Les herbes éclairées dans la nuit, Naoshima

La puissance du Shinkansen qui traverse la gare d’Okayama me soulève l’estomac. Sur le quai, en attendant le local pour Uno, on entend des chants d’oiseaux diffusés par des hauts-parleurs.

Traverser la mer, sentir une chaleur d’été, le ciel s’enflamme, j’ai l’impression en arrivant à Naoshima de retrouver quelque chose de la Corse. La nostalgie à l’œuvre, qui me pousse à souvent relier un paysage que je découvre à un paysage connu. Les herbes éclairées dans la nuit.

Nous tentons de faire le tour de l’île en vélo, mais la partie de nord de l’île est condamnée qui abrite les activités industrielles de Naoshima. Les sites sont protégés, on est bien les seuls à s’aventurer par ici, à découvrir le saisissant contraste avec le reste de l’île où la nature se déploie, mise en relief par les lignes pures de Tadao Ando.
Se souvenir de ce qui se loge dans les ombres, les images projetées. Les mains d’Amanda Heng nouées avec celle de sa mère, les horizons flous de Hiroshi Sugimoto.

On avise un petit café à l’étage d’une maison près du port d’Honmura. Nous sommes seuls avec la femme qui nous accueille, dans un décor de caravane des années soixante dix. Sur les tables des bouquets de fleurs cueillies au jardin. Elle allume la musique à notre attention, comme si ça définissait l’instant. Pendant que nous savourons notre café nous l’entendons fureter, ouvrir et fermer des sacs plastiques. remplir des boîtes de biscuits, glisser des glaçons dans la bonbonne à eau. Ces gestes lents, appliqués ne me semblent pas utiles, j’ai l’impression que c’est une manière de se soustraire à l’intimité. Je pense à Jeanne Dielman. 

Minadera. Le guide nous indique comment circuler dans l’espace, la main droite devant toujours rester en contact avec le mur. Maintenant nous entrons dans l’obscurité, on avance lentement, la main parfois surprise de sentir l’arrête de l’angle d’un mur, on change de direction, on appréhende le vide à pas hésitants. Le guide nous enveloppe de sa voix suave, en japonais puis en anglais, à présent nous pouvons nous asseoir, ça va bientôt commencer, nous devons juste être patients. Il nous abandonne dans la pièce noire et silencieuse. Au fond de la pièce, on finit par distinguer un écran, à peine éclairé. La surface s’anime d’images fantômes que l’œil fabrique. Le maître de cérémonie revient, nous voyons sa silhouette se déplacer dans l’espace, il affirme que la lumière n’a absolument pas changé depuis que nous sommes entrés. Il nous invite à nous approcher de l’écran, nous rassure, le sol est plat et nous ne devons pas avoir peur. J’approche mes mains de l’écran, en réalité un espace vide ménagé derrière une cloison découpée. Backside of the moon, l’impression que la lumière est une matière que mes mains tentent d’attraper en vain.

Un jeune couple rejoint notre hébergement, ils viennent d’Israël, en voyage de noces au Japon, ils n’ont pas d’enfants, pas encore, mais ils se demandent, dans quel endroit, c’était en anglais, In which place could we have a child today ? Le lendemain nous les retrouvons sur le bateau qui nous conduit à Teshima, j’en profite pour leur demander leurs prénoms, Or (lumière) et Nir (champ labouré), la beauté des langues : quand les prénoms ont un sens en lien avec la nature.

Puis Hakone.

Un peu avant d’arriver à Shin-Matsuda on glisse entre les montagnes, on passe des rivières, on oublie la ville japonaise, je me repayse. Puis Hakone.

Vertige au dessus des carrières de souffre. Nous sommes une foule immense pour redescendre en téléphérique depuis Owakudani, le mont Fuji apparaît à travers les vitres de la salle où nous avançons à petits pas entre les sangles des poteaux de guidage, il nous console de l’attente. Depuis le bus les sommets des herbes de la pampa de Sengokuhara attrapent des derniers rayons de soleil. Je me souviens de la fascination que j’avais enfant pour ces herbes.

