Heures indues #8

Le journal fait une pause mais nous diffusons ce mois notre journal vidéo réalisé en famille avec Philippe Alice et Nina, c’est ici.

Le projet est né du besoin de fabriquer un espace commun où regarder ensemble ce qui compose nos jours depuis que les filles ont quitté la maison.
Chaque mois, nous filmons quelques fragments de notre quotidien. Des scènes brèves, un reflet, une lumière qui traverse l’espace, un moment partagé ou seulement observé, environ une minute de film chacun·e.
Les regards circulent, les images deviennent un lieu de passage entre nous.

Un protocole simple, répété mois après mois, année après année, qui fait apparaître peu à peu une mémoire en mouvement, une archive sensible du temps qui passe.

Le résultat de cette collecte est partagé au fil des saisons, comme un journal vivant qui continue de s’écrire.

Pourquoi effacer ce qui est caché

Tous les matins ou presque, pour commencer la journée, refaire la veille. Amies ou voisines, souvent en robe de chambre pour marquer le privilège de la proximité. On est entre nous. Craquements de briquets. Les cigarettes s’enchaînent, tacite concours de fumée. Le parfum des femmes donne à l’odeur du café et du tabac une tonalité singulière. Entre nous on parle des autres, on en rit. Et parfois on évite de dire, on évite certains sujets. On s’évite le chagrin.
Sobhiyé, Gracia Bejjani

La lumière, la douceur, d’être ensemble à la maison nous ramenait six ans en arrière, nous rappelant le temps du confinement. 

La miniature est maintenant terminée, j’ai l’impression d’avoir fabriqué un dispositif de mémoire sans le préméditer, chaque objet, chaque lumière, chaque recoin retrouvé devient un espace où mes souvenirs peuvent s’installer. La chambre disparue renaît, et avec elle, la mémoire des étés d’enfance, de la chaleur, du vent, du ressac. 

C’était la manière de porter son enfant, elle le portait simplement dans ses bras, contre elle. Pas d’écharpe, pas de porte-bébé, aucun accessoire, c’est ce qui a arrêté mon regard,. Et nos regards finissent par se croiser. Il y a dans ses yeux un air de défi, je me demande quelle histoire se cache derrière cette manière de porter l’enfant. C’est un geste d’une autre époque, chargé de tension, de fragilité, je pense à une fuite.

Nous traversons la ville plongée dans un calme étrange, et ce n’est pas un rêve, comme si nous devions nous soustraire au bruit du monde. Depuis les attaques du 13 novembre, et depuis le confinement, ces moments de silence dans la ville portent toujours l’inquiétude de ce qui les a précédé.

sœurs

Réunies dans le salon, le cœur à l’ouvrage. Je les regarde et j’aime le sens qu’elles donnent à sœurs. Sur le mur du salon il y a une empreinte dessinée par la poussière accumulée sous le cadre. Une image produite par le temps lui-même. Je l’efface avec un chiffon. Nina (se) demande Pourquoi effacer ce qui est caché. Elle porte une très grande attention aux objets et aux traces, je crois davantage que moi. Par exemple, quand elle décide de se débarrasser d’un objet elle le photographie avant. 

Notre candidature pour les Journées de l’estampe, avec Delphine et Barbara, est retenue. Grande joie. Sortir du c’est possible, aller vers devoir faire. S’organiser, produire, tenir un calendrier. Une énergie nouvelle s’ouvre, qui  repousse les chantiers plus flottants. Heureusement la miniature est terminée, je la devine comme un prélude. Elle me donne une piste de travail, les paysages comme des lieux de résonance, où ce qui est perçu appelle ce qui revient. Des paysages augmentés, où la mémoire, la lumière et les traces se superposent, comme si l’image pouvait contenir à la fois le présent du regard et les strates invisibles du souvenir.

archives sensibles

Les deux enfants, frère et sœur, chantent une comptine, se renvoient les phrases en zigzagant sur leurs vélos minuscules, il demande à la rivière… je te donnerai de l’herbe. Le monde semble contenu dans l’équilibre de leurs corps penchés sur les guidons, entre les boucles qu’ils forment en pédalant joyeusement.

