je sais bien que je rêve

Une semaine passée à Marseille pour reprendre Nostos resté en suspens depuis notre retour de la Ciotat à la fin de l’été dernier. Nous avons loué dans un autre quartier — Longchamp, pour habiter la ville autrement. Je n’ai ici presque aucun repère. Je l’aime bien, mais je ne suis pas sûre que ce serait le quartier où j’aimerais vivre. C’est peut-être un peu trop loin de la mer. Nous sommes studieux. Nina nous rejoint régulièrement, nous travaillons tous les trois dans le petit salon.

Cette semaine s’inscrit entre les deux tours des municipales. Il est difficile de mettre de côté la tension. Je minimise, c’est bien au-delà de la tension, j’ai peur. Et je voudrais que cette phrase me fasse sourire dimanche soir.

Au Mucem. L’exposition sur Don Quichotte me déçoit, mais il y a la découverte de quelques tirages au charbon d’Anthony Morel, À la poursuite des 30 géants de Don Quichotte. Leur matière me fascine.
Puis l’exposition de Cogitore autour de l’île Julia — ou Ferdinandea, ou Hotham, ou Graham, ou encore Proserpine. Cette île apparue puis disparue au large de la Sicile. Une terre née en quelques jours, aussitôt convoitée, aussitôt reprise par la mer. Une île, que presque personne n’a vraiment vue. On découvre des récits, des illustrations, des noms se superposent. Une île que chacun s’approprie avant même qu’elle n’existe vraiment, et qui disparaît sans avoir appartenu à quiconque. On ne sait pas vraiment la nommer, c’est une forme insaisissable, entre fait et projection. Le territoire devient une fiction que l’on s’efforce de rendre réelle. Une forme qui apparaît, suscite des désirs, des tensions, puis s’efface en laissant des traces diffuses, qui nourrissent notre besoin de légendes.

Aller retour à Nice, Nina et Philippe filent à Arson, je retrouve Mag. Nous reprenons le fil, autour de nous il y a les murs repeints en jaune que je photographie, même si je sais que l’image trahira la couleur. Un jaune, qui oscille entre le jaune de Naples et le mimosa. Je ne fais plus que remarquer partout sa présence, par exemple sur la jupe d’une femme qui marche devant nous en ville, sur la porte du garde manger de la cuisine de l’appartement que nous louons pour la semaine à Longchamp. On essaie de la nommer, j’admets que le mimosa a en réalité un petit reflet vert, et que le mimosa auquel je pense n’est plus tout à fait frais, il a commencé à cuire, c’est alors que Philippe lance à Nina, qui a vécu cinq ans à Nice, nous avons de très beaux mimosas à Paris.

Veille de départ, s’extirper d’un cauchemar, où se rejoue la fin de vie de ma mère, avec la connaissance que j’ai maintenant des symptômes, je suis incapable d’appeler le 115. Accomplir les derniers rituels, le patio de la Cantinetta, ranger l’appartement, commencer à plier bagages. Je peine à me consacrer à Nostos, je monte une minute d’Heures indues. Les discussions avec Nina se prolongent. Penser que j’aimerais avoir ici une chambre à moi, un lieu où revenir souvent. Pour l’instant, là, je sais bien que je rêve.

Ce n’est que le début de quelque chose

Je fais des choix. J’assemble des fragments. Ce n’est que le début de quelque chose. J’ai repris mes textes sur la Corse et les murmurantes. J’ai imprimé puis découpé des fragments, ils glissent entre mes mains. Je les place en regard de mes cyanotypes et de mes gravures. Les images répondent aux phrases. Maintenant il y a d’autres débuts.

Elle se découvre championne de fléchettes et ça ne m’étonne pas, je pense que sa proprioception est très développée, une intelligence du corps, que c’est en lien avec sa sensibilité, sa justesse.

Dominique Mercy, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

Le film d’Arnold projeté à Pantin. À Wuppertal, deux danseurs reprennent Orphée et Eurydice de Pina Bausch, guidés par Dominique Mercy, premier Orphée en 1975. De répétition en répétition, l’œuvre se recompose, portées par de nouveaux corps. Arnold filme cette renaissance dans les lieux mêmes de la création, il saisit la mémoire en mouvement, l’attachement à un ballet, à ceux qui l’incarnent, à Pina Bausch. On y découvre les images volées à Epidaure, où déjà il était question de la transmission d’Orphée et Eurydice. L’émotion d’Arnold pénétrant la salle du Lichtburg, la quête d’un geste juste, la musique de Gluck, la tragédie d’Orphée. Tout se rejoue et nous bouleverse.

En apprendre plus sur le site d’Arnold Pasquier.