Le lendemain on échappe à la foule. Au pied des cascades de Chisuji. Sur la route Tōkaidō. Dans les bois du Pola muséum. Le soir je me plonge dans l’eau chaude du Onsen aménagé au sixième étage de notre hôtel alors que l’air est frais dehors. La diversité des corps me fascine.
Ici photographier la transparence des feuilles devient obsessionnel. Ici on voit aussi de vieilles personnes qui marchent les mains croisées dans le dos. Geste encore associé au souvenir de mon oncle Simon. Des mains qui n’auraient plus de tâches à accomplir, des mains qui refuseraient de prendre encore au monde. Des mains qui se lient pour se soutenir l’une l’autre.

Dans la nuit il y a seulement les lumières

À Tokyo retrouver ses marques, le chemin vers l’hôtel, le quartier de Jingumae arpenté si souvent lors des précédents voyages. Le soir nous dînons de ramens à l’abri d’une bâche en plastique.

De la chambre au vingt-deuxième étage du Tokyu stay on ne voit pas le cimetière d’Aoyama, mais la ville à perte de vue. Je ne cherche aucun repère, et même le temps s’efface.

Lors d’une des rencontres organisées par l’équipe japonaise, une cliente nous raconte avoir été à l’hôpital. Craignant de mourir elle avait apporté avec elle les vêtements et objets (que nous créons) pour se réconforter. Elle s’en est sortie, elle croit que c’est un peu grâce à nous. Mayuko se met à pleurer, et nous pleurons toutes ensembles.

Nous retournons dans le vieux Yanaka depuis Nezu. Dans les ruelles un air de fête. Les habitants du quartier ont installé des petits stands de boissons et nourriture. Les garçons ont commandé un café hand drip tandis qu’une jeune fille nous donne la recette de la soupe miso qu’elle prépare dans un grand faitout. Aujourd’hui les chats ont déserté le cimetière, je pense à Chris Marker.

Rejoindre Ebisu par la Yamanote et sa lumière incomparable. Nous utilisons les toilettes du parc immortalisées par Wenders. L’enfant à la fontaine lave un seau méticuleusement, ici la perfection s’apprend dès l’enfance.

Dernière soirée à Tokyo avec Fumie, Hisashi et Saki. Dans la nuit il y a seulement les lumières, des espaces de travail désertés. La lune grossit, elle s’accroche aux sommets des tours.

comme si une distance s’était effacée

Autour de nous des passagers de connivence avec le commandant de bord commentent le vol, on devine qu’une fête se prépare à l’arrivée. À la fin du voyage une hôtesse émue nous raconte que c’est la dernière rotation du pilote, qu’il s’appelle Roland, ça me fait sourire.

À Osaka la chaleur. Explorer un quartier que nous ne connaissons pas pour lutter contre l’envie de dormir. Le tramway se glisse entre les immeubles, architectures insolites, rouille, bois, béton, ciel bleu, la ville comme elle me saisit chaque fois. Des sanswichs moelleux face au Sumiyoshi park, lanternes, bois laqué rouge, reflets, chat zen. Retour à l’hôtel, s’accorder une heure de sommeil, retrouver Fumie pour dîner.

Lundi Philippe s’échappe, je pars travailler chez mon client, tiraillement plus intense que les fois précédentes. Sur le quai du métro à Osaka, les sièges sont installés parallèlement aux voies pour empêcher les voyageurs d’avoir des pensées suicidaires.

Journée à Nara avec l’équipe, marche sous ciel blanc dans les ruelles de Naramachi, plats fermentés, peinture sur papier washi. Le sencha et les pâtisseries de saison aux châtaignes. Les portraits impériaux dans les couloirs du Nara hotel. Les sanglots des enfants surpris par le mouvement brusque d’une biche.

