire. Le type de l’accueil est sympathique, combien d’apprentis généalogistes défilent par ici ? Je lui raconte ma petite histoire, insiste sur les éléments que je possède, les tables décennales scrutées sur la visionneuse, les actes retrouvés, la naissance des enfants, le mariage. Mais l’acte de décès introuvable, seulement une phrase prononcée par ma mère, il a été assassiné sur un chantier. Si vous n’avez pas de date précise… c’est un peu comme jouer au loto. La presse locale ? Là encore, si vous n’avez pas de date… Mais vous pouvez nous écrire, on ne sait jamais. J’imagine les agents se pencher à leurs heures perdues sur les requêtes d’anonymes en quête d’anonymes dont on a perdu la trace. Je vais vous donner quelques revues, vous ne serez pas venue pour rien, il disparaît dans un ascenseur où j’hésite un instant à le suivre, réapparaît avec un kilo de papier qu’il nous offre avec un grand sourire, ils ne doivent plus savoir que faire de leurs revues subventionnées.
La ville change, prend des couleurs hallucinantes. La chaleur complique le sommeil, et m’épuise. Mes morts sont furieusement présents. Ici je n’écris pas ce que j’avais pensé écrire.
Baignade à la petite plage de Ficaghjola au sud de la ville, c’est là que se baignait mon grand-père Louis. Présenté comme bon nageur — ça ce n’est pas une légende, il a reçu une médaille d’honneur pour s’être porté au secours de quatre personnes en danger de se noyer en mer. L’eau est presque trop chaude, et je n’oublie pas tout à fait les méduses. Au retour on voit de jeunes gens plonger depuis les rochers de la citadelle.
Le 15 août, la Cathédrale retentit de carillons et de chants. Il pleut, devant l’église ça hésite, est-ce que la vierge en argent n’est pas trop fragile pour supporter la pluie durant la procession ? À dix huit heures, malgré la pluie, une petite foule se masse devant et dans l’église, prières, chants, la procession aura lieu. Nous suivons le cortège, prenons des raccourcis pour pouvoir parfois le devancer. La petite vierge en argent paraît bomber le torse, ses bras écartés défient la pluie. Depuis le boulevard Auguste Gaudin, nous regardons la foule s’engouffrer rue Chanoine Letteron, ancienne rue Droite. Je filme le mouvement de la procession dans la ruelle, les quelques parapluies et les chants qui montent. Cette rue est celle où vivaient mes grands-parents et leur trois premiers enfants avant l’exil. Peut-être qu’un 15 août ils ont suivi le cortège, ou l’ont observé depuis leurs fenêtres. Le soir il y a un feu d’artifice, c’est le premier que je verrais ici, si j’oublie tous ceux filmés en super 8 par mon oncle il y a cinquante ans. C’est en tout cas la première fois que nous sommes si bien placés, du haut de la citadelle. À coté de moi, un père et sa fille qu’il a assise sur le mur d’enceinte, ses deux bras lui entourant la taille pour l’empêcher de tomber, il lui murmure que jamais il ne la laissera tomber, qu’elle doit lui promettre que JAMAIS elle ne marchera seule sur ce mur, qu’elle sait ce qui pourrait arriver. Je me demande quelle image elle se construit quand elle lui répond qu’elle pourrait se casser la tête.
Chez Ade avec Ugo, mauresque, canelloni et pastizzu — délicieux. Une nonchalance réconfortante.