Pau Aran Gimeno, La parole d’Orphée, 2025 – Arnold Pasquier

En remontant le canal, sur la rive opposée, trois jeunes pêcheurs à l’aimant. Nous nous approchons. À leurs pieds, un maigre butin de métal souillé. L’un porte des gants, vérifie chaque trouvaille, comme si le fond pouvait livrer un trésor.

La responsable du syndic de Corbera me répond, elle me laisse finaliser mes démarches, espérant qu’elles ne seront pas trop lourdes au regard de la demande légitime que j’effectue dans ce devoir de mémoire dont nous avons besoin. Ces mots me rassurent, ils confirment que ce travail de reconstruction a sa place.

Georges Perec et sa tante Esther Bienenfeld, rue de l’Assomption

Je retrouve Joachim au vernissage de Georges Perec, archives d’une enfance. Des visages connus et amis. Je m’émeus à la lecture d’un bulletin, enfant vif, étourdi, assez indiscipliné mais très intelligent. Je suis surprise de rencontrer ma voisine de palier et je devine qu’elle joue ici un rôle. Elle est secrétaire générale du Comité d’histoire de la Ville de Paris. Elle a travaillé sur le parcours qui remonte la rue Vilin jusqu’au parc de Belleville, elle a pour celà utilisé le plan d’Antonin Crenn. Je ne peux m’empêcher d’évoquer Antoine et mon projet de plaque. Elle me raconte que son grand-père a été arrêté alors qu’il diffusait des tracts, puis emprisonné à Fresnes. Lui a été relâché, mais elle n’a aucun détail sur cette histoire, je me dis qu’elle n’est pas devenue historienne par hasard. Il y a trop de monde ce soir pour découvrir les archives sereinement. Je reviendrai. Il y a là une matière dense, encore à explorer.
Posant dans ce journal la photographie de Perec et sa tante au balcon, découvrant l’adresse mentionnée en légende, je pense à ma grand-mère paternelle qui inscrivait au dos de photos innombrables, les noms, les rues, les dates, une écriture fine, presque administrative, quand chez ma mère il y avait peu d’images, aucune légende. Je me demande d’où vient cet écart. Est-ce que les légendes accompagnaient les photographies dès le départ, ou bien ont-elles surgi plus tard, quand le temps a commencé à trouer la mémoire de Marie-Louise ? Peut-être que légender, ce n’était pas documenter, mais une manière de résister à la perte.

Grande avancée de la miniature, le leporello est terminé. Il me reste à plisser le tissu des rideaux, fabriquer le couvre-lit, finir l’armoire, accrocher les volets, poser des poignées aux fenêtres, aux portes, aux tiroirs, peindre le motif du couvercle de la valisette. Peut-être aurai-je le temps de fabriquer la chaise au coussin rouge. Reconstituer ce lieu est encore plus exaltant que je ne l’avais imaginé. Je découpe, je remonte, je fais tenir ensemble des traces, je suis danseuse, pêcheuse à l’aimant, archiviste. (Ce n’est que le début).

faire avec les légendes

J’ai bien cru que j’allais pleurer, mais je ne sentais nulle part le soutien nécessaire à mes larmes. Et ça n’aurait rien changé que je pleure. Et peut-être qu’on a raison de me le dire, peut-être que ça n’en vaut pas la peine. J’ai fait avec cette amertume jusqu’au coucher, et le lendemain encore, la gorge était serrée, prise dans un étau invisible.

Corbera. J’ai écrit à l’adjointe chargée de la mémoire et du monde combattant. J’ai ouvert le fichier que j’ai nommé Corbera tourbillon pour le distinguer de Corbera 1, je l’ai refermé aussitôt. À cette étape, je ne peux pas me contenter d’interstices, à des heures où je n’ai plus l’énergie de refléchir, embrouillée par le bruit du monde qu’il faudrait pouvoir ignorer.

Devant la librairie entièrement vidée faute de repreneur, les bibliothèques encombrent le trottoir qui feront peut-être des heureux. Les murs ont été rachetés par une marque de baskets.

En lisant La maison vide, le passage sur le monument aux morts m’a ramenée à Bastia. Ma petite sœur appelait montagne le monument de la place Saint-Nicolas. Pourtant rien ne m’y fait penser, c’est un bloc à l’allure sobre surmonté d’un bronze representant une mère qui donne son fils à la Mère patrie. J’imagine que la hauteur et la masse du monument pour une toute petite fille de son âge, trois ou quatre ans à l’époque, pouvaient faire l’effet d’une montagne. La mort, une montagne. Cherchant des images, je découvre qu’à l’origine le socle était une roche brute, ni elle ni moi ne l’avons connue ainsi, mais peut-être est-ce cela qu’elle avait deviné.