Nara, あなば

Retour à Osaka, jusqu’au bout la ville se dérobe, et la nuit tombe vite, l’appareil photo reste poids mort sur l’épaule. Traditionnel welcome dinner avec l’équipe japonaise, les udon et la timidité des hommes. Je n’ose plus photographier les gens dans la rue, comme si une distance s’était effacée. Je rate aussi l’arrivée du shinkansen en gare de Shin-Osaka.

leurs voix qui te traversent

À l’heure d’écrire le journal je suis rattrapée par une immense fatigue, au bord du renoncement. Sur la carte mémoire il n’y a que deux photographies. Mais le sentiment du devoir. Quelques notes au pas de course, à l’image de notre marche dimanche, comme une échappée, nos pas vifs, nos changements de direction.
Dans le bus d’abord la voix de la mère excédée, sa parole brutale vers l’enfant autiste, la passagère qui voudrait que ça redescende, qui tente d’intervenir, alors la mère riposte, la passagère insiste, c’est son métier, éducatrice de jeunes enfants, la mère excédée s’exclame : enfants autistes ? La gène de la passagère, la mère avec sa détresse.
Le rendez vous avec l’expert comptable, les encouragements malgré une situation qui se dégrade, courber le dos, le voyage au Japon se profile, on réfléchira en novembre.
Au volant un postier, une chanson à plein volume, une chanson en français dont je n’arrive pas à attraper les paroles, mais dont je sens toute la puissance lyrique. Je la fredonne pour tenter d’en conserver la mélodie mais elle finit par s’effacer.
Les jours de déluge. Les contrariétés minuscules comme ne plus trouver de baskets à ma taillle dans aucun magasin de sport, on me console en me disant que chez les enfants c’est moins cher, ça prête à sourire, mais ça remue cette blessure d’enfance, d’avoir toujours été la nouvelle (on déménageait sans cesse), la plus jeune (née un premier janvier on me fit entrer au CP à cinq ans), la plus petite (comment en faire le reproche à mes parents).

Un autre temps qui s’ouvre, la projection de Litteratube organisée à la Bbibliothèque François Villon par Philippe, y retrouver Marine, Milène, Gracia, Patrick, Gwen. Découvrir des pépites. Répondre aux questions d’un public curieux. La chaleur de la serveuse de la pizzeria du boulevard de la Villette. La Sicile. Samedi nous nous retrouvons pour des ateliers d’écriture vidéo, j’ai choisi celui de Marine, Alice participe également. Ouvrir un espace pour pratiquer. Tout va très vite, la consigne, la cueillette, l’écriture. L’après midi nous montons nos films dans un grand espace de la mediathèque Françoise Sagan. Tous les participants réunis. On ne travaille pas dans le confort habituel, j’accepte le son brut, l’imperfection, il faut finir vite, je me surprends à aider certain.es à titrer, exporter. Découvrir la masse des films, la singularité des voix, se réjouir.

Y revenir

La première fois que je suis venue à Lasne c’était déjà en septembre, il y a six ans, depuis chacun de mes voyages est enveloppé de l’émotion du premier. Ma cousine et son mari m’attendent à la gare, ils ne me font qu’une bise, je suis surprise, j’avais oublié qu’en Belgique on s’embrassait ainsi. Comme la première fois que je suis venue, il fait beau. Dans le jardin il y a de nouvelles ruches. Phil va régulièrement les inspecter, de loin on l’observe parfois faire de grands mouvements, il chasse les frelons qui rôdent. Je le rejoins, m’inquiète qu’il ne porte aucune protection, il a besoin de travailler à mains nues, je le comprends, il m’a fallu plus d’une semaine pour éliminer la teinte grise incrustée dans ma peau après l’expérience cyanotype, moi non plus je ne sais pas travailler avec des gants.
Le soir, la tendresse pour ma chambre lambrissée, sa fenêtre sans garde corps, le lierre autour.

Un message de son compagnon m’apprend la mort du père de mon meilleur ami. Troublée de l’apprendre ici où j’ai retrouvé le mien. Troublée parce que le matin même, alors que ma cousine me proposait de récupérer des objets qu’elle n’avait pas vendus à la brocante, j‘ai hésité devant un 33 tour de la cinquième symphonie de Malher, symphonie que nous écoutions religieusement avec A l’année du bac, en dégustant du thé à la cannelle. Les mots que je lui envoie, le sentiment de maladresse, l’envie brutale de le serrer dans mes bras.

Glanage de noisettes. Les tournesols nous tournent le dos sans pour autant regarder le soleil, désorientés. La terre grasse sous nos pas. Marcher dans les champs, dans les chemins creux, en lisière de forêt, un éclat de lumière sur une fougère, parler à peine, être ici dans une bulle. Le soir on dîne chez les amis de Waterloo qui se réjouissent d’avoir quitté Bruxelles pour vivre à la campagne.