Je découvre in extrémis l’exposition Dévoiler, une vie en miniature. Dans des boîtes de bois, parfois même dans des coquilles de noix, des religieuses reconstituent leur cellule, leurs gestes, leur lit étroit, la table, le panier. Elles sont poupées de cire, silhouettes de papier, photographies découpée, au travail, en prière. Aux murs, des images pieuses, des sentences, des bénitiers. Elles fabriquent l’espace qui les contient. Ces boîtes étaient souvent offertes aux familles, aux bienfaiteurs des moniales, dévoilant leur quotidien de femmes cloîtrées, elles sont des archives sensibles.

Cette semaine j’ai lu Un chien arrive de Camille Ruiz.
Quand j’ai rencontré Camille pour la première fois, elle commençait sa vie avec Ziggy, son grand chien blond. Nous étions attablé·es nombreux·ses dans un café des Halles, j’étais un peu à distance, mais je l’entendais déjà parler intensément de leur relation, elle parlait de Ziggy comme de son enfant. En la lisant, je comprends que c’est plus poreux que cela. Il y a « l’enfant » qu’elle accompagne, et « l’enfant » qu’elle devient auprès de lui. Une forme de mutualité, comme si chacun introduisait l’autre au monde par petites doses, s’injectant des fragments de réel pour créer un espace partagé où le monde devient respirable. Je crois que je craignais de ne pas aimer ce texte, parce que je fais partie de ces personnes qui ont un peu peur des chiens, mais l’écriture de Camille toujours me cueille. L’attention qui se creuse, les liens qui se créent, les espaces qu’elle ouvre, la joie solide. C’est un très beau livre, j’en lis ici une minute pour L’aiR Nu.

Je veux peindre une ombre projetée sur le mur de la miniature. Déjà je maudis mon impulsivité, je prépare la couleur à la lumière électrique, je ne prends pas le temps de composer vraiment le paysage, les ombres s’empâtent, j’exprime mon insatisfaction à voix haute. Nina qui est à côté de moi me le rappelle, trust the process.
Le lendemain je ponce, j’efface les surépaisseurs, les hésitations, j’y vois un lien avec l’écriture, chercher la justesse. Je découvre quelque chose qui me plait, au moins la couleur, la matière. Nina au même instant est contente de l’avancée de son dossier. On devrait s’en souvenir, la lumière, parfois, se pose exactement où il faut, un paysage merveilleux se révèle au cours de la marche, les épiphanies décident elles-mêmes de leur apparition.

La miniature est presque finie, je suis émue. Curieusement, alors qu’elle est la représentation d’un espace où j’ai dormi pour la première fois à plus de quarante ans, elle fait réellement remonter quelque chose de l’enfance, pas un souvenir précis, mais une sensation diffuse, une condensation du temps. Je crois que ça tient surtout au travail de la couleur, et la manière dans les volets filtrent la lumière. La chambre est minuscule mais j’ai l’intuition qu’un espace immense s’ouvre à l’intérieur.

j’ai peut être six ans, je suis en vacances avec mes oncles et tantes, une maison louée dans le Cap Corse, sur les hauteurs de San Martino de Lota. Souvent nous allons jusqu’à la Marana. La route me donne mal au cœur, mais la récompense c’est une plage de sable fin, qui peut devenir brûlant. Une pinède, un pique nique, des parties de pétanque, l’odeur du café et de l’ambre solaire, des corps dansants. Les bonbons parfumés à la réglisse qu’on me donne à sucer pour que je ne sois pas malade a l’arrière des voitures. Au retour les pierres moussues, la saveur des pignons de pins qu’on écrase à coup de cailloux. Les premières insomnies.

ce qui a compté

La semaine s’est emballée et je ne suis pas sûre d’être capable d’en remonter le fil. Sensation que les jours se sont rabattus les uns sur les autres, comment désigner ce qui a compté, ce qui aurait mérité d’être retenu ? Le journal me résiste et pourtant je ne sais pas à renoncer à ce rendez-vous hebdomadaire, à cette tentative répétée de mettre un peu d’ordre.

Le café dans l’air vif, puis les hauteurs de Montmartre. La trace de Rome, puis de Venise dans les détails, des villes logées dans une autre.

Le déjeuner rue des Taillandiers. La cuisine et le service authentiquement japonais, et mon coeur qui s’est mis à battre plus fort.