La gare de Lupino déserte, la voie unique, le tunnel, ce moment rassurant où deux autres passagers nous rejoignent. Le train ne s’arrête pas à Barchetta, nous n’avions pas compris qu’il fallait demander l’arrêt. Le contrôleur se moque gentiment de nous, une micheline repart heureusement dans l’autre sens quand nous arrivons à Ponte Nuovu. Nous retrouvons mon frère, sa femme et son fils à Barchetta. Nous commentons l’ascension au village, la route plus large, plus douce, nous convoquons les anecdotes d’enfance, la conduite de Jacques, les nausées, les vertiges, les doigts pincés sur nos joues. À Campile nous commençons par visiter le cimetière, Philippe retrouve la tombe de Pauline. Des noms familiers gravés sur d’autres tombes. Nous revenons au cœur du village, quelque tables du café sont occupées, on se réjouit de voir qu’ici la vie reprend. Après une visite de l’église — une éternité que nous ne l’avions pas vue ouverte, nous nous installons au café. J’évoque l’article de presse où j’ai découvert les frises généalogiques des familles du village exposées à Campile récemment. À qui m’adresser pour en savoir plus, les chasseurs qui discutent derrière nous ? Je suis moins intimidée par les deux femmes d’une table voisine, sont-elles du village ? Elles sont d’Aix, originaires de Canaghia — le hameau de ma grand-mère, où elle reviennent depuis trois ans. Elles me conseillent de m’adresser à Dominique, un des chasseurs attablé derrière nous, lui il doit être au courant, n’ayez pas peur, il est gentil. Bien sûr Doumè et moi on s’est croisés il y a longtemps au village, je crois que ma voix tremble un peu au moment où je me présente, il me semblait bien répond-il poliment, m’adresse à son compère, lui il en sait plus. J’apprends l’existence de Corsica Genalugia, je devrais y trouver de l’aide. Nous faisons le tour de Campile, l’hôtel où j’ai dormi avec ma grand-mère, des maisons fermées que nous ne reconnaissons pas, puis nous descendons à Canaghia. Les cousins n’ont pas répondu au message que j’ai envoyé au moment de prendre la route, nous traversons le village comme des intrus. Le verger du grand-oncle absolument abandonné, on a le cœur soulevé par l’odeur des fruits qui fermentent au sol. Quel manque comblons-nous ici ? En rentrant à Bastia, je fouille le site de généalogie recommandé au village, je repère un groupe d’aide sur Facebook, demande où trouver l’acte de mariage de Louis et Pauline qui me permettrait peut-être d’avoir des précisions sur l’arrière grand-père. La réponse me parvient en quelques minutes, magique : l’association a dépouillé et reconstitué l’histoire des familles du village de Campile, ce mariage en fait partie. Carozzi Jean-Joseph est vivant au mariage de son fils et dit résidant à Bastia. Je calcule son âge, soixante-treize ans à la date du mariage, j’ai du mal à imaginer qu’il travaille encore sur un chantier à cet âge, la légende familiale vacille. Les jours suivants je résiste à l’appel des archives numériques, le temps s’accélére brusquement.
Baignades, marches, cafés ritualisés. La fascination des façades délabrées, des ruines, le mouvement des arbres morts. L’obsession des fantômes de lessives. La lumière à travers les jalousies. L’ombre des aloès. Leur présence. Avant de partir je voudrais acheter le dernier livre d’Hélène Gaudy, malheureusement l’office a oublié la seule librairie de Bastia. Dans la navette qui nous conduit à l’aéroport, le chauffeur écoute une glaciologue évoquer la mémoire convenue dans les glaciers des pôles, le réchauffement climatique qui les menace, tout est lié.
Bastia, rue Droite, avant 1930Bastia, rue Chanoine Letteron, ancienne rue droite, été 2024
Cet été nous revenons à Bastia. Combien de fois écrirais-je encore cette phrase ? Est ce que je n’ai pas épuisé la ville, ses ruelles, ses passages, ses fantômes, mes ressassements, ce qui m’y lie ? Si je l’oublie, ton désir de la ville relance le mien, et nous revenons. Nous respirons l’air chaud du tarmac. Sa tiédeur parfumée convoque toujours les mêmes présences fugaces, la lagune, la pinède, les corps amollis, les tables de campings, les cheveux gorgés d’eau de mer, les verres teintés. Dans le taxi, le chauffeur pose les questions attendues et je ne manque pas, dès que l’occasion se présente, de lui préciser que je suis corse. Il nous dit que Bastia change énormément — on repeint les façades, on ouvre des parkings, c’est bon pour la ville tous ces travaux. Du bout des lèvres je laisse s’échapper de petites réticences. Nous avons loué dans la citadelle, rue Notre-Dame, et nos fenêtres ouvrent sur la place de la cathédrale Santa Maria Assunta. De l’autre côté de la place il y a la demeure où le petit Victor Hugo a fait ses premiers pas. Au bout de la rue on peut voir la mer. Les plafonds voûtés de notre appartement me remplissent