Avec Dodo nous avons réouvert des boîtes et des albums, j’ai l’impression que leur volume a diminué, les photos ont été triées, j’en ai récupéré certaines lors de mes précédents voyages. On identifie enfin la troisième jeune femme de la photo de la meulière. Combien de fois l’avons nous regardée sans pouvoir la nommer, nous l’avions pourtant croisée souvent sur d’autre images, mais n’avions pas établi de lien entre ce visage rayonnant, dont le sourire envahit littéralement l’image, et les autres portraits. Le changement de décor, la tenue apprêtée, la joie avaient brouillé les pistes. J’évoque avec ma cousine les deux portraits d’Antoine que j’ai fini par relier avec une même audace. On ouvre le journal de mon arrière-grand-père pour retrouver le prénom de la jeune femme, elle porte le même que ma grand-mère (elles étaient belles sœurs), et se voit parfois affublée d’un Mimi pour ne pas être confondue avec Marie-Louise. Le journal, écrit dans un cahier d’écolier, recouvre une période très brève, chronique de l’exode après que la famille se soit séparée. Saisissant de lire ce récit de l’intérieur, à la première personne, la peur, les queues interminables, les gares envahies, les familles couchées à même le sol des gares ou sur les petits colis qu’elles devront abandonner plus tard, l’épuisement du grand-père, la voix de la police dans les hauts parleurs indiquant les routes où l’on pouvait encore passer, des nuées de fuyards couchés aussi sur les trottoirs, pleurant, mangeant, impossible à croire si on ne l’a pas vu. On déniche encore quelques photos inconnues, des souvenirs me semblent de plus en plus réels.

On fait une dernière marche le long de la Lasne. On boit un thé à la rose. On prépare des tartines pour le voyage. Le train qui devait me conduire à Bruxelles est supprimé, le suivant retardé, nous commentons à voix haute les panneaux, pestant contre le manque d’information. Un homme partage avec nous sa lassitude, il vient comme moi d’acheter son billet mais voit s’éloigner la possibilité de rejoindre Bruxelles. Avec Dodo on échafaude des plans, elle n’a pas trop envie de conduire jusqu’à Bruxelles, je peux encore annuler mon billet pour Paris, et passer la nuit chez eux. Jouer les prolongations m’amuse plutôt, mais le type se tourne vers moi et prononce cette phrase cinématographique : j’ai peut-être un plan B à vous proposer. Lui il ne veut pas louper son concert, il va chercher sa voiture et propose de me déposer à la gare du Midi. J’embrasse rapidement ma cousine, saute dans la voiture. Mon sauveur est bibliothécaire, va écouter The The à l’Ancienne Belgique, le week-end dernier il flânait à Paris. Je me décide trop tard à photographier le ciel illuminé par le couchant, régulièrement il me rassure sur le timing. Après l’avoir remercié une dernière fois je marche vers l’entrée de la gare, sans même connaître son prénom. Je retrouve Philippe dans son grand fauteuil gris, l’odeur réconfortante de la maison. Je range mes affaires, je réalise que mes chaussures de marche sont restées dans l’entrée de la maison de Lasne, cet oubli a une allure d’engagement, y revenir bientôt.