J’essaie d’avancer sur un fragment de Corbera, l’ordinaire des jours qui ont précédé le départ au Canada. De cette période, je ne sais presque rien, il n’y a pas de récit.
Seulement quelques dates, le mariage, la naissance de mon frère, les photographies de Noël. Je ne peux qu’imaginer, mais imaginer reste une opération fragile. Ma mère et moi sommes si différentes. Avoir vingt-deux ans en 1962 n’a rien à voir avec ma propre expérience de cet âge. Vivre en couple à ce moment-là n’obéissait pas aux mêmes règles. Leurs gestes, leurs attentes, leur liberté, qu’avons nous en commun ? Le monde n’était pas réglé par les mêmes peurs, ni par les mêmes promesses.

J’entends The Man I Love, je pense d’abord à Pina Bausch, puis à Arnold.

Je travaille sur la miniature. Je recommence à penser l’espace, je prends des mesures, je réduis, j’ouvre des fenêtres. Je reproduis le motif du carreau de ciment de la chambre d’Erbalunga qui n’existe plus. Il s’agit toujours de donner une forme à une absence. J’imagine un tiroir qui se logerait sous le sol, un espace caché, à l’intérieur seraient abrités les souvenirs, sous forme de bandes de textes tapuscrits.

le parfum de l’asphalte mêlé à celui des figuiers
le surgissement de la citadelle dans la lumière du soir
les cheveux gorgés d’eau de mer
le café dans les verres teintés
la lune qui se lève sur l’horizon comme un soleil
les montagnes en copeaux de chocolat
la voiture gorgée d’air chaud
les vitres qu’on baisse pour l’illusion de fraîcheur
le grésillement de l’allume cigare
l’odeur d’encens et de tabac blond
l’aube, son odeur de pluie froide
la vigueur du soleil
l’ombre nette des palmiers sur la place
l’obstination des fourmis
l’odeur rance et poudrée de son rouge à lèvres sur mes pommettes
la lumière du phare de Pianosa à l’horizon
chaque matin la même lumière, le même éblouissement, le même feu
l’aube d’été ouverte par les chants d’oiseaux
le soleil déjà tiède, suspendu dans l’air sec
une lumière venue d’ailleurs, surnaturelle, ardente
l’eau alourdie de chaleur
un scintillement dans la dentelle des arbres
son parfum de peau ambrée …/…

Philippe, exceptionnellement, ne travaillait pas ce samedi. Il travaille sur les corrections du texte à paraitre en mai. Le ciel s’obstinait dans le bleu alors nous sommes sortis, et le ciel s’est couvert. Nous avons rejoint la rue Bonaparte pour découvrir la miniature installée dans la vitrine de la nouvelle boutique d’Antoinette Poisson. Bien que celle ci soit décorative, elle exerce toujours une même fascination. Je me demande d’où celà vient, peut-être parce que tout semble être à sa place, contenu, et nous donne l’illusion d’un monde habitable. On repartant on avait des lumières sublimes sur la Seine et je me suis dit que j’allais écrire le journal.

La nuit est tombée, et pourtant j’ai entendu une foule de chants d’oiseaux.


ces proximités invisibles

Après avoir attrapé quelques lumières sur la Seine nous déjeunons dans un bistrot de l’île Saint-Louis, où se mêlent touristes et familles pour un repas dominical. À côté de nous, une grande table occupée presque exclusivement par des femmes. L’une d’elle retient mon attention, peut-être ses cheveux très courts, ou les larges lunettes de soleil qu’elle porte à l’intérieur malgré la pénombre, elle me rappelle Éva, retrouvée sur une des petites photos de Corbera. Le repas est plutôt bon, j’essaye de justifier notre présence dans ce lieu qui ne nous ressemble pas vraiment. La conversation de nos voisines finit par m’atteindre, elles sont Corses. Elles parlent de la langue qu’elles comprennent plus ou moins, qu’elles pratiquent parfois, je les jalouse, regrette de n’avoir pas su m’y intéresser quand j’ai vécu à Bastia. Parfois je me trouve ridicule d’être sensible à ces proximités invisibles. Nous rentrons par la rue de Turenne pour profiter du soleil. Je croise un visage familier, je fais quelques pas, j’hésite, je me retourne et l’appelle. C’est la meilleure amie de ma petite sœur avec sa fille qu’elle vient retrouver à Paris. Elle vit en Corse, nous échangeons quelques nouvelles, nous nous promettons de nous revoir lors d’un prochain séjour sur l’île.

