en un regard

grand merci à Marie-Josée Straboni pour le prêt de la photo

Sur le pont supérieur du Sampiero Corso, depuis la mer, c’était comme si Pauline voyait Bastia pour la première fois, troublée de la quitter à l’instant même où elle la découvre, toutes ses forces contenues en un regard avide, presque photographique, et bien des années plus tard il lui suffira de fermer les yeux pour faire ressurgir ces images, fragments de ville nimbés de flou. Au delà des façades élégantes de la place Saint-Nicolas, les monts tapissés d’arbres mauves, des hameaux en grappes hautes, des brumes errantes accrochées aux toits de lauze. L’ombre qui s’allonge sur la terrasse des Palmiers où tout à l’heure encore elle buvait un café avec Louis, des silhouettes attablées, engourdies dans le silence, un jeune couple élégant à enfant unique, chacun une main posée sur le genou en parfaite symétrie, et la petite debout sur la chaise en osier, retenue à l’épaule par le père, un béguin blanc enrobe ses joues vermeilles. Les jalousies closes au-dessus du café Napoléon, l’immeuble qu’elle reconnaît entre tous avec ses ocres plus vifs. Une palme en contrejour — incroyable comme les palmiers ont grandi — derrière s’élève la fière statue de l’empereur auréolé de lauriers, drapé de marbre, sceptre oxydé dans la main gauche, il lui semble tout à coup qu’il la regarde. La fonte dentelée du kiosque à musique, accidentée par l’aile coupante d’un martinet noir. Le navire amorce un lent glissement vers la sortie du port, Pauline tremble, le mal du départ, elle serre le bastingage encore plus fort, impuissante à freiner le mouvement. Au bout du môle cinq gamins torse nus, culottes courtes, leurs silhouettes brunes, acrobatiques, plongent vers la mer, derrière eux le clocher rose de Santa Maria émerge de la Citadelle, ondulant dans la lumière fragile de, déjà, l’automne. Le jardin Romieu figé en cascades exotiques d’aloès et d’agaves. Elle découvre maintenant la crique des Minelli, au pied d’une villa rose, des cabanons, les baigneurs du soir. La fourmilière assourdie des portefaix sur le quai du Fangu. Puis un scintillement, un reflet d’or dans le battement d’une fenêtre ouverte, Pauline éblouie ferme les paupières, le soleil glisse prudemment derrière le Stellu, quand elle rouvre les yeux c’est le soir qui vient, et la ville se dissout dans un grain minéral et tiède, baignée d’encre lourde.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre

Publié par

caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

Une réflexion sur “en un regard”

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