ce qui me liait à ce quartier

Nous sommes allés dimanche rue de l’Assomption pour participer à l’assemblée générale de L’aiR Nu. Le seizième c’est à l’opposé de chez nous, on a une certaine tendance à le bouder, il traîne sa mauvaise réputation de beau quartier — il n’y a pas de vie, on s’y ennuierai ferme, je n’y ai aucun souvenir, à part avoir été au Ranelagh avec mon ami Arnold dans les années quatre-vingt, sans même être certaine d’y être entrée. Le temps est beau, nous prenons de l’avance pour jeter un œil au théâtre du Ranelagh (loupé parce que nous pensions le trouver rue du Ranelagh et qu’il se cache dans une rue perpendiculaire) et rejoindre l’île aux Cygnes. Nous contournons la Maison de la Radio, tu me racontes la voix des acteurs qui emplit soudainement l’espace du studio où on enregistre ta création pour Les passagers de la nuit. Sur l’île aux Cygnes, on croise les coureurs, les familles, les couples qui déambulent en lent va et vient puisque l’île ne conduit nulle part. Nous remontons sur le pont de Grenelle pour rejoindre le collectif rue de l’Assomption, je n’avais pas imaginé que la rue était aussi longue, j’avais oublié que nous allions au 72, ce qui veut dire s’éloigner de la Seine. Nous pressons le pas, mais on s’arrête devant l’immeuble où Perec a vécu. Au 72, j’oublie de photographier le damier noir et blanc de la volée de marches qui nous conduit vers la chambre où nous attendent nos ami.es. Après les échanges et les votes, l’exploration des murs de la chambre, nous partons tous ensemble pour une petite boucle dans le quartier, empruntant d’abord l’allée Mallet Stevens. L’atelier Martel, l’écorce rouge d’un séquoia, le jaune mimosa des stores métalliques, les fétiches alignés derrière la fenêtre, la propriété privée qui ferme la rue, en réalité une impasse. Nous ressortons, empruntons d’autre rues, celle du docteur Blanche, celle de La fontaine, Mozart. On voudrait pouvoir pousser la porte de l’hôtel Mezzara que nous avons visité virtuellement tout à l’heure au 72, l’endroit paraît endormi, sous l’emprise d’un sortilège. Nos corps se rejoignent le temps de conversations hachées, s’éloignent pour photographier ou commenter un détail architectural. Un soupirail, une mosaïque, des briques, des lambrequins, un hall d’immeuble, des fenêtres qui projettent leurs reflets lumineux sur une façade. Nous nous quittons.

C’est revenu hier soir, alors que je renonçais à finir ces notes, ce qui me liait à ce quartier. J’avais après mon bac pris quelques cours de dessin avec une peintre, elle était prix de Rome, on n’a pas le prix de Rome, on l’est. J’ignore d’où ma mère tenait ce contact, et avec quel argent les cours ont été payés. Je me souviens parfaitement du corps allongé de la peintre, de ces cheveux bruns et de son visage maigre. Que j’exécutais au crayon une nature morte de poupées anciennes, que j’avais réussi le modelé de leurs joues de porcelaine, tandis qu’une autre élève plus âgée travaillait un portrait à l’huile, d’après un maître italien. Je me souviens des tons bleus des glacis qui devraient restituer la transparence de la peau. C’était peut-être bien avenue Mozart.

la mémoire des lieux

La rue Saint-Lazare est légèrement courbe, qui dérobe longtemps au regard l’église de la Trinité. Son clocher comme une apparition. Puis nous montons vers Montmartre, empruntant les tours et détours indiqués par le guide pour découvrir quelques architectures remarquables. Je ne peux m’empêcher de souligner la beauté d’une place, où je ne me souviens pas être venue. Tu me rappelles que je l’ai même photographiée, que j’avais envoyé la photographie à N. Je n’ai pas la mémoire des lieux, à moins de les avoir arpentés vingt fois. Maintenant nous traversons le cimetière Saint-Vincent, un homme fait ployer une branche pour cueillir une figue, au pied d’une tombe une femme ramasse quelques petits cailloux. Je n’avais jamais envisagé le cimetière comme un lieu de ressources, même si je photographie parfois les médaillons où apparaissent les visages des défunts.

Joyeux bavardage avec N au Valmy, l’écriture, le départ des enfants, l’espace qui se libère, la fuite du temps. La tablée voisine, trop bruyante, finit par nous chasser. Dehors la bruine.

Elle m’appelle depuis le bus bloqué aux Lilas, elle sera en retard. Je réalise que je suis partie les mains dans les poches, sans même une feuille pour prendre des notes. Je l’attends devant l’Express de Paris, je ne veux pas prendre l’initiative de m’asseoir en terrasse, il fait froid. De l’autre côté du boulevard de Belleville l’enseigne rouge d’une agence, Oran voyages. Je n’ai pas eu le temps de la voir s’approcher de moi, elle est lumineuse, connait évidemment le patron, me présente comme une amie alors que nous venons de nous rencontrer. Nous parlons vite, quand nous nous quittons, je m’aperçois que nous n’avons même pas parlé de Zéralda.

L’inédit d’une journée de travail à la maison et d’un déjeuner avec Philippe derrière le MK2. Notre vie à deux.