Dans le métro, la femme qui me fait face change de place. J’ai d’abord cru que ça la dérangeait de me voir manger un sandwich, en mon for intérieur je me disais que c’était n’importe quoi d’en être réduite à considérer ces vingt minutes de trajet comme une pause déjeuner, mais non, elle voulait seulement échanger avec la dame au chien. Elles s’animent, comparent leurs expériences, évoquent le comportement de leurs petites créatures, se rassurent mutuellement sur leurs bonnes pratiques, tandis que le petit chien sur les genoux de sa maîtresse tremble, stressé par l’agitation du métro.

Revenant dans un lieu où Philippe a vécu enfant, nous découvrons que le bac à sable où il jouait a disparu. Alice nous explique qu’on les supprime pour des questions d’hygiène. Je me demande ce que deviendra l’expression copains de bac à sable si les lieux mêmes de l’enfance s’effacent.

Il faut voir comme elles marchent désormais, comme ils marchent, à pas rapides, la nuque ployée, le visage baissé vers l’écran tenu dans la main gauche. Comment alors  croiser un regard, comment se faire un sourire, comment ne pas se rentrer les uns dans les autres. Parfois j’ai envie de leur faire peur, juste pour vérifier qu’un sursaut est encore possible.

À la pharmacie, ne sachant pas quelle décision prendre, il téléphone à sa compagne — Allô mon amour,  et l’irruption de ce mon amour dans l’espace public était troublante, presque indécente, une intimité étalée là, nous plaçant dans une position de voyeuses involontaires.

Je réponds à un questionnaire sur les violences faites aux femmes. Il y a quelques années je m’étais dit que nous avions échappé à cela dans la famille. On ne pouvait pas tout avoir, il y avait eu bien assez d’accidents, de disparitions, de veuves et d’orphelin·es. Mais à mesure que je répondais aux questions, les violences devenaient tangibles. Et je n’étais plus tout à fait sûre de ce que nous avions évité.

En rentrant je découvre les filles complices au pied du sapin qu’elles sont en train de décorer en écoutant des chansons d’enfance. Elles me racontent  leurs peurs enfantines au coucher, l’endormissement qui ne venait pas alors que la voix du conteur s’était tue depuis longtemps, le moment fatidique où leur père allait se laver les dents, elles ne dormaient toujours pas, la grande inquiétude alors de ne pas réussir à dormir. Elles ont noué sur les branches des bandes découpées dans les chutes de tissus que je collectionne depuis des années. Chacun de ces noeuds me rappelle quelque chose, l’endroit ou le moment où je l’ai acheté, qui me l’a donné et j’ai l’impression que ça redonne du sens à l’installation du sapin.

Je m’aperçois que n’ai pas été cherché le portrait d’Antoine à la galerie de l’avenue de Corbera, je l’ai provisoirement abandonné. Mais ça me plaît de le savoir là bas. J’imagine qu’il a été rangé, que probablement une nouvelle exposition a pris place. Je vérifie sur le web et découvre que la galerie vient d’être vandalisée parce qu’elle accueillait trois artistes Palestiniens. La violence, sa capacité à surgir n’importe où.

afin de mieux connaitre son histoire

Dans le train, alors que l’enfant saturait l’espace de ses petits pleurs, demandait une attention constante, épuisé lui même, il n’y avait pas l’ombre d’une impatience chez la mère, je me demandais d’où elle tenait sa force. Son amour semblait se nourrir d’épuisement.

Nous parcourons les terrasses de la Villa Arson pour profiter de la lumière avant d’aller découvrir l’exposition des diplômé·es 2024 & 2025. Ce n’est peut-être pas la dernière fois que nous venons ici, mais Nina ayant fini ses études, nous savons que nous ne reviendrons pas de sitôt. Philippe photographie et filme toujours avec la même énergie, quand je renonce. Malgré la lumière et la beauté des lieux, je n’y suis pas vraiment. Il continue à capter ce que je laisse filer. Nina dit que sans doute elle n’en a pas assez profité.
Dans le centre d’art quelques pièces retiennent mon attention. La Topographie de Nina prend toute sa place, suspendue entre deux espace, fresque temporelle, immense, fragile et silencieuse. Je la regarde longtemps, j’essaie d’y lire dans ce qui a glissé de ces années passées à construire un avenir dont nous ne savions rien.

