l’absence et la mémoire

C’est dimanche, nous marchons dans les allées du Père-Lachaise sous le soleil. Je suis Philippe, familier des lieux, il invente le parcours à mesure que nous avançons. S’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est qu’ici je n’ai pas de morts. Ma mère et ma grand-mère sont enterrées en Corse. Mon père au cimetière d’Ivry. Ma tante chérie et son époux à Saint-Mandé. Antoine n’est jamais revenu de Neuengamme. Quant à mon grand-père Louis, je n’ai aucune idée de l’endroit où il repose.

C’est Philippe qui m’a mise sur la voie. À l’occasion de l’exposition Les gens de Paris, 1926-1936, la mairie a mis en ligne les recensements de ces années, consultables par moteur de recherche. Il suffit de taper un nom pour voir apparaître les domiciliations. Coutumière des registres de recensement qui m’ont accompagnée dans mes longues recherches généalogiques, je suis épatée, sachant comme il est laborieux d’y retrouver une adresse. Une douce fébrilité m’envahit en tapant le nom d’Antoine. Trois occurrences. C’est au 18-20, rue de la Forge Royale que je le retrouve, en 1931. Célibataire, manutentionnaire. Né en 1904 en Corse. Je suis certaine que c’est lui. Il est donc bien arrivé à Paris avant sa sœur. Venu en éclaireur, il avait fait la traversée à bord d’un bateau de commerce, s’était installé dans ce quartier, à deux pas de Corbera, où il rejoindra la famille pendant la guerre. Au-delà des économies substantielles, c’était sans doute rassurant de vivre sous le même toit.

Jeudi, à l’heure du déjeuner, il fait beau. Je me poste devant l’immeuble de la Forge Royale. Je n’attends pas longtemps : une femme blonde, apprêtée, son petit sac de courses à la main, s’approche. Elle a peut-être soixante-quinze ans. Je lui demande prudemment si elle habite ici. Elle acquiesce, sans méfiance. J’explique que je viens de découvrir que mon grand-oncle résistant a vécu dans cet immeuble dans les années trente, et que j’aimerais y entrer. Je remarque que ce mot-là, résistant, a un effet immédiat. Je le dis presque malgré moi, comme un mot de passe. Je sais ce que je fais, et je n’en suis pas fière, mais il m’aide à ouvrir les portes. Elle veut bien m’aider — elle veut surtout parler. Elle me raconte l’histoire du bâtiment, construit sous Haussmann pour loger les ouvriers qui allaient transformer Paris. Elle dit qu’elle vit ici depuis trop longtemps, qu’elle aimerait partir, mais qu’elle est bloquée, Ils vont démolir Le Réservoir, à côté. Mon mur est mitoyen. Je ne vais pas pouvoir vendre. On ne sait pas combien de temps ça va durer. Je crois que je vais rester coincée ici jusqu’à ma mort.


Elle m’ouvre la porte. Je la suis, un peu gênée. Elle monte dans les étages, tandis que je m’attarde dans la cour étroite qui ne donne pas la mesure de l’immeuble. Décevant. Et j’ai l’impression que je n’ai pas le droit d’être là. J’entends des pas, c’est elle qui redescend, insiste pour me montrer les étages. On franchit une porte codée, un couloir sans fin se déploie, une vingtaine d’appartements par palier. Petites surfaces, vies précaires. Elle m’indique un point de vue, je la remercie et m’aventure dans les couloirs. Je les imagine, célibataires, ouvriers, comme Antoine en 1931. Je photographie le couloir sans fin, les stickers collés sur la vitre représentant des lieux iconiques du Japon, est ce là la vue promise par la femme ? Je vois les fenêtres se refléter dans celles de la cour en face, j’imagine Antoine à la même place. Je salue rapidement les personnes que je croise, je baisse les yeux. J’ai peur qu’on me demande ce que je fais là, je suis une intruse, un fantôme qui s’est trompé d’étage. Je décampe, réalisant que je suis à deux pas de Corbera. Ça se tente.

