maintenant je sais qui vous êtes

Dîner avec Gracia et Erika. Quand nous sortons du restaurant la nuit est tombée, je signale l’Ange de la Bastille à Isabelle et Anh Mat. Souvent je l’ai photographié mais jamais depuis le square du boulevard Richard Lenoir, de nuit, à cette distance. Je le photographie cette fois pour me souvenir d’Anh Mat le cadrant, de son émotion, sans doute est-ce la première fois qu’il le voit.

La bande des quatre, quai de Seine, photo @Anh Mat

Dernière soirée à Paris pour nos ami.e.s, nous allons dîner dehors tous les quatre. L’air est délicieux, le temps presque suspendu. Nous marchons le long du bassin de la Villette, dans ces lieux que nous connaissons par cœur et qu’Anh Mat reconnaît, familiers pour lui aussi à force de les avoir vus filmés par Philippe. En rentrant Isabelle se remet à dessiner, dès qu’elle le peut, elle dessine, cela me fait penser aux filles. Il y a déjà une pointe de nostalgie et des promesses de retour.

Au revoir émus, ce sont eux qui fermeront la maison. Dernière séance de gravure aux Arquebusiers, c’est une semaine de dernières fois. Je réalise que je n’ai pas fait le reportage escompté, et à l’arrache, je photographie quelques détails de l’atelier. Le sentiment de trop tard. La lumière crue des néons, le soleil trop fort, la disposition des lieux — rien ne se prête vraiment aux images. Je n’aurais pas même gouté un fruit du nefflier sur lequel donne la fenêtre de la salle d’encrage. En rentrant je trouve les trésors d’Isabelle dispersés dans la maison. Ses mots si émouvants, j’étais venue pour visiter Paris mais maintenant que je pars, je me rends compte que la chose la plus importante durant ce voyage c’était vous, maintenant je sais qui vous êtes.

J’essaie d’organiser la visite de L aux archives du SHD de Caen, pour qu’il photographie en haute définition le portrait de mon grand-oncle. J’explique à mon interlocuteur ce que représente cette photographie pour moi, je demande si un ami peut accéder au dossier, comment prendre rendez-vous. L’adjoint administratif principal 2e classe, me répond gentiment qu’il va me faire une fleur, qu’il va faire revenir le dossier d’Antoine, qu’il va la prendre lui cette photo, en 600 DPI si ça me va. Il ne faut pas que je sois trop pressée, il entend sans doute l’exaltation dans ma voix . Dans l’heure je reçois la photo. Le grain du papier, la rouille de l’agraphe, l’épaisseur des cheveux, la fibre de la laine, tout est là, intact, palpable.

Dans l’avion je suis frustrée, je n’ai pas pu m’asseoir près du hublot. À l’approche, alors que nous survolons la lagune, tout remonte, les images en vrac, les plus solides, les pins, les pelotes de mer, le café dans les verres fumés, les cigarettes de ma mère, le cuir noir des sandales. Et maintenant s’ajoutent d’autres choses, que j’invente et que je crois, mes grands-parents jeunes à Bastia, leurs corps dans l’ancienne rue Droite, des gestes avant moi, des voix que j’entends sans les avoir jamais entendues. Et chaque voyage, chaque atterrissage ravive cette chose sans nom, c’est incontrôlable, ce qui avant s’apparentait à de la peur, c’est maintenant une joie intense emmêlée au chagrin, pertes et retrouvailles, souvenirs inventés et rééls, tout ce qui revient malgré moi.

Premier matin, l’aubade monte du dehors, lointaine. J’hésite à me lever. Dans le demi-sommeil remontent par vagues les marches tièdes d’une maison de village, les pierres usées sous les pieds nus, le sel sur la peau, la poussière blonde de l’été. Je reste encore un peu, les yeux fermés, le corps engourdi par la nuit. Quand je me décide enfin, le soleil est déjà au-dessus de l’horizon, réchauffe le bleu du ciel, l’air est tiède, poreux, traversé de lumière. Le jour est là, sans hésitation, tout entier, comme si rien n’avait jamais été quitté.

nous parlons sans doute la même langue

Marche au bassin de la Villette, puis au jardin partagé du jardin d’Éole.
Série de cyanotypes avec accidents, au moment du virage au thé, les images s’effacent, je découvre que les pigments ne résistent pas à la chaleur. Anh Mat confirme sa venue à Paris. Je prépare les chambres des filles, je crois qu’elles resteront toujours leurs chambres. En époussetant la maison de poupées, j’imagine Isabelle la découvrant. Je me demande si elle fera parler les personnages, si elle changera les meubles de place.