Sentier littoral avec Mag, Cécile, Philippe et Nina. tout est beau. Je n’ai pas senti le sol trempé par les vagues glisser sous mes pieds, je n’ai eu le temps de rien, la tempe contre la roche, les genoux aussi et le bruit sec de l’appareil photo heurtant le sol. Je suis restée quelques secondes sans bouger, interdite. Genoux et mâchoire endoloris. Philippe filmant la mer, enveloppé par le bruit des vagues n’a rien entendu. La chute ne m’apprend rien, j’avais pourtant l’impression d’être prudente. Mes amies s’affairent, se rassurent devant ma volonté de reprendre la marche. Pas question de s’arrêter là, redécouvrant les paysages filmés par Nina dans notre journal vidéo à quatre voix.

À la gare, nous étions trop en avance, on savourait la douceur de l’air en silence quand mon téléphone posé sur la table a sonné. Et le bonheur d’entendre la voix joyeuse de Brigitte Celerier, elle était surprise d’avoir pu marcher autant après l’extrême faiblesse des jours précédents, une heure et une belle montée. Et dans sa voix chaleureuse j’entendais toutes les voix chéries de mon enfance.

Marseille où Nina s’installe. Cette installation vient questionner le désir d’y vivre, et c’est une tempête dans ma tête. Marches rituelles devant la mer, puis à travers le Roucas, puis dans le cœur de la ville. Une roche se dresse hors de l’eau, à quelques mètres du bord, une île miniature, un éclat blanc, une pensée d’enfance insaisissable, quelque chose qui se poursuit malgré moi.

J’ignore si c’est la chute ou le monde, mais il y a une fatigue qui domine. J’ai renoncé à avancer sur les projets d’écriture en cours. Visite de l’exposition Veille ardente à La Friche. Rapture d’Alisa Berger retient toute mon attention. Marko, danseur ukrainien, revisite en 3D son appartement devenu inaccessible, transformant cet espace virtuel en lieu de mémoire et de résistance face à la perte. Il se déplace dans cet espace sans sol, avec une douceur qui bouleverse. Je pense à Corbera, à cet autre appartement que je tente moi aussi de reconstituer, non pas en images mais en mots, à partir de fragments, de voix et de silences.

La surprise de recevoir déjà une réponse du syndic de Corbera, un 1er novembre. C’est un jour normalement férié, mais que cette réponse me parvienne le jour des morts m’amuse plutôt. La gestionnaire s’appelle Annie, c’est un bon présage, elle m’avise avoir bien pris connaissance de mon mail, que la prochaine assemblée générale aura lieu le 2 décembre et qu’elle portera ma demande à l’ordre du jour. Elle souhaiterait des détails sur Antoine, afin de mieux connaitre son histoire. J’ai relu la phrase plusieurs fois.
Antoine, son histoire. D’un coup tout s’accélère. J’envoie un message à mes soeurs, mon frère, mes cousines et cousins, il est temps de leur parler de ce projet.

presques dansants, joyeux

En pèlerinage, retrouver le vert bleu gris de la Manche à Blonville. Cela fait plusieurs années que nous ne sommes pas allés dans le Cotentin. L’air iodé me fait l’effet d’un rappel : Edenville me manque. Nous devons rejoindre Cabourg pour un déjeuner de famille. Avec Philippe, nous partons un peu plus tôt, pour voir la ville avant l’arrivée de la foule des dimanches. Nous marchons sur la promenade Marcel Proust. Par curiosité, nous regardons le prix qu’il faut payer pour dormir dans une chambre inspirée de celle qu’il occupait, il y a plus d’un siècle. Quatre cents euros la nuit pour une illusion. Et la vue sur la mer. La mémoire ne se monnaye pas, je préfère marcher. Imaginer ce qu’on ne voit pas derrière les façades des villas que nous découvrons dans les avenues de la ville. Ce que je faisais enfant dans le Cotentin : inventer des vies derrière les murs.