de joie et me font oublier un temps l’écrasante chaleur. Nous avions oublié le poids de la chaleur. Nous n’avons sans doute jamais affronté une telle chaleur. Nos parcours dans la ville, du sud vers le nord, consistent à traquer l’ombre, un air respirable, à choisir l’angle de la terrasse où un semblant de fraîcheur persiste, à commander selon l’heure un expresso ou une Orezza. Nous réservons l’occupation des cafés de la place Saint Nicolas pour la fin d’après midi, quand le soleil est assez bas. C’est toi qui remarque que les palmiers qui entouraient la statue de Napoléon ont disparu. C’est là que ça me frappe, alors même que nous sommes assis à cette table du café Les Palmiers, il n’y a plus un palmier sur la place. Décimés par le charançon rouge, ils ont tous été rasés. Quels arbres pour remplacer les palmiers ? Les experts préconisent une diversité végétale pour lutter contre les parasites. La ville a lancé une consultation, appelant les citoyens à voter pour leurs cinq essences préférées parmi dix espèces. Le platane commun, le chêne à feuilles de châtaigne, le tilleul argenté, le magnolia à grandes fleurs, le marronnier d’Inde, l’arbre de Judée, le copalme d’Amérique, le chêne-liège de Chine, le chêne vert, le frêne à fleurs. À l’issue du vote, les magnolias arrivent en tête. Je pense au pouvoir des fleurs. Seul ce café où nous sommes installés rappellera que sur cette place, pendant une centaine d’années, se sont dressés cinquante palmiers.
Sur la place immense enrobée de chaleur, les petits alignent des pierres minuscules à l’ombre du kiosque à musique. Pauline les guette depuis la terrasse des Palmiers où elle a bu avec Louis un café sous le frais des platanes. C’était la première fois qu’ils savouraient cette oisiveté, un café servi sur la place. À cette heure-là il n’y a pas grand monde, Pauline berce doucement Anne-Marie endormie dans le landau, s’attendrit sur ses joues roses et tièdes comme les pêches de Canaghia. Si elle ne craignait pas de la réveiller, elle la prendrait dans ses bras pour sentir le chaud de son cou. Ce n’est pas un lundi ordinaire, ce pourrait être comme un dimanche quand on vient dégourdir les enfants sur la place après la messe, bien que Pauline ait toujours préféré la place du marché, plus petite, cachée derrière l’église Saint-Jean Baptiste. Mais c’est lundi, le jour du bateau pour Marseille via Toulon. Louis a dit d’attendre là, calmement, le temps qu’il aille vérifier précisément l’horaire de l’embarquement. Il le sait parfaitement à quelle heure, il veut meubler l’attente. Pauline cherche le calme, elle a peur. C’est de devoir monter sur un de ces monstrueux navires, c’est plus fort qu’elle, son sang qui frappe, sa poitrine écrasée sous sa blouse blanche. Pourtant depuis la place il a belle allure le Sampiero Corso, presque neuf. Autour, les dockers s’affairent en fourmilière désordonnée. Maintenant Pauline admire la découpe des jeunes palmiers dans la lumière de fin d’été, il lui semble les voir pour la première fois, et — comme dans un rêve — la silhouette de nageur de Louis est apparue. Il remonte du port, l’impatience masquée par un sourire étiré. Il s’est frotté doucement les mains, il a murmuré on va pouvoir y aller, il a appelé les deux gosses, il a jeté un œil tout autour, ne rien oublier, et ils ont traversé la place à pas lents pour rejoindre le port. Personne n’ose se retourner, ni rompre le silence installé. Seule Anne-Marie ne peut mesurer la solennité du moment, endormie dans le landau que son grand-frère manœuvre avec la hauteur des aînés. Contre le bastingage Pauline sent son cœur qui déborde, et la main d’Angèle agrippée à la sienne. Jean se tient fier à côté de Louis, Anne-Marie dort encore. Ils peuvent désormais admirer Bastia, son panoramique inédit, la Citadelle et le quai des Martyrs, les façades ocres de la place Saint-Nicolas, le massif du Stello derrière, le soleil au-dessus encore qui projette des éclats éblouissants dans l’eau du port. Louis, les petits il faudra que tu leur apprennes à nager, hein ? Après un long moment de contemplation la sirène du départ fait sursauter Pauline. Même si en montant sur le bateau elle savait qu’elle quittait l’île, ce bruit la projette brusquement dans l’inexorable départ, la chaleur s’échappe de ses membres, l’air lui manque déjà. Mais Louis a promis, Paris ce sera formidable, pense à cette chance que c’est pour les enfants. Et cette nouvelle adresse, avenue de Corbera, ce nom de rue qui sonne comme celui d’un village corse, elle préfère y voir un doux présage. Ils sont restés longtemps sur le pont, bien après avoir longé le cap, imprégnant leurs cornées du sombre des montagnes de l’île, imaginant le soleil se couchant derrière tandis que dans l’air s’élève, mêlée à l’odeur âcre des immortelles, l’incertitude du retour.
