un goût d’aventure

L’enfant et son visage abimé de larmes, la litanie des parents qui lui rappellent toutes les belles choses qu’il vient de vivre, tu as fait du vélo, tu as joué au ballon, tu as vu les canards, tu as mangé une glace, rien ne le console. On s’étonne du peu de monde dans le parc, je photographie des jeunes femmes et leurs chiens. Les mots de Jane Sautière me donnent une joie immense.

Lecture Verticales au Point Éphémère avec Margot et Jane. Impressionnée par les Écrits fantômes de Vincent Platini. Je rentre avant la fête, marchant les quelques cinq cent mètres qui me séparent de la maison, les mots de Xavier Person m’entêtent, « … à propos de l’hirondelle domestique, « Où logeait-elle avant qu’il y eût nos maisons ? », je la comprenais à l’envers : où logerons-nous après qu’il n’y aura plus d’hirondelles ? », L’alligator albinos.

Je retrouve Anne Savelli, nous nous allégeons de questionnements sur écrire, vivre, nous évoquons le cheminement de Comanche, et l’importance de l’accompagnement. Elle part bientôt en résidence à Clermont-Ferrand et me traverse l’esprit d’aller l’y rejoindre, si l’enquête est finie, le livre publié, j’ai toujours une attirance pour ces lieux où mon père a vécu.

Ziggy, à Paris le 14 septembre 2023

En remontant la rue de la Roquette, sa silhouette frêle et le chien sable, immense et joyeux bondissant autour, c’est Camille. La ville, la lumière de Marseille, les migrations, écrire un journal, écrire de la poésie, écrire sur les chiens, et les mots que nous empruntons. On échange nos livres comme on échangerait des images, j’aime cette fonction du livre. Sur la terrasse de l’Haÿ retrouver la même douceur qu’à Erbalunga.

photographie de Caroline Dufour, Montréal

Je reçois par mail la photo d’une ruelle de Montréal par Caroline D, nous nous sommes rencontrées via nos blogs, je suis très sensible à ses photographies. Je n’imaginais pas qu’il y avait là-bas de telles ruelles, Philippe m’explique qu’elles permettent la circulation à l’arrière des maisons, souvent juste des chemins de terre à l’intérieur des blocs, où la neige peut rester longtemps après l’hiver, un des charmes de Montréal. Je reçois cette photographie comme un cadeau, une invitation à découvrir la ville.

Passer dans les corps des arbres, déloger les enfants de leurs montures électriques, se perdre dans l’ouest de la ville, et si Maine me dit encore où je suis, si je connais les noms de la Place de Catalogne, de la rue de Cambronne, de l’hôpital Pompidou, ils ne me disent rien de la proximité ou non du pont Mirabeau, il fait doux, je suis en avance, ma monture est docile, retrouver la Seine et un goût d’aventure.

jouer ensemble

Dans le lamé or de son pantalon c’est une brindille, elle se déhanche, elle hurle dans le micro du karaoké, ses bras dénudés, la peau sur les os, elle me fascine et m’effraie.

Dans mon rêve je trouvais un fragment de pochette d’allumettes avec une illustration d’arbres. Ce serait un beau sujet de gravure, pas tant les arbres que l’échelle du dessin qui réveille mon goût du détail. Ça me donne envie de graver des miniatures, mais j’ai des doutes sur ma vue.

L en arrivant à l’atelier me dit qu’elle a pensé à moi, elle porte comme elle me l’avait promis un de ses pulls jacquard — je la photographie alors qu’elle retouche un monotype. Tu as toujours dessiné ? Oui, en chuchotant elle me confie d’où ça vient le dessin, comme un secret. Je fais son portrait, lui demande de sourire, en se découvrant sur l’écran de l’appareil elle est surprise, Cette joie sur mon visage, elle est tellement plus grande qu’à l’intérieur.