Il ne se rend pas compte que là, assis devant son restaurant, regardant fixement la route, son visage est fermé. Il ne se rend pas compte que la barquette en plastique remplie de terre qu’il a posé sur la table en guise de cendrier, dans laquelle il a déjà écrasé une dizaine de cigarettes nous soulève le cœur. Il ne se rend pas compte que la fumée lui revient au visage, qu’elle lui plisse les yeux, qu’on dirait qu’il est en colère, ou fatigué, ou les deux. Il ne se rend pas compte que son expression fait peur, qu’elle nous tient à distance, qu’on préfère passer son chemin et oublier ce qu’on voulait.

Je vais au Grand Palais pour voir mon amie Céline performer au cœur de Cercles, un atelier recherche chorégraphique imaginé par Boris Charmatz. En sortant du métro j’avais faim mais à cette hauteur de l’avenue des Champs Éysées il n’y a rien, seulement des perspectives immenses. J’aperçois un kiosque, je commande un hot dog gratiné. Je vais m’asseoir sur les marches du Grand Palais, il y a autour de moi le public qui vient pour la danse et je mange mon hot dog dégoulinant de sauce moutarde, je ne suis pas raccord. Philippe me rejoint, nous entrons dans la nef et nous assistons médusés à l’atelier spectaculaire. Deux cent danseurs, des amateurs, des professionnels, des corps singuliers, de tous les âges, de toutes corpulences. Réunis à l’intérieur d’un cercle, ils répètent une chorégraphie mouvante, qui se construit sous nos yeux. Elles et ils sautent, courrent, frappent, grimacent, s’enlacent, lèvent le poing, une langue est en train de naître. Ils reprennent des boucles sous la direction de Charmatz qui leur réclame plus de présence encore. Les corps occupent tout l’espace, des gestes singuliers nous racontent des histoires de peur et d’amour, l’énergie des danseurs nous traverse. La musique de Meute participe à la transe. Nous ne dansons pas, mais nous sommes dedans. Il y a des entrées, des sorties, chaque mouvement nous révèle de nouveaux corps, de nouveaux visages. Nous sommes rentrés à la maison porté par l’energie reçue sous la nef, presques dansants, joyeux.

Je retrouve Anne Savelli au pied de son immeuble. Nous allons arpenter l’avenue Secrétan, sur les traces de Jacqueline, son ancienne voisine. Jacqueline lui a raconté, lors d’une interview, tous les lieux — cafés, boutiques, cinémas, écoles — qui existaient déjà dans son enfance, ceux qui ont disparu, ceux qui n’ont presque pas changé. Anne me les fait decouvrir, comme on déroule une carte vivante, appuyée sur les souvenirs de Jacqueline. Je prends des photographies pour garder une trace de ces lieux au présent, ces lieux qu’Anne s’apprête à quitter. L’exercice me plait. Souvent je pense à Corbera, immobile, en suspens, sans témoins. L’avenue si petite et discrète. Rien qui puisse attirer l’attention, rien qui puisse prétendre à l’histoire. Et pourtant.

à la limite du visible

Après le café chez Alice, nous allons marcher au Cimetière de Pantin. Les herbes bercées entre les barreaux rouillés. Les médaillons que je ne prends pas le temps de photographier. Les arbres qui nous regardent. Nous recherchons longuement la tombe de Melville. Le nom est quasiment illisible, mangé de mousse. On voit que la tombe est au bord de l’oubli. Je pense à L’armée des ombres, je relie le film à Antoine et Pauline, peut être parce qu’Antoine faisait partie de la résistance, et qu’on a toujours trouvé que Pauline ressemblait à Simone Signoret. C’est étrange comme certaines images finissent par s’agréger à nos souvenirs.

Je retrouve Nathalie pour la dernière séance du Livre en question à la BIS où Virginie Poitrasson présente Nous sommes d’authentiques paysages. Le texte est magnifique. Naviguant sur les fleuves, de Pline L’Ancien à Marguerite Duras, elle explore la connexion intime du corps humain avec la nature. « Parfois, le fleuve déborde… il se souvient. Se souvient de son passé. Toute eau a une mémoire parfaite et cherche sans cesse à revenir à son état initial. C’est un va-et-vient constant entre sillage présent et rives passées.» Puis vient la litanie des détroits, et nous sommes toutes et tous frappé·e·s par sa puissance. Je lui envie son rapport à la géographie, — au collège déjà, j’avais pris cette matière en grippe. Mon souvenir le plus prégnant, c’est l’application avec laquelle je traçais au crayon bleu une frange le long des côtes, comme une mer contenue, à une époque où nous ne pouvions pas imaginer le recul du trait de côte.