Visite du salon de l’estampe. Mon regard et mon attente ont changé. Il est rare que je me laisse porter comme les premières fois, désormais je décortique, je plonge dans les gris et les textures, je cherche à deviner quel outil, quelle technique il y a derrière les images qui attirent mon regard. Le lendemain, je reprends mes essais de surimpression — gravure sur cyanotype. J’accumule sur mes petits formats, et l’accumulation est réjouissante. Je ne me pose pas de questions, je fais, je comprendrai après.

Déjeuner avec Camille. Nous ne nous sommes pas vues depuis longtemps. Nous sommes liées par l’histoire de nos parents, mais surtout par un lieu, Edenville. Un nom rare, presque mythique, qui semble venir d’une Amérique dont nous ne rêvons plus depuis longtemps. Elle a vécu dans la même maison, L’Îlot, une dizaine d’années après moi, au même âge. Je devine chez elle la même nostalgie, elle a avec cette maison un même sentiment de dépossession je crois. Une maison quittée, perdue, vendue, une maison dont on n’a pas décidé le sort. Et au-delà des souvenirs, nous avons le même émerveillement à nommer ces lieux, L’Îlot, Edenville. Et le sentiment de réassurance de partager cela avec elle, que le souvenir du lieu trouve un écho dans une autre voix.

Déambulation avec Anne Savelli autour de ses Oloés, dans son quartier (qui est aussi un peu le mien). Je connais la plupart des lieux que nous traversons. Mais marchant à côté d’elle, je trouve qu’ils résonnent autrement, d’autres liens se tissent. Devant le 19 de la rue de l’Atlas, où Georges Perec prétend être né, se dresse un immeuble construit dans les années 1930 — ce qui contredit la croyance de Perec. Dans cet immeuble vit Lya, une artiste, amie d’Anne, qui nous accueille dans son appartement de poche. Je trouve merveilleuse cette possibilité d’entrer chez une inconnue. Dans l’espace réduit s’accumulent les œuvres, la laine, la documentation, parfaitement ordonnées dans des boîtes dissimulées par de grands voilages. Un lieu minuscule qui semble contenir tout un monde. Il y a quelque chose d’extrèmement touchant dans cette tension entre l’étroitesse de l’espace et l’amplitude intérieure qu’il dégage. Lya est aussi modèle, et j’apprends qu’elle a posé à Duperré où j’étudiais — je l’ai peut-être dessinée. Le lendemain de notre rencontre j’en ai la certitude.

Je vais accueillir Anh Mat et Isabelle à la Gare de l’Est. Se rencontrer physiquement est très troublant. Comme, exceptionnellement, ils n’ont aucune visite de musée prévue aujourd’hui, je décide de ne pas travailler. Pour aller aux Buttes Chaumont nous reprenons une partie de l’itinéraire accompli la veille avec Anne, avec une pause à la bibliothèque. Nous avons la surprise de découvrir le siège du Parti communiste ouvert, il s’y tient une exposition autour de l’anniversaire de l’indépendance du Vietnam, on y voit bien sûr un signe. Nous arpentons les Buttes Chaumont, en quête de fraîcheur et de verdure. S’asseoir près de la rivière, traverser une pente herbeuse et tiède nu-pieds. La présence d’Isabelle fait ressurgir l’époque où nous venions ici avec Philippe et les filles petites. Je m’effraie de la rapidité avec laquelle ces années ont filé.