Au 14, de part et d’autre de la porte d’entrée, deux boutiques. Devant celle de droite, où les ados font la queue pour acheter des vapoteuses, un jeune homme prend le soleil sur une chaise. Je lui demande s’il a le code d’accès à l’immeuble. Il ne peut pas m’aider : il attend que le syndic lui fournisse un badge. J’appelle le numéro affiché sur la vitrine de gauche — une entreprise de rénovation. Le patron est au café, il n’a pas le code d’accès mais le badge. Si je veux bien patienter un peu.
Je n’ai pas besoin d’attendre, une femme d’une soixantaine d’années arrive. Je crains un instant que ce soit celle qui m’avait rabrouée au téléphone, il y a quelques mois. Je déroule timidement mon histoire, mon projet de faire poser une plaque sur la façade. Elle m’écoute, plutôt curieuse. Elle me donne le nom du syndic auprès duquel je pourrais faire ma demande d’autorisation, Rue Crozatier, vous ne pouvez pas le louper. Je m’enhardis, est-ce que ça la dérange si j’entre dans le hall ? Je lis les noms sur les boîtes aux lettres. Je lui raconte que du temps de ma grand-mère, il y avait un ascenseur à grille, qui faisait un bruit épouvantable. Maintenant nous avons un ascenseur moderne. Je peux le voir ? Tout en me donnant accès aux étages elle m’explique qu’ au deuxième vit une famille installée depuis toujours, ils ont peut être connu votre famille ? peut-être, ma famille vivait au premier, 
ah, au premier ce sont des locataires. Elle me salue et prend l’ascenseur.
Je ne reconnais pas la cage d’escalier, comme je n’ai pas reconnu la façade la première fois que je suis revenue au 14. Je monte à pied au premier. J’hésite devant la porte laquée d’un brun caramel qui ne me dit rien non plus.
C’est pourtant bien celle là.
Franchie cent fois dans l’enfance.
Celle là que les soldats de la Gestapo ont martelé à l’aube du 7 mars 1944.
Cette poignée de laiton ronde dans laquelle je peux imaginer la silhouette d’Antoine qui se reflète.
Je pourrais frapper.
Je pourrais mais je n’ose pas.
Je colle l’oreille contre le battant. Tout est calme. Le bois froid contre ma tempe. Je n’entrerai pas. Pas aujourd’hui. Derrière cette porte, il n’y a plus personne. Je touche presque, physiquement, l’absence et la mémoire. Je redescends, tremblante.


Je devrais retourner travailler, mais le syndic est à deux pas. C’est une échoppe vieillotte. Quand j’arrive, une femme blonde ferme la porte à clé depuis l’intérieur. Quelques minutes plus tard, elle reapparait, je souris, elle m’ouvre. Je déroule mon petit fil, C’est un peu particulier… Elle m’écoute attentivement. Cette attention me fait du bien. Elle cherche un papier, sort une grande carte bristol, l’email n’y figure pas, elle le note au stylo. Écrivez-nous, on vous guidera.


Ces adresses retrouvées, ces boîtes aux lettres, ces couloirs où je me suis glissée, sont des lieux où Antoine a vécu. C’est nouveau d’imaginer sa présence, maintenant que je connais son visage, une part de son histoire.
Les espaces continuent à vivre malgré l’absence.
Les portes ont été repeintes, les serrures changées, les ascenseurs remplacés.
Les murs se taisent, mais ils ne savent pas à quel point je suis obstinée.