J’avais plein de trucs à te dire, mais je sais plus quoi. Et bien sûr, à l’autre bout de la ligne, on ne l’entend pas. Alors elle répète l’oubli — J’avais plein de trucs à te dire, mais… je sais plus quoi.

Sans doute d’avoir découvert la tombe de Melville me rappelle que je n’ai pas de nouvelles du SHD de Caen depuis ma demande de reproduction numérique du dossier d’Antoine. J’appelle, je découvre que j’ai fait une erreur dans l’adresse mail. Je n’ai pas reçu d’accusé de réception — ça aurait dû m’alerter. Je viens de perdre trois mois ? Mon interlocutrice est compréhensive, elle tiendra compte de la date de ma première demande. On me dira acte manqué, peut-être. Et pourtant… L’inouï de l’expérience Comanche me donne confiance — cette façon qu’ont parfois les choses de s’ordonner malgré nous. Je me convaincs que ce retard a sa raison, je ne suis pas encore prête à revevoir le dossier Antoine. Mais l’excitation est là.

J’ai croisé Arno Bertina à la lecture de Virginie. Je lui rappelle nos échanges après Ie post sur la rue des Vallées — où il a grandi. Je lui précise le contexte de cette recherche, et que je ne cherche pas forcément à aller au-delà. Je lui donne quand même mon mail, le lendemain il me fait parvenir, parmi plusieurs documents collectés par son père, l’adresse de Breffort (d’après la mythologie familiale, il aurait pu être mon grand-père). Du 122 me voilà redirigée au 121 rue des Vallées, beau temps annoncé samedi, ma curiosité se réveille qui me donne envie de retourner à Brunoy. M-C m’accompagne, nous marchons doucement. Elle se demande ce qu’elle va faire, elle, de toutes ses archives, qui ne vont interesser personne, je tente de la convaincre du contraire. En approchant de la maison, mon cœur s’accélère. Pourtant je sais bien qu’aucun descendant de Breffort n’y vit plus aujourd’hui, je n’attends aucune révélation. Mais j’espère toujours quelque chose — une rencontre, un détail, n’importe quoi qui viendrait justifier le déplacement. Cette fois, je trouve la véritable maison. La boîte aux lettres déborde de courrier. Les arbres du jardin ont été tronçonnés récemment. Elle parait inoccupée. Je cadre maladroitement quelques photos à travers les grilles. De l’autre côté de la rue, le petit jardinet donnant sur l’Yerres — tel que décrit par Clo — paraît abandonné lui aussi. Je descends les quelques marches qui plongent dans la rivière, les algues mouvantes jouent avec les reflets des arbres et du ciel. Dans le jeu de reflets, de rencontre des éléments, quelque chose de deux époques se frotte, comme si le passé glissait juste sous la surface, à la limite du visible.

commencer à agir

Dans le couloir, j’entends les pieds traînants de ma voisine, elle a une démarche contradictoire : ses pas sont à la fois rapides et lourds.

Je filme la neige, surtout pour envoyer les images à Nina, elle me répond que c’est trop beau, ce temps suspendu, elle ne se souvenait pas que la neige tombait si lentement. J’ai oublié de photographier la ville, ça n’aurait sans doute pas dit le ralentissement, le calme qui s’impose.

Daria Kamenka, villa Miramar, Collections du musée départemental Albert-Kahn

Je réagis à la publication de photographies d’Hélène Gaudy sur Facebook, où je retrouve le portrait de cette petite fille que j’avais déjà partagé ici. Hélène me précise qu’il s’agit de la grand-mère de Marcelline Delbecq. Marcelline découvre mon article, m’écrit comment elle a découvert la présence de sa chère Daria dans les Archives de la Planète, sa sidération. Je me rappelle comme j’ai espéré moi même retrouver un lieu, un visage parmi les autochromes du musée Albert kahn. Heureuse de cette rencontre virtuelle, qui conforte mon besoin d’explorer les traces.