Avec Anh Mat, nous parlons de nos gestes, de nos pratiques d’écriture. Est-ce que l’écriture a besoin de devenir livre, quand elle existe dans l’échange, dans nos carnets, nos messages, nos marches. Je crois que malgré l’appréhension nous parlons sans doute la même langue, une langue pour comprendre, pour relier, une langue qui se passe de reconnaissance mais non de partage.

un costume de crédibilité

Tour et détours jusqu’à la MEP, Science/Fiction, trop de monde dans les salles sombres, exiguës, le miroir inversé de ce que j’ai pu vivre à Teshima.
L’écœurement et l’effroi. La formule vieux mâle blanc m’a souvent dérangée — je n’aime pas ici l’usage du mot « vieux » — mais elle n’a jamais eu autant sa place, ils ont gagné, et nous n’avons pas fini d’avoir peur.
Le message photographique de Nina, elle marche dans la rue, sa main tient les pages imprimées de son mémoire, emballées sous film transparent, ces mots émus qui arrivent après la photographie, je la remercie silencieusement pour la joie que ça me fait.
L’invitation à Vincennes, il fait nuit, je traverse des petits morceaux de bois, à l’aveugle, c’est étrange, presque inquiétant, des petites peurs d’enfance qui remontent, la joie de retrouver cette petite fille.
Le jeune homme s’est installé dans l’encoignure de la fenêtre, le corps épouse les angles comme un L, je ne veux pas imaginer qu’il y dorme.
Rendez-vous à la banque pour ma petite entreprise. J’enfile des talons pour la première fois depuis longtemps, un costume de crédibilité, je sais que c’est idiot, mais sur le moment ces cinq petits centimètres gagnés et l’élégance de mes bottines me donnent l’assurance nécessaire. Dans le hall de l’immeuble je suis gênée par le bruit de mes talons, je croise madame U — pour qui j’ai une certaine affection, parce que son mari était corse, qu’il marchait les mains dans le dos exactement comme Simon, parce qu’elle est veuve depuis des années et qu’elle a une forme de dignité sèche qui m’impressione. Elle me dit que si elle avait ne serait-ce que la moitié de mon énergie, ça lui ferait du bien, je souris, le déguisement fait bien illusion.
Sur les pages blanches, quatre habitants du 14 sont répertoriés. Je commence par Béatrice, elle me répond, sa voix est un peu agée. Je commence à dérouler mon histoire, elle m’interrompt, mais vous êtes déjà venue, non ? Je n’ai pas le temps de la contredire qu’elle m’assène un « non madame c’est privé » définitif. Je compose les trois autres numeros, ça sonne dans le vide. Je m’interroge, quelqu’un d’autre serait venu investiguer au 14 ? Je décide d’écrire à Béatrice pour tenter de la convaincre de m’ouvrir la porte du 14.

le retour de la lumière

Soleil en fin de journée, on se dirige vers la butte Bergeyre. Le vide grenier transforme le quartier sans dissiper totalement l’entre soi que l’on soupçonne. La Pietra, les patates rôties, le sel.

Jeremy Liron invité par François Bon et le retour de la lumière. Et l’étonnement autour, comme si nous l’avions tous oubliée. Traversée par la pensée naïve d’un possible retour au calme.

Dans l’enceinte de l’hôpital je ne reconnais rien, je n’y suis pas revenue depuis la naissance d’Alice. Je sais que je viens pour rien, la médecin s’amuse de ma stratégie d’avoir attendu la guérison pour consulter, s’étonnant tout de même de la (presque) disparition du kyste. Pour justifier la consultation elle m’explique ce qui aurait pu se produire, l’opération à envisager en cas de douleurs constantes.

Nos rituels du soir à la fermeture, on s’installe sur le seuil de la boutique, elle ouvre une bière, roule une clope, parfois je lui demande de m’en rouler une, elle me raconte la vie des habitants du quartier, s’enthousiasme devant celui qui dresse son chien, commente l’allure étrange d’un type, la coiffure d’une vieille dame, les voisines s’arrêtent pour discuter, en elle toujours une sorte de jubilation qui m’inspire, tu pourrais écrire un roman.

Elle m’envoie un message, je suis chez moi, le ahah joyeux en ponctuation. Elle voit l’église, elle entend les oiseaux, elle se demande si ce n’est pas une blague, la vie peut être simple parfois. L’adresse place de l’île de Beauté que je voyais comme un signe. Plus tard Magali m’apprend qu’elle a vécu dans cet même immeuble, Beaudoin aussi.