Il existe encore à Paris de ces espaces secrets comme le petit café place Saint Jean, à l’abri de la ville, et le sentiment de calme qui surprend.
Prendre le train avec Alice convoque les souvenirs du voyage anglais, sauf que là c’est plein sud, et que nous nous séparons à l’arrivée. Retrouver Juliette et se laisser porter, la chaleur ne nous autorise pas grand chose et ça me convient parfaitement, le quotidien, sa famille, être accueillie.
Retrouver Alice pour le séjour chez A. La surprise, le corps et le visage de G devenus adultes, je tente de retrouver l’enfant qu’il a été. La Grande Motte. Je n’en n’avais aucune représentation. On se passerait bien de la foule, mais je me laisse séduire par l’architecture du Couchant, et les pins parasols sont rois. Une mer trop chaude. Un message de T, dès les premiers mots deviner que c’est une très triste nouvelle. L’absurdité de la mort. Il y a des personnes on ne les imagine pas mourir comme ça.
Il me dit qu’il a aimé le dernier texte sur Corbera, qu’il a sûrement des choses à me raconter, on verra comment s’y prendre. Il me rappelle que Pauline s’est effondrée sous ses yeux. Sur la route de la rivière je prends les devants pour jouer avec mon ombre qui s’allonge, je suis l’Alice de Carroll, je les oublie, même si j’entends le bruit de leurs conversations croisées. Ils décident de rejoindre la fête du village. Depuis mon lit, la fenêtre ouverte j’entends la musique et je peux les imaginer danser.
Avant que nous nous quittions elle me dit qu’elle aime l’énergie que ça leur donne de nous recevoir, d’explorer les rivières, d’aller jusqu’à la mer. Moi ce sont les repas préparés en choeur, les mots du soir, quelque chose de la famille retrouvée.
Mer ou campagne ? Plutôt la mer. La mer : ça veut dire bassin de la Villette. Nous hésitons à emprunter un parcours, trop souvent contraints par l’aménagement des lieux pour les JO. Au retour nous achetons une glace.
Vinciane Despret chez Cerno, ou plutôt Cerno chez Vinciane Despret : la façon dont les morts continuent à agir dans la vie des vivants, faire avec les morts. Suivre les signes, construire les connexions. Trier le réel. Un trou dans le réel. Retisser quelque chose dessus, comme une nappe, en sachant qu’il manque quelque chose en dessous, composer avec un réel qui devient praticable.
Alors que je penche la tête pour verifier la présence de la coiffeuse qui travaille dans ma rue, l’entendre dire à sa cliente : on veut des maris qui rêvent.
Au bout de la rue de Charonne les barrières verrouillent les trottoirs du faubourg, l’agent de sécurité m’indique un espace où je me faufile en Vélib. Sur le faubourg Saint-Antoine désert je suis quelques secondes la reine de la piste. Stoppée net au bout de cent mètres, je n’ai rien à faire ici, on m’indique le trottoir, j’observe sidérée une voiture pilote et les premiers cyclistes testant le parcours du contre-la-montre débouler du faubourg pour se jeter sur la place de la Bastille.