Ce week-end j’aurais dû être à Toulon pour participer à la foire du livre du Var, invitée par une libraire qui voulait y présenter Comanche dans le cadre d’une carte blanche. Mais le département du Var a fait le choix cette année de ne pas retenir les candidatures provenant d’auteurs auto-édités, j’étais au Japon quand la mauvaise nouvelle est tombée, je n’ai pas eu le temps d’être déçue, mais j’ai touché la limite de l’auto édition. Sans doute qu’il est temps de tourner la page.

Je n’ai toujours pas envoyé mes lettres au 14, un brouillon est prêt, qu’il me suffirait de recopier à destination des quatres habitants recensés sur les pages blanches, mais je fais passer toujours autre chose avant. J’ignore si c’est la crainte des refus des habitants, ou celle de pouvoir entrer dans l’immeuble, je pose ça là en espérant que ça me donne l’élan. Comme me l’écrivait D ce matin, on pourrait se dire d’arrêter de penser et commencer à agir.

ce qui me liait à ce quartier

Nous sommes allés dimanche rue de l’Assomption pour participer à l’assemblée générale de L’aiR Nu. Le seizième c’est à l’opposé de chez nous, on a une certaine tendance à le bouder, il traîne sa mauvaise réputation de beau quartier — il n’y a pas de vie, on s’y ennuierai ferme, je n’y ai aucun souvenir, à part avoir été au Ranelagh avec mon ami Arnold dans les années quatre-vingt, sans même être certaine d’y être entrée. Le temps est beau, nous prenons de l’avance pour jeter un œil au théâtre du Ranelagh (loupé parce que nous pensions le trouver rue du Ranelagh et qu’il se cache dans une rue perpendiculaire) et rejoindre l’île aux Cygnes. Nous contournons la Maison de la Radio, tu me racontes la voix des acteurs qui emplit soudainement l’espace du studio où on enregistre ta création pour Les passagers de la nuit. Sur l’île aux Cygnes, on croise les coureurs, les familles, les couples qui déambulent en lent va et vient puisque l’île ne conduit nulle part. Nous remontons sur le pont de Grenelle pour rejoindre le collectif rue de l’Assomption, je n’avais pas imaginé que la rue était aussi longue, j’avais oublié que nous allions au 72, ce qui veut dire s’éloigner de la Seine. Nous pressons le pas, mais on s’arrête devant l’immeuble où Perec a vécu. Au 72, j’oublie de photographier le damier noir et blanc de la volée de marches qui nous conduit vers la chambre où nous attendent nos ami.es. Après les échanges et les votes, l’exploration des murs de la chambre, nous partons tous ensemble pour une petite boucle dans le quartier, empruntant d’abord l’allée Mallet Stevens. L’atelier Martel, l’écorce rouge d’un séquoia, le jaune mimosa des stores métalliques, les fétiches alignés derrière la fenêtre, la propriété privée qui ferme la rue, en réalité une impasse. Nous ressortons, empruntons d’autre rues, celle du docteur Blanche, celle de La fontaine, Mozart. On voudrait pouvoir pousser la porte de l’hôtel Mezzara que nous avons visité virtuellement tout à l’heure au 72, l’endroit paraît endormi, sous l’emprise d’un sortilège. Nos corps se rejoignent le temps de conversations hachées, s’éloignent pour photographier ou commenter un détail architectural. Un soupirail, une mosaïque, des briques, des lambrequins, un hall d’immeuble, des fenêtres qui projettent leurs reflets lumineux sur une façade. Nous nous quittons.

C’est revenu hier soir, alors que je renonçais à finir ces notes, ce qui me liait à ce quartier. J’avais après mon bac pris quelques cours de dessin avec une peintre, elle était prix de Rome, on n’a pas le prix de Rome, on l’est. J’ignore d’où ma mère tenait ce contact, et avec quel argent les cours ont été payés. Je me souviens parfaitement du corps allongé de la peintre, de ces cheveux bruns et de son visage maigre. Que j’exécutais au crayon une nature morte de poupées anciennes, que j’avais réussi le modelé de leurs joues de porcelaine, tandis qu’une autre élève plus âgée travaillait un portrait à l’huile, d’après un maître italien. Je me souviens des tons bleus des glacis qui devraient restituer la transparence de la peau. C’était peut-être bien avenue Mozart.