Deux fois, c’est le début d’une habitude ? On se retrouve au Typick, le jeune homme se souvenait même de la tisane qu’on avait bue la dernière fois. On évoque nos pratiques, la possibilité d’un projet ensemble, des trucs matériels à régler, mais on pourrait. Alice passe me chercher, N lui pose pas mal de questions, Albion surgit. Parler ne remplace pas écrire mais Alice était heureuse d’en parler. Les jours suivants j’aime découvrir sur son compte Instagram les photographies prises autour de ce moment, comme un prolongement.

Pendant qu’il prépare le couscous à emporter je sors photographier la lune, cherche l’angle qui la rapproche du sommet des arbres, crée l’illusion d’un autre paysage. Me reviens le dernier rêve, je surprenais une conversation par sms qui ne m’étais pas adressée, H évoquait mon écriture, c’est dark et triste, j’étais vexée mais ne pouvais demander d’explication puisque je n’aurais pas dû lire ces mots.

Clark me montre comment charger la pellicule dans le Yashica, il m’explique quelques réglages, tout un apprentissage à refaire. Un peu impulsif cet achat, comme on achète une paire de chaussures qui ne nous irait pas vraiment. Ma fascination pour cette visée par le dessus, cette hauteur particulière de prise de vue ont eu raison du raisonnable, et je compte bien le partager avec Nina, on inventera des protocoles.

Sa présence rare le samedi, la lumière qui perce, notre discussion vive en marchant vers Ménilmontant, cette impression merveilleuse de repousser les murs, la confiance qui revient. Et puis jouer ensemble, je photographie, il filme, et l’inverse, je lui dis que je reviens de loin, ça le fait rire.

ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde

Au saut du lit j’ai fait remonter les volets roulants du salon sur un ciel bleu et brillant, ça m’a remplie d’une joie intense, enfantine, je suis revenue sur mes pas à l’entrée de la chambre encore obscure, je t’ai lancé Il fait un temps magnifique, un temps à prendre le petit déjeuner sur le canal, tu as ri, c’était dérisoire de vouloir lutter contre ce qui nous attendait dans les semaines à venir, mais on s’est habillé vite fait, on a rempli les fameuses attestations, on s’est jeté au-dehors, à la boulangerie du faubourg nous avons commandé des cafés et des croissants, nous avons rejoint le quai de Valmy à l’autre bout de la rue et avons savouré sur un banc le soleil cru, la douceur inattendue de l’air. Il nous restait une petite demi-heure, nous avons parcouru le jardin Villemin que nous ne traversons plus depuis longtemps, ça me ramène à l’enfance des filles, les après-midi que nous venions passer ici, l’énergie déployée à les accompagner sur les toboggans et les murs d’escalade colorés, le bateau des pirates, encourager l’aventure, parer les chutes, le sol souple sous les pieds, la peur fulgurante quand l’une d’entre elles disparaissait de mon champ de vision, et le soulagement de la voir réapparaître soudainement, en me félicitant de m’être retenue de crier son prénom, de n’avoir pas alerté les mères exemplaires qui m’entouraient. Nous faisons deux trois photos, éblouis par le calme clair sur les petites buttes vertes, puis nous nous dirigeons vers la rue des Récollets. Au moment où nous quittons le parc, deux enfants entrent en courant, lâchent leurs vélos, trépidants parce qu’ils allaient jouer ensemble, le petit garçon lance à la petite fille, Bon moi je serais président de la République et il s’assoit sur une pierre haute pour prendre les commandes, je suis tellement effarée et surprise que je ne peux m’empêcher, à voix haute, Président, non mais sérieusement ? Il ne m’écoute pas, déjà tout à l’ivresse du pouvoir, surtout je m’en suis terriblement voulue d’avoir été impulsive et de ne pas avoir entendu ce que la petite fille lui a répondu, ce qu’elle avait choisi d’être pour tenter de sauver le monde. 

jardin Villemin, 31 octobre 2020