méga

Alors que poussent vers là haut les blocs de légo jaune bleu rouge dans blanc gris noir, glisser sous le panorama trompeur dans les galeries souterraines de kilomètres de long, de dessous les norens mouvants dépassent les jambes fatiguées des mangeurs de ramen, au jour des ruelles de maisons de bois scotchées d’adhésif brun luisant, des bouteilles remplies d’eau pour repousser les chats errants.

dunes

Terrain de jeux interdits à l’abri des vallons creusés par le vent, feux de camp, cigarettes insolites, nuits blanches. Le désensablement du Mont Saint Michel aurait provoqué la métamorphose du paysage, réduisant la plage en partie emportée par un nouveau courant. La dune est aujourd’hui une bande étroite d’une vingtaine de mètres plantée d’oyat, de queue-de-lièvre et de chardons, protégée par une cloture de bois grisée par les embruns.

berceaux

Nous sommes alors famille abîmée en transit sur les boulevards des Maréchaux, près de la porte de Clichy, dans un appartement moderne en étage élevé, une grande pièce à vivre douce et grise, table ronde et chaises en bois massif, style western, elles nous ont suivit ici et partout, tant que Pierrot a vécu, un sofa sous les rayures rêches et colorées des couvertures kabyles un pouf en cuir, rapportés d’Alger, dans la chambre de Pierrot ses meubles laqués blancs, son parfum qui flotte mêlé à l’odeur des blondes qu’elle fume sans cesse, tout le cossu transporté depuis l’époque dorée, le faste expatrié, mais le luxe véritable c’est la fenêtre de la salle de bain, dans son cadre en découpe majestueuse la silhouette blanche et sucrée du Sacré-Cœur, nous y avons passé quelques mois une année, le temps que Pierrot rencontre Jacques, qu’il nous regarde dormir, qu’il décide de nous embarquer sur un bout de côte normande confidentiel, lieu-dit Edenville. 

L’Îlot c’est une bicoque de bord de mer pour notre famille en recomposition. La porte d’entrée ouvre directement sur la seule pièce du bas, son flanc droit occupé par un escalier étroit et raide qui monte au premier, un divan entouré d’un cosy de bois sombre coupe la pièce dans sa longueur à mi hauteur, séparant la cuisine du reste de l’espace dédié aux repas, aux mots, à l’agitation. Sur les étagères du cosy, bibelots de cuivre d’Algérie, quelques livres, une lampe et son verre d’opale, un fantôme luminescent dedans. Les chaises western ont pris place autour de la table ronde, ça occupe un bon quart de la pièce, l’odeur de bois ciré lutte avec l’humeur saline du sable, la plage est à cinquante pas de la maison. Des usages d’un autre temps, le seau de zinc rempli de galets noirs, ronds et lisses, doux sous la paume qui nourrissent le feu de la cuisinière à charbon, on fait sa toilette dans l’immense évier de faïence blanche, on tire l’eau à la pompe, une pompe en laiton, ça n’amuse que moi, alors Jacques installe le confort d’une cabine de douche à l’étage, dans la grande chambre. Après dîner je me cache sur la plus haute marche de l’escalier, en embuscade derrière le lambris peint de laque blanche jaunie, j’écoute les grands qui traînent en bas, à l’affût d’un secret révélé. À l’étage, dans la chambre des parents l’immense placard à portes coulissantes en bois de plaquage, sur la plus haute étagère on dissimule la télévision qu’on ne regarde que les jours de fête ou le samedi après-midi par mauvais temps, couchés sur le grand lit parental. L’autre chambre nous y dormons tous les trois un temps ensemble dans des lits superposés sur trois niveaux, cadre et pieds anguleux en métal laqué marine. Il faut de la place pour la naissance à venir, on aménage le grenier, la soupente est tapissée de papier peint fleuri, mon Paroles en bonne place sur la bibliothèque que Jacques a construit sur tout le mur nord, mon royaume sous les toits, une vigie sur le monde qui m’appartient, le peuplier argenté du jardin voisin, ses feuilles blanches sous la lune, son bruit léger dans le vent, la maison de légende en front de mer dont les plans auraient été dessinés par Eiffel, le ciel de feu les soirs d’été. 