J’entends Nights in White Satin et je pense immédiatement à mon père. Désormais ce n’est plus une pensée mais une présence, presque charnelle. Mon frère que j’ai beaucoup questionné alors que j’écrivais Comanche, m’avait confié qu’il se souvenait de lui écoutant cette chanson. Constater à quel point la musique peut nous relier par-dessus le silence, les années, la disparition.

Le ciel était d’un bleu impératif, il fallait sortir. Dans le jardin Villemin un couple est couché dans l’herbe et je crois bien qu’ils dormaient. C’était émouvant de sentir leur abandon, de voir leurs mains l’une dans l’autre. J’ai marché jusqu’à la République pour retrouver un repère. Et c’est son visage, celui de l’Égalité qui me reconforte.

À La Fontaine, retrouver Denis, rencontrer sa compagne, évoquer les moments passés ensemble, puis séparement à la Ciotat. Ils ont lu Comanche, sont frappés de ces croisements dans nos parcours et projets. Au moment de sa lecture Denis retrouvait la tombe de son père et prenait en charge la concession. Marion m’a demandé si j’avais un autre projet. J’ai parlé de Corbera, de mes doutes, de ce qui résiste. Je suis moins portée dans l’écriture, même si je m’invente encore des parcours, des prétextes à la marche et à la rencontre. Mais les témoins disparaissent, les voix se raréfient. Je dois faire avec les légendes. On se fait des promesses avant de se quitter. Puis nous allons diner de nouilles chinoises avec Alice qui gentiment nous invite, nous fait le récit joyeux de son séjour à Granville et Carolles, ses marches dans les vallées de mon enfance.
Désertées en cette saison.







croyances et légendes

Nous allons nager avec Magali, testons un bassin olympique, retrouver le goût de l’eau, la clarté, le bleu, le parfum du chlore, mains raidies trop vites. Traverser la Grange aux belles pour la visite du siège du Parti communiste, ses allures de vaisseau à l’intérieur, je me demande si ma tante Annie y est déjà entrée, trente années à vivre en face, à les défendre passionnément pendant les repas du dimanche. On veut monter sur la terrasse, à l’accueil on nous bouscule, dépêchez vous ça va bientôt fermer.

Dans le train pour Combs-La-Ville, toujours nous montons à l’étage, depuis Brunoy apercevoir les rives de l’Yerres, les maisons de la rue des Vallées, envie d’y aller, peut-être retrouver la maison des Breffort, pensais ce chapitre clos, mais la lumière de septembre, le charme des villas anciennes justifient l’exploration. Dans la soirée les doutes de Nina, l’inquiétude d’Alice, c’est décidé elle part pour Catane demain.

Plusieurs réveils dans la nuit de lundi, la pleine lune, je la photographie qui joue avec les nuages, j’aperçois la grande araignée taquine dans l’encoignure de la fenêtre.

Rendez-vous annuel chez l’expert comptable, la veille avais observé sur le plan de Paris la proximité du cabinet avec la place de l’Étoile, ce matin découvrir l’Arc drapé, blanchi de lumière, le bleu si franc derrière, une présence irréelle, saisie, émue, malgré le flot d’images déjà parues, malgré la circulation ouverte en semaine, prise par le temps, me promets d’y revenir pour les détails.

M’accorde le temps d’écrire un texte pour l’atelier, tout se tend en cette rentrée, résister à la frénésie ambiante. Je découvre la revue à (re-)naître de François Bon, grande envie d’y participer, même si je devrais me méfier de mes emballements, et finir peut-être un des chantiers ouverts.

Le temps s’ouvre un peu, quelque chose de joyeux, laisser faire. Je sauve quelques images de la semaine, j’apprécie le poids de l’appareil, l’effort du cadre, l’intention, et toujours ce temps décalé pour découvrir les photos sur l’ordinateur. De bonnes nouvelles de Nina depuis la Sicile, le voyage a pris un tournant inattendu et heureux.

Soirée amicale, Simona l’amie italienne d’Arnold me demande quels sont nos liens avec l’Italie, j’évoque l’arrière-grand-père du Piémont, Bagnatica, j’entends la voix de ma mère marquant l’appui sur la deuxième syllabe, un village près de Bergame, elle me reprend, Mais c’est la Lombardie ! Depuis toujours j’avais entendu — enfin il me semble — qu’il venait du Piémont, arrière-grand-père c’était suffisamment lointain pour que l’approximation maternelle me contente, mais si je l’écris je dois être juste, cette confusion me touche, sa fragilité qui dit tant sur la famille, ses croyances et légendes.