ce que pourrait me révéler cette image

Ce matin, d’emblée, je savais que je ne publierai pas le journal. La semaine avait été intense, entièrement absorbée par le travail. Mon samedi consacré à finaliser la miniature inspirée par Little Women, sur laquelle je reviendrai peut-être plus tard. J’avais promis à Philippe que nous sortirions. Grand ciel bleu annoncé. Mais pendant le déjeuner, une absence, quelque chose me manque. Je crois qu’il faut quand même que je l’écrive, ce journal. Je n’avais pris aucune photographie cette semaine, sauf la veille celles de ma sœur tournant autour de sa barre de pole dance au Zèbre de Belleville. La regarder exécuter des figures incroyables, comprendre que pour elle, ce n’est pas seulement du sport, c’est un combat, une façon d’aller au-delà d’elle-même, ça m’émeut beaucoup. Mais ce que je veux fixer ici, c’est la rencontre de vendredi après-midi avec l’homme du recensement. En entrant ramasser le courrier dans la loge de la cour de Charonne, je le découvre assis derrière la petite table, un registre posé devant lui, un stylo dans la main. Il s’est présenté, a demandé quel escalier j’occupais. Ah, celui-là, je m’en chargerai la semaine prochaine. J’allais repartir vers l’atelier, puis me suis ravisée. Je suis timide, sauf avec les inconnus. C’est quand même fou ce qu’on apprend avec le recensement, ça m’intéresse parce que j’ai fait des recherches généalogiques. Il est lui-même passionné, il s’anime. Alors je lui raconte. Le mystère des six habitants de la rue Droite à Bastia : six membres ajoutés soudainement à la famille dans un registre de recensement, six personnes dont personne n’a jamais entendu parler, dont je n’ai pas trouvé les actes d’état civil. Il cherche une explication rationnelle, voulant me donner un cours d’histoire sur la Corse, mais rien ne tient. Je pourrais m’arrêter là. Mais j’enchaîne avec Antoine, mon grand-oncle arrêté à Paris en mars 1944 par la Gestapo. Il échappe à tous les registres : il ne vivait pas avec sa sœur en Corse lors du recensement de 36, il n’y en a pas eu en 1941 à cause de la guerre, il ne reviendra pas de déportation. L’agent m’écoute, impassible. Il semble hésiter une seconde, comme s’il pesait l’effet de ce qu’il allait dire. Puis, calmement m’annonce qu’il y a sûrement une photographie d’Antoine prise lors de son arrestation. Tout a été documenté, vous savez. Une phrase dite sur un ton neutre, comme une évidence. Mais elle ouvre un abîme. Je le remercie, je sens l’adrénaline affluer. Une photographie d’Antoine. Son visage à cet instant précis, juste avant qu’il disparaisse. J’essaie d’imaginer son regard devant l’objectif. Il y aurait donc, quelque part, un autre visage d’Antoine ? Je me promets d’appeler les archives dès la semaine prochaine, avec nouée au ventre la crainte de ce que pourrait me révéler cette image.

au 14, un prologue

Je sais bien que je pars trop tard, mais à force d’écouter Cerno, je me dis qu’il y a une première chose à faire, c’est retourner avenue de Corbera.