Je regarde la maigre récolte dans la carte SD, encore une semaine totalement absorbée par être présente dans la galerie ou gérer le courant de la boîte. La frustration de ne pas pouvoir trouver l’energie de faire autre chose. Mais il y a eu les amis croisés par hasard. Les visites volontaires. Les rencontres. L’émotion de voir les objets repartir entre les mains de clientes après qu’elles aient longuement hésité. L’énergie de celles qui m’ont entourée. Un rapport inédit à la ville. Cela finit par redonner un peu de sens à tout ça.

une tasse fêlée

Nous partons dans le 17eme, une fresque aperçue sur les réseaux prétexte à cette marche. Ambiance un peu tendue, ciel menaçant, agacements, la terrasse, le déluge, le bus qui soulève des vagues, le froid.

Au comptoir de la boutique de réparation, il lui demande son nom, elle l’épelle comme s’il ne fallait pas le prononcer, ne pas en révéler l’origine, il tapote sur son clavier puis il le répète à haute voix, Eléonore Heftler ?

J’apprivoise le nouvel objectif, un peu déstabilisée, ma main toujours surprise de ne pouvoir actionner le zoom.

Avant de partir je lui laisse une note sur la table pour qu’elle pense à lancer une lessive, quarante degrés, éco. Je m’efforce de l’écrire lisiblement, je signe mum. Je pense aux notes cumulées depuis des années. Sans doute j’y pense parce c’est une des dernières que je lui laisserai, puisqu’elle va bientôt quitter la maison.

Entendre la faiblesse dans sa voix, mais ça va ? Pas trop non, mon ordinateur s’est éteint brusquement. L’inventaire des projets définitivement perdus, les décisions prises à la hâte qui amplifient la catastrophe, et toujours les mêmes mots, aviez-vous fait une sauvegarde ? Difficile de penser à autre chose, de ne pas avoir mal pour lui.

Elle entre dans la boutique, j’écoute distraitement sa voix aérienne, son mari lui a offert une tasse, vous voyez il y a une fêlure, mais je l’adore, est-ce possible de l’échanger ? Puis elle entre dans l’espace où nous exposons. Longue chevelure rousse, regard azur. Elle découvre ma safe place miniature, reste postée devant. .Je m’approche, on parle de la genèse du projet, de Virginia Woolf, du voyage anglais, d’Alice Liddell et des sœurs Brontë, ça va vite. Elle est très réceptive, se demande si on a ressenti leur présence, oui au cimetière. J’évoque surtout la chaleur, le trouble de la sensation d’été quand on imagine Charlotte et Emily perdues dans la brume. Me reviennent les paroles de N, accompagnant son père dans les camps où il a été déporté pour y tourner un documentaire, l’étonnement de réaliser qu’il avait pu vivre à cet endroit de belles journées ensoleillées. Mon interlocutrice aborde alors son voyage à venir, la Hongrie sur les traces d’aïeuls disparus, des artistes issus de l’aristocratie hongroise. L’appréhension des malles à ouvrir, les photographies, les œuvres. J’évoque les retrouvailles improbables avec ma tante, Comanche, elle me dit qu’elle écrit sur sa mère. L’émotion s’épaissit autour de nous. On convoque Hélène Gaudy, Anne-Marie Garat, on échange nos mails, je découvre son patronyme de roman. En partant elle prononce cette phrase magique, tout ça à cause d’une tasse fêlée.

Au café avec M-P — l’amie, la correctrice de Comanche, la fille d’Anne-Marie. J’évoque la rencontre de la veille avec Violaine. L’instant d’après je la vois qui longe le trottoir du bar où nous sommes installées, je frappe trop timidement sur la vitre pour l’interpeller, elle ne me voit pas, son regard bleu tendu dans la marche, je n’insiste pas, je préfère me souvenir de sa silhouette qui s’éloigne, fantomatique.

tout se déplace

Se forcer à sortir après l’intensité des deux jours à Évry. Dehors l’été en avance fatigue. Mes gestes changent, je prends des photos, toujours, mais l’IPhone sort plus souvent de la poche pour un plan ou deux.

