ce que pourrait me révéler cette image

Ce matin, d’emblée, je savais que je ne publierai pas le journal. La semaine avait été intense, entièrement absorbée par le travail. Mon samedi consacré à finaliser la miniature inspirée par Little Women, sur laquelle je reviendrai peut-être plus tard. J’avais promis à Philippe que nous sortirions. Grand ciel bleu annoncé. Mais pendant le déjeuner, une absence, quelque chose me manque. Je crois qu’il faut quand même que je l’écrive, ce journal. Je n’avais pris aucune photographie cette semaine, sauf la veille celles de ma sœur tournant autour de sa barre de pole dance au Zèbre de Belleville. La regarder exécuter des figures incroyables, comprendre que pour elle, ce n’est pas seulement du sport, c’est un combat, une façon d’aller au-delà d’elle-même, ça m’émeut beaucoup. Mais ce que je veux fixer ici, c’est la rencontre de vendredi après-midi avec l’homme du recensement. En entrant ramasser le courrier dans la loge de la cour de Charonne, je le découvre assis derrière la petite table, un registre posé devant lui, un stylo dans la main. Il s’est présenté, a demandé quel escalier j’occupais. Ah, celui-là, je m’en chargerai la semaine prochaine. J’allais repartir vers l’atelier, puis me suis ravisée. Je suis timide, sauf avec les inconnus. C’est quand même fou ce qu’on apprend avec le recensement, ça m’intéresse parce que j’ai fait des recherches généalogiques. Il est lui-même passionné, il s’anime. Alors je lui raconte. Le mystère des six habitants de la rue Droite à Bastia : six membres ajoutés soudainement à la famille dans un registre de recensement, six personnes dont personne n’a jamais entendu parler, dont je n’ai pas trouvé les actes d’état civil. Il cherche une explication rationnelle, voulant me donner un cours d’histoire sur la Corse, mais rien ne tient. Je pourrais m’arrêter là. Mais j’enchaîne avec Antoine, mon grand-oncle arrêté à Paris en mars 1944 par la Gestapo. Il échappe à tous les registres : il ne vivait pas avec sa sœur en Corse lors du recensement de 36, il n’y en a pas eu en 1941 à cause de la guerre, il ne reviendra pas de déportation. L’agent m’écoute, impassible. Il semble hésiter une seconde, comme s’il pesait l’effet de ce qu’il allait dire. Puis, calmement m’annonce qu’il y a sûrement une photographie d’Antoine prise lors de son arrestation. Tout a été documenté, vous savez. Une phrase dite sur un ton neutre, comme une évidence. Mais elle ouvre un abîme. Je le remercie, je sens l’adrénaline affluer. Une photographie d’Antoine. Son visage à cet instant précis, juste avant qu’il disparaisse. J’essaie d’imaginer son regard devant l’objectif. Il y aurait donc, quelque part, un autre visage d’Antoine ? Je me promets d’appeler les archives dès la semaine prochaine, avec nouée au ventre la crainte de ce que pourrait me révéler cette image.

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caroline diaz

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