Recroiser le Orly de Joachim Séné. Je me souviens de la fascination exercée quand il l’a lancé, j’étais plongée dans l’écriture de Comanche. Orly et La Jetée. Orly où je prends chaque année l’avion qui me conduit à Erbalunga. Orly où mes parents ont pris l’avion avant moi, puis avec moi. Orly où nous sommes arrivés en rentrant d’Algérie en 1972. Orly désert après le premier confinement. Orly le dimanche et les autres jours. Orly où j’imagine que mon frère est venu observer les avions le dimanche — cet été il m’a raconté que lorsque nous sommes arrivés en Corse dans les années quatre-vingt il lui arrivait de prendre la navette qui relie Bastia à l’aéroport pour observer les avions décoller depuis Poretta.

Dans les carnets de François Bon, le nom Cotignac qui fait ressurgir un souvenir d’enfance. J’avais treize ans, j’habitais alors à Marseille, j’étais invitée à passer un dimanche au cabanon que possédaient les parents de mon amie Cécile sur les hauteurs du village. Je n’ai aucun souvenir des lieux, mais je revois précisement leurs visages, du père, de la mère, des deux enfants. L’inquiétude d’être malade en voiture, la chaleur sèche, le sentiment d’étrangeté au milieu de cette famille si différente de la mienne, leur silence austère, le serpent croisé sur un chemin. Mon malaise grandissant c’était de deviner la peur qui habitait les enfants. D’y penser je revois tous les visages de ces adolescentes cotoyées aux collège, dont je croyais deviner la peur, instinct que j’avais fini par ranger comme fantasme, les chiffres qu’on connait désormais me font mesurer combien cette peur était réelle.

et après…

Nous fêtons le vingt-sixième anniversaire d’Alice avec les grands-parents. Nous mangeons les pâtes et la tarte aux mirabelles de Nina. Nous jouons aux cartes. Après le départ des grands-parents nous regardons le montage de notre journal. Nina rejoint les amies de Renoir. Alice rassemble quelques affaires, elle emporte à chacun de ses passages quelques objets, livres ou vêtements qu’elle a laissés, une séparation en douceur.

Jour de rentrée. Les jeunes parents ont demandé à l’enfant de poser là devant la porte de service, tiens oui mets toi là, et l’enfant au cartable sourit docilement au smartphone. À la sortie de dix huit heures, un autre enfant se jette du trottoir, surexcité, après on fait flamber l’école et après l’école elle est brûlée et après ils nous mettent à l’extérieur et après…

Avant de partir, Nina a rempli des boites transparentes des differentes pâtes qu’elle façonne passionément depuis l’achat de la machine. Des portions de cent grammes, sur chacune des portions elle a posé un fragment de papier sur lequel elle a inscrit un temps de cuisson approximatif, j’aurais aimé qu’elle leur donne des noms.

Quelque chose de familier dans sa silhouette, je voudrais voir son visage, elle semble deviner mon intention, tourne un peu la tête et pose sa main en ombrant son front comme pour se protéger du soleil ou masquer une blessure. Après avoir décroché un Vélib et traversé à nouveau le pont Maria Casarès pour descendre le canal je la retrouve, je me retourne mais elle tourne ostensiblement son visage vers l’eau, comme si elle voulait échapper encore à mon regard.

Déluge, et le type moqueur à la femme agacée, c’était pourtant écrit dans la Bible !
En sortant de la boutique elles sont restées toutes les trois devant, la mère et les deux sœurs, en long conciliabule, tellement absorbées et enthousiastes qu’elles n’ont pas remarqué que je cadrais la vitrine. Elles n’ont pas l’intention de bouger, alors j’essaie de deviner laquelle des deux va se marier.

Il est gêné d’être là alors que je rentre dans le laboratoire, en plus elle lui demande d’attendre, il vous faut votre carte de groupe, il trépigne, ne voit pas de quoi elle parle, la carte du club ? Non votre carte de groupe sanguin ! Je suis toujours O+, ça n’a pas changé ? Il s’impatiente, se retourne plusieurs fois vers moi, impuissant, s’excusant presque d’occuper l’espace.