Corbera c’est le berceau de la famille, c’est un morceau de village Corse ancré dans le douzième arrondissement. Corbera c’est comme un nom de pays, ma grand-mère habite à Corbera, on fête Noël à Corbera, mes parents ont vécu leur première année de mariage à Corbera, c’est à Corbera que ma mère me dépose, après la mort de mon père, le temps qu’elle reprenne ses esprits. Corbera c’est quatre pièces où se sont entassés depuis la Corse l’arrière grand-mère, le grand-oncle, la grand-mère, son mari et leur trois enfants, un an ou deux avant la guerre. Ma mère y naît en mai 1940, un mois avant l’exode, la famille désertera l’appartement cet été là. L’air de Corbera doit être lourd encore de quarante ans d’histoire familiale, traversée par la guerre et des drames souterrains. Ce sont les bruits de Corbera qui m’ont réveillée ce matin. Les notes du piano qu’on a brûlé pour supporter le froid terrible de février 42. Les coups frappés par les officiers allemands le 7 mars 1944, vers sept heures le matin, qui ont terrorisé les huit habitants encore endormis, le silence de mort qui s’installe quand mon grand-oncle Antoine, résistant, quitte jambes lourdes et faibles l’appartement où il ne reviendra jamais. Les cliquetis métalliques effroyables de la grille accordéon de l’ascenseur qui se referme. La nuit les cris de Pauline quand elle fait ses cauchemars, ces cris qui me terrifient enfants : Assassins ! Corbera c’est la folie du grand-père Louis, il s’y est perdu, un matin d’après guerre son regard s’est fixé dans le vide, il meurt en 1948, et la famille s’accroche à Corbera comme à un roc. Il n’y a plus que quatre habitants quand je découvre Corbera : ma grand-mère Pauline, sa fille Annie, son mari mon oncle Simon, et leur fils Jean-Louis. On m’accueille dans la salle à manger, un buffet en châtaigner mange un mur complet, dans les serrures des petites clés dorées avec lesquelles je joue, des portes qui s’ouvrent s’échappent les arômes de chocolats, de caramels, de biscuits qu’on offre au café, parfum sucré mêlé de cire qui m’écœure. Au dessus du buffet la reproduction d’une annonciation de Fra Angelico, dans un cadre mouluré ancien — Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880. A Corbera La nourriture est différente, la viande trop cuite par souci d’hygiène, on me prépare des tartines de beurre au sucre pour le goûter, une soupe de vermicelles au lait pour le dîner. Corbera c’est une nuit enchantée, la circulation calme de la rue, les moteurs comme une marée sourde illuminée de phares dansants que je devine derrière les double-rideaux verts en lainage, à travers leurs fibres irrégulières la lumière du dehors dessine les contours d’une forêt impénétrable, le jeté de lit en tuft de coton qui ondule en vagues régulières, le velours que je fais glisser entre entre mes doigts pour trouver le sommeil. Une lampe tripode dont les montants en métal noir forment des vrilles fascinantes, à leur sommets les abats jours coniques sont comme les toits d un château gothique illuminé qui donne sa couleur vert mordoré à Corbera. La douceur des tapis dits persans. Le mystère du réduit au fond du petit couloir, derrière sa porte tapissée, vitrée à mi-hauteur, les cigarettes que le frère de Pierrot fume en cachette, les secrets de mes tantes, les punitions, la planche à repasser, les chiffons et encaustiques, la fêlure sur la vitre. Au cours de l’été 1978 ma grand-mère Pauline s’effondre dans le petit couloir, devant la porte du réduit. Je ne suis jamais retournée à Corbera.