Plongée dans les archives sur le net, je fuis écrire. Ma justification intérieure : trouver un trésor, sans compter le sol qui se dérobe, reconnaître l’excitation, renvoyée de sites en sites… Il faudrait hiérarchiser les priorités, trouver une méthode, je ne sais pas m’y plier. Je rouvre le dossier constitué il y a six ans au SHD de Vincennes, redécouvre avec stupeur l’acte de disparition de mon grand-oncle, combien d’années a-t’il erré entre la disparition et la mort ?
Du pain et des jeux. L’enthousiasme partout sur les réseaux. On s’abrite derrière la caution historique — Boucheron, on salue la provocation, l’inclusivité. L’inclusivité ? Comment oublier les exclus qu’on a repoussé , les contraintes, la police omniprésente. L’unanimité me fait peur. Je suis hors-jeu.
Perte de sommeil. S’activer furieusement dans la maison, redécouvrir l’espace libéré par le départ d’Alice qui vient dîner ce soir. Acheter un morceau de cabillaud, préparer une ratatouille pour le dîner. Je retrouve Anne Savelli au Valmy, se redonner confiance. Et puis le soir, regarder le ciel rosir, et penser à Charles Juliet.
Je sais bien que je pars trop tard, mais à force d’écouter Cerno, je me dis qu’il y a une première chose à faire, c’est retourner avenue de Corbera.
Je gare mon vélib boulevard Diderot, me dirige vers la rue Crozatier, chaque visage un peu âgé que je croise nourrit l’illusion que je pourrais rencontrer avenue de Corbera, des personnes ayant côtoyé ma grand-mère, ma tante — qui sait, ma mère enfant. Je prends quelques repères. Devant l’imposante architecture de la poste à l’angle Diderot/Crozatier je me demande si c’est là que travaillaient mes grands-parents. J’entre avenue de Corbera, je n’y ai pas de souvenirs, mes souvenirs sont dans l’appartement, l’ascenseur, le hall. La rue est tellement calme qu’on a du mal à y penser la vie. Depuis mon dernier passage — d’après le journal c’était en juillet 2022, le trottoir pair a été généreusement élargi, on y a même planté des arbres entre des blocs de pavés. Au 14, je lève les yeux vers le premier étage, deux des fenêtres sont nues, la troisième se cache derrière des volets accordéons en PVC. L’appartement semble vide, il y a deux ans c’était déjà le cas. En bas de l’immeuble, de part et d’autre de la porte en verre cathédrale, les deux commerces sont fermés. A gauche, où je me souviens avoir découvert une boutique de chapeaux il y a quelques années, un commerce de CBD, store métallique baissé, à droite une agence de solutions en bâtiment semble toujours en activité, il y a une bouteille d’eau en plastique entamée sur un des bureaux, nous sommes samedi, c’est fermé. Au 16, une galerie/ studio de tatouage est ouverte, je m’approche, à l’intérieur une jeune femme blonde me sourit, je lui demande si elle a le code d’entrée du 14, non, elle me demande pour quoi faire. Je livre ma première version de l’histoire, ma famille qui y a vécu il y a longtemps, le hall que je voudrais revoir, l’ascenseur, et pourquoi pas entrer dans l’appartement. Elle est désolée de ne pas pouvoir m’aider, me dit que la boutique de CBD a le rideau baissé depuis au moins un an, je vais attendre un petit peu, elle m’encourage. Une vieille dame semble se diriger vers le 14, je prends les devants, lui explique que j’aimerais rentrer dans cet immeuble où ont vécu mes grands-parents, elle habite au 12, mais venez avec moi, les immeubles, ce sont les mêmes, je la remercie, mais c’est vraiment l’immeuble de ma famille qui m’intéresse. Je lui demande si elle habite dans le quartier depuis longtemps, oui… elle ne sait pas précisément me dire, une quarantaine d’années ? Peut-être que vous avez connu ma grand-mère, ou ses enfants ? Je prononce leur noms, évidemment ça ne lui dit rien, c’était il y a si longtemps… est ce que moi même je connais les habitants de l’immeuble voisin du mien ? Elle se souvient peut-être de l’épicerie ? de madame Blanchet ? Non, et puis vous savez la rue a beaucoup changé. Elle finit par