Au milieu de la nuit — si trois heures c’est le milieu — la lune pleine, le ciel clair, l’air tellement doux que les oiseaux se croient le jour, ils chantent, ils sont les maîtres du temps. Je regarde la photographie que j’ai prise, elle décale complètement la réalité, ce ciel sombre et tourmenté, ce n’est pas ce que j’ai vu.

La loi du plus fort, sur la route, sur les trottoirs, les voitures, les piétons, les cyclistes, les motards, les trottinettes, les injures, les gestes déplacés, je me dis que c’est la chaleur, ça énerve les gens, décidément Paris fatigue. Et tout se bouscule depuis les journées à Évry, je ne suis plus sûre d’avoir envie de livre, tout se déplace.

Je retrouve une amie de ma mère et de sa sœur pour déjeuner au pied de son appartement de la rue Fabre d’Églantine, l’adresse me faisait rêver adolescente. Elle évoque des souvenirs, lance quelques mots en corse dans la conversation, je cherche sur son visage les traits du temps où elles riaient toutes les trois, elle n’a pas connu mon père.

Anne me dit que la dernière fois qu’elle est entrée dans la chambre des filles il y avait encore les lits superposés. C’est maintenant la chambre de Nina, j’ai essayé d’y installer un bureau mais souvent nous préférons nous retrouver tous les trois dans le salon pour écrire. Je n’ai pas fini d’apprivoiser son absence.

En sortant de l’atelier je prends la rue de Lappe, je croise Jeanne rencontrée aux journées d’Évry, je me demandais quand ça arriverait, elle m’avait dit habiter dans la rue. Nous partageons encore l’enthousiasme déclenché par ces rencontres, comment prolonger les échanges, la joie remonte aussitôt, je la photographie en pensant à la place qu’elle prendra dans ce journal.

Son regard s’attarde les objets accumulés sur le miroir ovale, des cadeaux des filles, des bijoux rapportés de Lasne, des bricoles, une fleur d’orchidée fanée. Nous sortons, le déluge, mes pieds trempés dans les sandales. Je me souviens de l’humiliation quand ma mère m’obligeait à porter des sandales les jours où la pluie s’invitait au printemps, ou l’été, les pieds sécheraient plus vite, j’étais la seule qui arrivait à l’école les pieds dénudés.

La journée consacrée à la préparation du voyage en Angleterre, dix jours pour marcher sur les pas de nos autrices et héroïnes Anglaises avec Alice, un cadeau d’anniversaire repoussé. Je m’aperçois que nous avons presque trop tardé pour certains lieux prisés, nous bousculons l’ordre imaginé, ce sera Monk’s House — Greensway — Haworth — Christ Church — Chawton, nous prendrons le train, nous ferons des travellings, nous écrirons.

j’évite l’inquiétude

Nous buvons notre café en ouvrant la fenêtre pour profiter du soleil déjà chaud, nos petites tasses posées sur le rebord, comme au temps du confinement on se donnait l’illusion de prendre un café en terrasse. Sauf que là c’est vraiment un jeu, nous rions comme des gamines qui jouent à la dinette.

Je réserve les billets pour le voyage anglais avec Alice, reporté trop longtemps, nous décidons de le faire cet été. Encore très envie de le faire ensemble, visiter les lieux de nos autrices chéries d’Albion, Virginia, Charlotte, Emily, Jane, Agatha. On allonge de deux jours la durée prévue au départ.

Ça attire le chaland, Paris devient un grand bouquet de fleurs artificielles. Depuis que je tiens ce journal mon rapport à la ville change, l’œil cherche un détail, une lumière — choisir une voie plutôt qu’une autre — se laisser guider par le soleil — retarder le moment de rentrer — attraper le contre-jour.

Je retrouve Marie Pierre à la Java, découvre la galerie que je ne connaissais pas, évidement ce soir là je n’ai pas l’appareil. Faire la liste de tous les lieux où je devrais revenir. Au moment de me coucher, dans le moteur de recherche du téléphone je tape Ukraine, comme il y a des mois je tapais covid, rapport compulsif à l’information. C’est absurde, j’abandonne, j’évite l’inquiétude, provisoirement.