Le plus souvent je la rencontre par hasard, cette fois nous improvisons un café au Cristal. Nous parlons boutique, nous avons longtemps exercé le même métier, c’est elle qui m’a encouragée à rejoindre l’atelier de gravure. Nous regrettons chacune de ne pas savoir échapper à l’exigence acquise en travaillant, qui entrave trop souvent nos élans créatifs. Le ciel gonfle alors que nous redoutons déjà l’heure d’hiver. En rentrant je plonge à nouveau dans les visionneuses THOT, je me demande pourquoi je m’entête à chercher des preuves, peut-être pour légitimer l’écriture ?

l’après-midi bleu de ses fenêtres

Au retour de Corse, une nuit à Paris et reprendre la route avec Agnès pour rejoindre Delphine. La route déserte et joyeuse. S’émerveiller de la traversée du Massif central, se dire qu’on pourrait se retrouver là une prochaine fois, alors que pour mille raisons obscures je n’ai jamais réussi à y séjourner. Halte à Millau pour attraper Delphine, attaque de moustiques, l’arrivée aux Vignes. La saveur d’une tarte préparée à notre attention, la joie du dortoir, le chevreuil qui nous regarde avant de s’élancer entre les arbres, le loir qu’on dérange.

C’est la première fois que nous nous retrouvons avec le projet de faire ensemble, ce que nous avons fait du temps où nous travaillions pour C (je ne compte plus). Je n’ai pas apporté de projet précis, je veux juste faire, expérimenter, j’ai apporté six images et différents papiers. On prépare les solutions, on coupe et on enduit les papiers, on remplit des bassines d’eau, on se lance sans la moindre hésitation.

Les bleus se révèlent sous le soleil.
Chaque jour on expérimente, on apprend. On s’émerveille de l’intensité révélée par l’eau oxygénée. Je tente des virages au café. On oublie de manger. Je n’ai préparé que six images et je fais avec, je superpose, retourne, bouge, j’efface au bicarbonate, je ne sais pas où je vais et c’est très agréable. L’excitation monte, je chante parfois à tue tête, nous rions beaucoup, nous sommes impressionnées par cette facilité à faire, ensemble.

Le temps tourne, on ne fera plus de tirages aujourd’hui, ça nous donne l’élan pour une baignade dans le Tarn. Dans l’eau une sensation de fraîcheur pour la première fois de l’été. J’avais oublié la douceur de la rivière. Sur un rocher, se moquant des présences autour, l’enfant chante du yaourt en se dandinant, nos regards se croisent, il continue joyeusement.

Les papillons de nuit. Les escaliers moussus, son reflet dans le miroir, nos lits de Boucle d’or. La prairie. Le reflet du ciel et des feuillages dans les fenêtres, me reviennent ces quelques mots de La recherche, lorsque le narrateur est invité chez Gilberte, qu’il patiente dans un petit salon que commençait déjà à faire rêver l’après midi bleu de ses fenêtres.

Je photographie la route à la volée, hormis pour la baignade nous n’avons pas bougé du Maynial. On dépose Delphine à Millau, on traîne un peu, on se refuse au départ. Au retour, il y a plus de monde sur la route, il fait chaud, avec Agnès on essaye de soutenir notre conversation. L’instant du retour où nous entrons dans Paris, où elle reprend sa superbe, où elle vibre encore d’une lumière estivale, où les cyclistes sont rois, où on imagine encore la mer au bout de la rue. 

En ouvrant le carton à dessin, je suis impressionnée par la masse produite durant ces quatre jours. Je voudrais préserver l’élan. Les filles à la maison et la joie des retrouvailles. La manière dont chacune reprend sa place. Après le déjeuner avec M-C, nous nous égarons avec Alice et Nina dans les rayons vides du BHV, et achetons une machine à pâtes.

Je commence enfin, je l’ai attendu longtemps, Archipels, le dernier livre d’Hélène Gaudy. Philippe me fait remarquer que je lis doucement, c’est comme ça que je veux y entrer, chaque phrase récompense mon attente.
« Sans doute cet effacement dont les enfants sont responsables est il aussi l’un des moteurs qui les attachent, plus tard, aux souvenirs, et qui parfois les poussent, une fois adultes et repentants, à tenter de sauver ce qui a echappé à leur appétit d’ogre. », Hélène Gaudy, Archipels