s’excuser, elle veut rentrer chez elle, elle a des douleurs dans les jambes. Je la remercie encore, je reviens me coller à la porte du 14. Mes mouvements pour extraire l’appareil photo de mon sac se reflètent sur la porte vitrée du hall derrière la porte d’entrée en verre cathédrale, un instant je crois que quelqu’un va sortir de l’immeuble. La rue est désespérément calme. De rares touristes la traversent. Chaque fois que je vois passer une personne un peu âgée, j’ai envie de l’aborder mais je crains de m’éloigner de la porte, de louper celle qui pourrait me donner accès à l’immeuble. Je guette les entrées et sorties des bâtiments qui me font face. Parfois j’ai des illusions sonores, le bruit de l’ascenseur, quelqu’un derrière la porte, ce sont des roulettes de caddies dans la rue Crozatier. Je m’agace d’observer autant d’allers-retours au 5 en face, au 12 à côté, et que la porte du 14 reste close. Je m’amuse de la présence d’une école d’esthétique juste en face, je repense aux images filmées par mon oncle, ma mère et sa sœur se maquillant devant la fenêtre. Un vieillard en veste verte arrive de la rue Crozatier, il s’approche de moi, me jauge, est ce qu’il habite au 14 ? Il me répond mécaniquement que non c’est au 10. Je le laisse s’éloigner, il a peut-être connu des membres de ma famille mais il dégage quelque chose d’inquiétant, je préfère me concentrer sur la possible arrivée d’un habitant du 14. Je traverse la rue pour prendre un peu de recul, je reste un moment tête en l’air à scruter les balcons dont tous les appartements de l’immeuble sont pourvus, sauf celui de ma grand-mère au premier. Aucun signe de vie. Toutes les fenêtres sont fermées. Les volets des cinquième et sixième étage sont clos. Les occupants sont probablement tous déjà partis en vacances. J’envisage enfin de ne pas pouvoir y entrer aujourd’hui. Je regarde l’heure sur mon téléphone, presque deux heures passées là à attendre, l’improvisation a échoué, mais mon désir d’entrer au 14 s’est renforcé.
Dans le train nous faisons des paris sur le repas, des mois que nous ne nous étions pas retrouvés tous les six pour un dimanche à Combs. Eux postés sur leur balcon, la paëlla, la partie de cartes, nos mains qui s’agitent dans l’air quand on se quitte, au retour les filles s’échappent rejoindre des amies, le soir on laisse revenir la joie devant les résultats, même si nous savons que ce n’est qu’un sursis.
J’entends une colère mais je ne veux pas l’entendre. Je ne veux pas toucher à la joie. Je lui dis que cette fois c’est différent. Qu’on ne va pas se laisser faire. Qu’il y aura davantage d’engagement. Que nous même nous irons manifester, que nous leur tiendrons tête. Nous regardons le dernier Nanni Moretti, la marche finale sublime, nous marchons avec eux et notre coeur s’emballe Vers un avenir radieux.
Avec Philippe et Nina nous rejoignons Alice dans son appartement à Pantin. Nina prend la tête, elle connait le chemin, nous guide, la brique et peut-être la lumière, nous pensons à Brooklyn. Alice a préparé des choses délicieuses à manger, nous lui envions sa terrasse, une de ses collocs vient partager un moment avec nous, j’observe les mouvements du ciel.
Mes yeux, ma peau, mon corps tout entier y sont plus sensibles. Le vent se fait plus pressant, c’est au delà de l’impression, l’air est plus agité, de plus en plus souvent.
Après la menace, le soulagement. Mais une alerte constante. L’incrédulité. L’horreur continue sur les fronts. L’imprédictibilité. Leur lâcheté. La confusion. Leur mépris. Notre doute. S’accrocher à la ferveur de Nanni Moretti.
Jour de départ. Nina ne peut pas croire que quinze jours viennent de passer, je l’encourage à rester si elle le souhaite, elle échange son billet pour un train de nuit lundi, je ne retiens pas ma joie. Nous allons faire ensemble des courses pour le dîner, nous observons une mère et son enfant, l’enfant qui ne veux pas suivre, la mère qui menace de partir sans lui, combien de fois j’ai dû jouer à celà.