l’écritoire (ou le maroquin)

Un jour Pierrot me donne un nécessaire à correspondance en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’une moire carminée épaisse et changeante, c’est un cadeau que tu lui as fait, elle me l’a légué quand elle a su mon amour pour les lettres, j’avais treize ou quatorze ans. Je l’appelais maroquin, j’aime ce mot d’un autre temps, d’un autre pays, ça convoque d’autres paysages, d’autres soleils levants, des années légères et dorées. J’ai toujours été fascinée par cet objet, sa simplicité luxueuse, je me souviens comme j’ai glissé avec fierté dans la petite bague en cuir fin prévue à cet effet mon premier stylo plume Waterman en métal argenté mat, et à droite le petit bloc de papier à lettres A5, dont j’aimais tellement le grain, le dos carré collé, la feuille lignée de noir que je glisse entre deux pages blanches ni vu ni connu, oh la belle écriture que je force à pencher vers la droite — cette inclinaison c’est comme donner du poids à ce que j’écris. Dans les plis j’ai trouvé un trésor, quelques mots de toi à Pierrot, Mon petit chat… Votre intimité révélée sur une carte en bristol, j’ai oublié tes mots, je me souviens que tu lui demandais pardon. Le rouge s’est répandu partout, il est monté sur mon front, sur mes joues, mes joues empourprées comme la peau du maroquin, comme un feu dans mes mains et ma poitrine, mon trouble de vous avoir surpris dans un moment d’intimité où je n’avais pas ma place. Maintenant je comprends que mon attachement à cet objet c’est ce don de toi à elle, j’enrage d’avoir égarée cette note, c’est de ça que je rougis désormais. Cette écritoire, c’est du temps de votre vie commune le seul objet que je possède, c’est un parfum de peau, de cuir, de tabac blond, de papier d’Arménie. C’est du temps vivant, c’est bien plus qu’une trace, c’est une preuve, c’est l’air tiède d’Alger, le ciel rouge autour enluminé du couchant, le vent chaud du désert. Cette écritoire c’est une faute, un pardon, un serment. Cœur battant, mains fébriles je déplie le maroquin. Alors monte l’odeur de la peau. Le chagrin. D’un petit compartiment dépasse une carte en bristol, Ma vue se trouble, je vois danser l’encre noire, ton écriture ample et vive.

Mon petit chat,

Je ne supporte pas le chagrin que je t’ai fait. Je voudrais tant que tu me pardonnes, quel idiot je suis.

Je t’aime,

Ro 

annonciation

Une reproduction d’une Annonciation de Fra Angelico, l’œuvre originale est peinte sur le mur d’une cellule du couvent San Marco à Florence. Enchantement de découvrir cette fresque lors d’un voyage d’études au printemps 1986, in situ, dans l’intimité de la cellule numéro trois et de ses murs blanchis à la chaux, premier voyage hors de France (si on exclue l’arrachement à Alger), intensité, chagrin amoureux, éblouissements et lumières. Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880, aujourd’hui cette reproduction est accrochée dans notre chambre minuscule, il faut imaginer le blanc autour.