Michel nous parlait dimanche d’une photographie qu’il ne retrouve pas, sa victoire lors d’une course à Sidi Bel Abbès où il était lycéen, surement égarée lorsqu’il a quitté l’Algérie. Il a fait des recherches sur internet mais n’aboutit pas. Avec Alice nous pensons à l’aider dans sa quête. C’est une blague entre nous, l’agence de détectives que nous ouvrirons un jour.

Au Mac Val, pour la journée programmée par Philippe dans le cadre des Échappées. J’y retrouve Anne, Piero, Xavier. Passionnante présentation par François Bon de son travail sur le web, j’apprends sur l’oralité, sa nécessité, la transmission. Sous le soleil on cause entre les pelouses. Lectures et concert de Sereine Berlottier, Séverine Daucourt, Gilles Weinzaepflen. Belle journée.

Nous devons nous retrouver sur les hauteurs de Belleville. Au pied d’une cité les adolescents discutent sur leur vélos, des enfants jouent au foot, il fait nuit. Remontent des sensations de l’adolescence à Marseille, la bande, les vélos, la douceur. Gwen m’invite à présenter mon travail, c’est au bout de mes doigts, c’est bientôt fini, ça ne me fait pas peur. On parle de nos pratiques, de la voix, de chorégraphie, de cheveux, de la fiction, du vrai, de Brel, des journées à venir à Évry.

silent show

Je découvre Silent show, une installation immersive de Cecile Bart, au musée Chagall de Nice. Des images de films en noir et blanc projetées sur des tableaux-écrans transparents montrent des gens qui dansent, il n’y a pas de bande-son, le silence laisse toute la place au mouvement. Une scène me retient captive, extraite d’un film de Pasolini que je n’ai pas vu, Uccellacci e uccellini. Un groupe danse, une chorégraphie presque marchée, le cadre assez serré ne montre pas le visage des acteurs, seulement leurs corps en mouvement. Dans un plan de coupe un autre jeune homme danse seul, à un rythme beaucoup plus rapide. Je crois qu’un instant j’ai pensé que lorsque mon père dansait — on me l’a raconté quand j’ai mené l’enquête, mon père adorait danser, c’était un excellent danseur, une pile, et vraiment s’il y a une chose que je ne parviens pas à imaginer c’est son corps en mouvement — sans doute il dansait un peu comme ce jeune homme. Le noir et blanc, le silence mais surtout l’époque du tournage, ça donnait corps à l’illusion. J’ai filmé ce court extrait avec mon téléphone, pour garder une trace de cette rencontre. C’était une étrange rencontre, et l’émotion de voir ainsi mon père danser, et le silence qui s’impose.

la belle équipe

Revenir à La belle équipe en quête d’images pour préparer un montage en hommage à Martine, là où nous nous sommes rencontrées en septembre. En réalité nous nous étions rencontrées pendant l’été, elle avait réagi à l’un de mes textes, elle y avait décelé matière à histoire, c’était une porte que j’ouvrais sur le conte mais je ne me sentais pas capable d’aller au-delà, je me souviens avoir hésité au cours de nos échanges, j’aurais aimé qu’elle s’en empare. Puis il y a eu cette proposition d’écriture Des mains, et nos textes publiés quasi simultanément sur le Tiers Livre, à évoquer chacune les mains de nos mères. Nous découvrons ensemble nos textes réciproques, nous nous étonnons de cette proximité, nous commençons des échanges plus soutenus, évoquons la possibilité de nous rencontrer dans la vraie vie. Le rendez-vous s’est lancé sur la page du groupe d’écriture, je me souviens de ma petite peur à voir d’autres membres de l’atelier participer à la conversation, intimidée que ça puisse prendre l’allure de grandes retrouvailles, finalement les contraintes d’emploi du temps ont pris le dessus, avec Xavier et Thibaut nous nous retrouverons à quatre. Un moment important, porté par la générosité de Martine, la chaleur inhabituelle de septembre, les boissons pétillantes, la confiance que nous nous sommes accordée, là, à la terrasse de son café fétiche, La belle équipe. Nous avons évoqué nos parcours, nos projets d’écriture, nos empêchements, nos envies, le temps a glissé, nous nous sommes promis de recommencer, bientôt. Reconfinement. Automne. Hiver. Apprendre brutalement la disparition de Martine, ne pas y croire. Aujourd’hui je me décide à revenir à La belle équipe. Sauf que le bistrot ne fait plus que de la vente à emporter. Sauf qu’il fait gris et froid, que c’est pas un temps à photographier. Deux jeunes femmes se tiennent derrière les tables garnies de bouquets et de menus, elles m’interpellent, je leur demande si je peux faire quelques photos, elles m’opposent qu’elles doivent demander au patron, qui n’est pas là, je regarde les chaises vides rangées sous l’auvent de la terrasse, m’autorise, rêve au printemps, de la terrasse ouverte, de comment y revenir, sans Martine.