Je gare mon vélib boulevard Diderot, me dirige vers la rue Crozatier, chaque visage un peu âgé que je croise nourrit l’illusion que je pourrais rencontrer avenue de Corbera, des personnes ayant côtoyé ma grand-mère, ma tante — qui sait, ma mère enfant. Je prends quelques repères. Devant l’imposante architecture de la poste à l’angle Diderot/Crozatier je me demande si c’est là que travaillaient mes grands-parents. J’entre avenue de Corbera, je n’y ai pas de souvenirs, mes souvenirs sont dans l’appartement, l’ascenseur, le hall. La rue est tellement calme qu’on a du mal à y penser la vie. Depuis mon dernier passage — d’après le journal c’était en juillet 2022, le trottoir pair a été généreusement élargi, on y a même planté des arbres entre des blocs de pavés. Au 14, je lève les yeux vers le premier étage, deux des fenêtres sont nues, la troisième se cache derrière des volets accordéons en PVC. L’appartement semble vide, il y a deux ans c’était déjà le cas. En bas de l’immeuble, de part et d’autre de la porte en verre cathédrale, les deux commerces sont fermés. A gauche, où je me souviens avoir découvert une boutique de chapeaux il y a quelques années, un commerce de CBD, store métallique baissé, à droite une agence de solutions en bâtiment semble toujours en activité, il y a une bouteille d’eau en plastique entamée sur un des bureaux, nous sommes samedi, c’est fermé. Au 16, une galerie/ studio de tatouage est ouverte, je m’approche, à l’intérieur une jeune femme blonde me sourit, je lui demande si elle a le code d’entrée du 14, non, elle me demande pour quoi faire. Je livre ma première version de l’histoire, ma famille qui y a vécu il y a longtemps, le hall que je voudrais revoir, l’ascenseur, et pourquoi pas entrer dans l’appartement. Elle est désolée de ne pas pouvoir m’aider, me dit que la boutique de CBD a le rideau baissé depuis au moins un an, je vais attendre un petit peu, elle m’encourage. Une vieille dame semble se diriger vers le 14,  je prends les devants, lui explique que j’aimerais rentrer dans cet immeuble où ont vécu mes grands-parents, elle habite au 12, mais venez avec moi, les immeubles, ce sont les mêmes, je la remercie, mais c’est vraiment l’immeuble de ma famille qui m’intéresse. Je lui demande si elle habite dans le quartier depuis longtemps, oui… elle ne sait pas précisément me dire, une quarantaine d’années ? Peut-être que vous avez connu ma grand-mère, ou ses enfants ? Je prononce leur noms, évidemment ça ne lui dit rien, c’était il y a si longtemps… est ce que moi même je connais les habitants de l’immeuble voisin du mien ? Elle se souvient peut-être de l’épicerie ? de madame Blanchet ? Non, et puis vous savez la rue a beaucoup changé. Elle finit par s’excuser, elle veut rentrer chez elle, elle a des douleurs dans les jambes. Je la remercie encore, je reviens me coller à la porte du 14. Mes mouvements pour extraire l’appareil photo de mon sac se reflètent sur la porte vitrée du hall derrière la porte d’entrée en verre cathédrale, un instant je crois que quelqu’un va sortir de l’immeuble. La rue est désespérément calme. De rares touristes la traversent. Chaque fois que je vois passer une personne un peu âgée, j’ai envie de l’aborder mais je crains de m’éloigner de la porte, de louper celle qui pourrait me donner accès à l’immeuble. Je guette les entrées et sorties des bâtiments qui me font face. Parfois j’ai des illusions sonores, le bruit de l’ascenseur, quelqu’un derrière la porte, ce sont des roulettes de caddies dans la rue Crozatier. Je m’agace d’observer autant d’allers-retours au 5 en face, au 12 à côté, et que la porte du 14 reste close. Je m’amuse de la présence d’une école d’esthétique juste en face, je repense aux images filmées par mon oncle, ma mère et sa sœur se maquillant devant la fenêtre. Un vieillard en veste verte arrive de la rue Crozatier, il s’approche de moi, me jauge, est ce qu’il habite au 14 ? Il me répond mécaniquement que non c’est au 10. Je le laisse s’éloigner, il a peut-être connu des membres de ma famille mais il dégage quelque chose d’inquiétant, je préfère me concentrer sur la possible arrivée d’un habitant du 14. Je traverse la rue pour prendre un peu de recul, je reste un moment tête en l’air à scruter les balcons dont tous les appartements de l’immeuble sont pourvus, sauf celui de ma grand-mère au premier. Aucun signe de vie. Toutes les fenêtres sont fermées. Les volets des cinquième et sixième étage sont clos. Les occupants sont probablement tous déjà partis en vacances. J’envisage enfin  de ne pas pouvoir y entrer aujourd’hui. Je regarde l’heure sur mon téléphone, presque deux heures passées là à attendre, l’improvisation a échoué, mais mon désir d’entrer au 14 s’est renforcé.