
Nous traversons le parc de Belleville. J’en profite pour photographier les panneaux qui retracent la rue Vilin, aujourd’hui disparue. On retrouve bien sûr Perec, mais aussi Prévert, et Madame Rayda, la voyante. Pensée fugitive pour ma mère. L’installation donne l’illusion qu’une rue peut continuer d’exister alors qu’on ne peut plus la parcourir. Combien de lieux continuent ainsi leur vie en nous après avoir disparu ?

Lundi nous déjeunons en famille, c’est-à-dire avec Philippe, ses parents et les filles. Nous sommes à deux pas des rues Beccaria et Corbera, on se fait raconter encore la chambre de bonne, l’épicerie, l’appartement, puis je prends le relais avenue de Corbera. La galerie où j’avais laissé la photographie d’Antoine, en novembre dernier, est ouverte. Je demande si Mathieu est là. Il travaille juste à côté, au 12. Je me présente, lui demande s’il se souvient de cette photographie qui s’était invitée dans l’exposition consacrée aux cent ans de l’avenue. Oui il se souvient très bien, d’ailleurs le cadre est là, derrière lui dans un carton d’objets trouvés. Antoine est littéralement dans les objets trouvés. Philippe me suggère qu’il pourrait rejoindre la galerie de portraits de famille dans le couloir. J’hésite. On est là au plus près de son visage, mais cette photographie a été prise par un membre de la Gestapo. À partir de quand un portrait devient-il un portrait de famille ? Est-ce le regard de celui qui photographie qui fait l’image, ou le notre ? Ce qui est certain c’est que je ne pourrais pas regarder ce portrait sans penser toujours au moment qu’il représente.
Je fais du tri dans l’atelier. J’avance lentement, il m’est si difficile de jeter, ça vient heurter mon besoin viscéral de sauver des traces.


Je regarde Les Échos du passé. Une ferme en Allemagne traverse plus d’un siècle d’histoire. Les douleurs fantômes et les gestes transmis dans le corps des femmes. Elles sont chacune bouleversantes, mais l’image qui me reste c’est la petite Alma. Alma qui cherche à retrouver la pose de sa sœur aînée telle qu’elle a été photographiée après sa mort. Elle est son portrait et porte son prénom. Et elle cherche le geste, la manière dont ses bras retombent le long du corps. Dans le mouvement protéger la mémoire d’une autre.
En écrivant, je ne veux pas retrouver les morts, mais cherche leur manière d’habiter le monde.
Une photographie, une lettre, une voix, une cicatrice, une archive, le souvenir d’un geste.
Les gestes survivent plus longtemps que les visages.
Je reçois un nouveau courrier de la Ville. La prochaine étape sera la présentation du projet devant le Conseil de Paris. On me demande — si vous en avez la possibilité — de rédiger l’exposé des motifs, une page, une page et demie, qui permet de faire présentation de l’hommage, en séance, aux Conseillers de Paris. La demande m’intimide et m’honore, je souris, pense au chemin parcouru.
La chaleur est moins violente qu’annoncée. Ça n’empêche que je sais nourrir ma colère. Je ne sais pas encore quelle forme cela prendra, et j’ai avant tout besoin de cette pause si attendue avec les filles et Philippe, mais j’espère que la rentrée fera naître davantage qu’une inquiétude, un mouvement capable de déplacer quelque chose.

Dans le train bondé, quelques tensions autour des valises. La passagère innocente, à sa voisine, mais c’est quoi ce train, C’est une vieille casserole ?
Quelques heures plus tard l’arrivée à Carolles, le bourg qui domine ma plage d’enfance, revenant dans la région après quelques années d’absence, rompant avec des années d’habitudes. Nous ne sommes pas au bord de la mer mais dans une impasse isolée du bourg, le calme y est absolu. Les maisons se relient par leur jardin, dans mon enfance les habitants s’y retrouvaient pour échanger par-dessus les haies. Dans le village, quelques changements, les lieux continuent de vivre pendant notre absence, et nous obligent, doucement, à déplacer notre mémoire.

Sur cette page on retrouve le parcours détaillé de la rue Vilin et l’ensemble des photographies.

merci pour le lien (entre autres choses)
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Oui plutôt bien faite cette page ! L’historienne qui est à l’origine de se parcours a fait appel à notre ami Antonin Crenn 🙂
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