marcher ensemble

Brasserie le Paris Lyon, après que nous nous soyons croisés par hasard sur le quai de la Gare de Lyon, où nous arrivions de banlieue avant d’aller en cours, réellement surpris de tomber l’un sur l’autre, dans le flot anonyme des voyageurs — tu m’avoueras bien plus tard que tu avais rebroussé chemin pour que nous nous croisions après m’avoir aperçue sur le quai. Nous avons évoqué nos jeunes parcours étudiants, tu avais choisi la fac de cinéma, tu passais beaucoup de temps dans les cafés à Paris, tu écrivais, j’avais quitté les arts plastiques pour du concret aux arts appliqués, j’étais studieuse. Les jours suivants nous nous y sommes retrouvés plusieurs fois le matin avant d’aller en cours, rituel d’apprivoisement, dans la salle de café à la lumière trouble, instants volés, entourés des travailleurs qui se jettent un petit café serré au comptoir, des couples adultères jambes mêlées sous les tables, nous tendus l’un vers l’autre.
 
Rue Van Gogh, sous le porche d’un grand immeuble moderne qui abrite des bureaux, peut-être sortions nous du Paris Lyon, sans doute s’est-il mis à pleuvoir, nous nous sommes abrités, puis enlacés, embrassés, vertige, peau et langue. Soudain une voix d’homme empreinte de colère, surgie d’outre-tombe, Allez-vous embrasser ailleurs, le gardien depuis l’intérieur du bâtiment, via l’interphone, j’ai eu peur, on a ri.
 
Rue Dupetit-Thouars, tu m’attends à la sortie de l’école Duperré. Tu aimes bien venir me chercher, tu trouves que les filles sont toutes assez jolies aux arts appliqués, leurs cheveux en chignons sauvages, leur mise étudiée devant le miroir, ça m’amuse et m’agace à la fois, je ne suis pas elles. Tu m’embrasses. Nous passons du temps dans les cafés autour, au Petit Bleu branché où se mélangent profs et étudiants, nous préférons le Central, moins exposé, sa banalité de Formica et sa lumière un peu froide nous rappellent les Acacias, le temps du lycée.
 
Au sommet de la butte Bergeyre, l’émerveillement de la conquête, une île dans la ville dont nous ignorions l’existence. Après une volée de marches nous arrivons au sommet de l’îlot calme et lumineux, ses habitants discrets derrière les grilles de jardinets soignés ou les fenêtres de leur pavillons coquets, brique et meulière. Nous nous tenons debout, à la pointe que dessine la rue Georges Lardennois au-dessus d’un vignoble, souffle coupé, l’un contre l’autre regards plongés dans cette perspective inédite, la ville au nord qui s’étale dans le creux comme une marée haute, à l’horizon Montmartre et la basilique de Sacré-Cœur, celle-là même que j’apercevais petite depuis la fenêtre de la salle de bain du boulevard Bessières.
 
Toutes nos marches pétries de la première fois. De Montgeron à Brunoy, marcher ensemble, ce que nous ne savions pas encore quand nous remontions la longue avenue de la République tétanisés d’incertitudes, le mal fou à nous dire, nos brusques accès de silence dans la banlieue comme endormie en ce milieu de semaine, en ce milieu du jour. Étions-nous fatigués, nous avons décidés de nous asseoir sur le trottoir de l’avenue Joffre en courbe descendante, ou seulement retardions-nous le moment de nous quitter puisque nous étions presque arrivés chez mes parents
et la pluie libératrice, mon nez fouissant ton cou 
il pleut
c’est merveilleux 
je t’aime

texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture sur la ville de Pierre Ménard