le grain du sable

Dormir dans les dunes, sur la plage d’Édenville, c’est un nom de pays qu’on n’invente pas, les yeux dans l’horizon, dans le grain du sable, nos corps de quinze ans les uns contre les autres, il peut faire froid la nuit sur la plage, surtout que le feu est éteint maintenant, imprimer son corps dans le sable, bosseler le sable pour poser la tête, jouer avec le sable qui glisse entre les doigts, écouter le ressac, le bruit plus fort de la mer dans l’obscurité, le bruit des oiseaux de nuit dont on ne reconnaît pas le chant, on n’a pas le droit de dormir sur le sol de la dune, sur la plage contre le corps de Simon, on le prononce à l’anglaise Saïmone, de Bradford-On-Avon en vacances chez les voisins mitoyens de la maison d’enfance, l’humidité de la nuit perce le duvet, perce les vêtements, l’illusion de la chaleur contre le corps de Simon, tenir la nuit éveillée à guetter sa respiration, sur le sable ferme de la dune, puis les yeux dans l’horizon vert d’oyat, c’est l’iode de la marée du matin qui charrie le varech qui nous saisit, après l’aube on voit l’archipel gris de Chausey dans l’horizon bleu, décoller du sol le corps pesant du manque de sommeil, on quitte l’empreinte du corps, l’humidité de la dune, rentrer au petit matin et déjà trouver ma mère lancée dans le ménage, pendant que la maisonnée dort c’est ce qu’elle préfère à la fraîche, à grande eau elle lave le sol, il faut toujours laver, parce que ça rentre de partout et si je ne le fais pas tous les jours et bien je ne m’en sors pas tu comprends, et si je veux l’aider je ne peux pas, tu t’y prends mal de toute façon, ce sol c’est une vraie merde, je ne sais comment faire sur la pointe des pieds, je sens bien que je dérange, il faut éviter les flaques sur les tomettes rouges ou sur le terrazzo brillant du salon de Bastia, je suis le chien dans un jeu de quille dans le décor apocalyptique du ménage, les meubles vernis acajou empilés depuis le sol jusqu’au plafond, le désordre pour mieux remettre l’ordre, l’odeur chimique du dépoussiérant, surtout se débarrasser du sable qu’on rapporte chaque jour collé sous les pieds, glissés dans l’interstice de la corde tressée des espadrilles, dans les joints de caoutchouc des tongs, tu choisis bien ton moment file dans ta chambre, le rouge qui monte au front, elle veut juste faire le vide, c’est une obsession le vide, l’eau qui avale le sable collé, l’eau qui engloutit l’angoisse, je m’ennuie et j’aurais mieux fait de rester à Brunoy avec lui, j’enrage de passer l’été là-haut, prisonnière de l’été en famille au village, dans la contemplation de mes pieds sur le sol de lauze de la petite terrasse, les fourmis rampantes sur le vert des pierres de lauze, la chaleur ça gêne pas les fourmis, je crois qu’elles me narguent, je voudrais bien comme elles disparaître, glisser dans les anfractuosités des pierres, m’esquiver, ramper fourmi, je regarde mes pieds, mon corps lourd de chaleur qui voudrait se coucher sur la fraîcheur d’un sol de cave, prisonnier dans la sécheresse de juillet en montagne, alors de rage mon pied droit se soulève du sol pour écraser les fourmis, une à une, et chaque fois que mon pied retombe sur la lauze je jette une insulte silencieuse contre la pierre, de rage, à l’adresse de ce qui me retient de quitter le sol.

streetball

Jesus Is Lord. La ville prétend toucher le ciel, sur le rooftop la jeunesse dorée en miroir, la découpe rectangulaire bleue piscine et Empire panorama avec DJ, en finir, plongeon puis surf entre brownstone et béton-verre, arc de triomphe de pacotille mais c’est dans la cage que ça se joue, ça joue sévère, rebondissements sur l’asphalte, cris, sueur, get that shit out of here, si tu préfères y a une partie d’échecs à côté.

écritoire

C’est un cadeau de mon père à ma mère, elle me l’a légué au cours de mon adolescence. C’est un maroquin en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’un tissu moiré, il se déplie en deux parties quand on l’ouvre, à gauche l’espace est divisé en petits compartiments pour ranger des cartes ou des enveloppes, dans le pli central une bague de cuir fin dans laquelle on peut glisser un stylo, sur la partie droite un bandeau de cuir encore, plat et horizontal, permet de maintenir un petit bloc de papier à lettres, enfin un rabat triangulaire comme le dos d’une d’enveloppe recouvre le tout, avec un fermoir de laiton à serrure dont la clef a disparu.