afin de mieux connaitre son histoire

Dans le train, alors que l’enfant saturait l’espace de ses petits pleurs, demandait une attention constante, épuisé lui même, il n’y avait pas l’ombre d’une impatience chez la mère, je me demandais d’où elle tenait sa force. Son amour semblait se nourrir d’épuisement.

Nous parcourons les terrasses de la Villa Arson pour profiter de la lumière avant d’aller découvrir l’exposition des diplômé·es 2024 & 2025. Ce n’est peut-être pas la dernière fois que nous venons ici, mais Nina ayant fini ses études, nous savons que nous ne reviendrons pas de sitôt. Philippe photographie et filme toujours avec la même énergie, quand je renonce. Malgré la lumière et la beauté des lieux, je n’y suis pas vraiment. Il continue à capter ce que je laisse filer. Nina dit que sans doute elle n’en a pas assez profité.
Dans le centre d’art quelques pièces retiennent mon attention. La Topographie de Nina prend toute sa place, suspendue entre deux espace, fresque temporelle, immense, fragile et silencieuse. Je la regarde longtemps, j’essaie d’y lire dans ce qui a glissé de ces années passées à construire un avenir dont nous ne savions rien.

Sentier littoral avec Mag, Cécile, Philippe et Nina. tout est beau. Je n’ai pas senti le sol trempé par les vagues glisser sous mes pieds, je n’ai eu le temps de rien, la tempe contre la roche, les genoux aussi et le bruit sec de l’appareil photo heurtant le sol. Je suis restée quelques secondes sans bouger, interdite. Genoux et mâchoire endoloris. Philippe filmant la mer, enveloppé par le bruit des vagues n’a rien entendu. La chute ne m’apprend rien, j’avais pourtant l’impression d’être prudente. Mes amies s’affairent, se rassurent devant ma volonté de reprendre la marche. Pas question de s’arrêter là, redécouvrant les paysages filmés par Nina dans notre journal vidéo à quatre voix.

À la gare, nous étions trop en avance, on savourait la douceur de l’air en silence quand mon téléphone posé sur la table a sonné. Et le bonheur d’entendre la voix joyeuse de Brigitte Celerier, elle était surprise d’avoir pu marcher autant après l’extrême faiblesse des jours précédents, une heure et une belle montée. Et dans sa voix chaleureuse j’entendais toutes les voix chéries de mon enfance.

Marseille où Nina s’installe. Cette installation vient questionner le désir d’y vivre, et c’est une tempête dans ma tête. Marches rituelles devant la mer, puis à travers le Roucas, puis dans le cœur de la ville. Une roche se dresse hors de l’eau, à quelques mètres du bord, une île miniature, un éclat blanc, une pensée d’enfance insaisissable, quelque chose qui se poursuit malgré moi.

J’ignore si c’est la chute ou le monde, mais il y a une fatigue qui domine. J’ai renoncé à avancer sur les projets d’écriture en cours. Visite de l’exposition Veille ardente à La Friche. Rapture d’Alisa Berger retient toute mon attention. Marko, danseur ukrainien, revisite en 3D son appartement devenu inaccessible, transformant cet espace virtuel en lieu de mémoire et de résistance face à la perte. Il se déplace dans cet espace sans sol, avec une douceur qui bouleverse. Je pense à Corbera, à cet autre appartement que je tente moi aussi de reconstituer, non pas en images mais en mots, à partir de fragments, de voix et de silences.

La surprise de recevoir déjà une réponse du syndic de Corbera, un 1er novembre. C’est un jour normalement férié, mais que cette réponse me parvienne le jour des morts m’amuse plutôt. La gestionnaire s’appelle Annie, c’est un bon présage, elle m’avise avoir bien pris connaissance de mon mail, que la prochaine assemblée générale aura lieu le 2 décembre et qu’elle portera ma demande à l’ordre du jour. Elle souhaiterait des détails sur Antoine, afin de mieux connaitre son histoire. J’ai relu la phrase plusieurs fois.
Antoine, son histoire. D’un coup tout s’accélère. J’envoie un message à mes soeurs, mon frère, mes cousines et cousins, il est temps de leur parler de ce projet.

rue vacillante

Paris, photo Pierre Ménard

il y avait l’agitation du soir, la ville familière, le faubourg emprunté chaque jour, son nom familier, l’élan trop vif, il faudrait ralentir, contrôler le mouvement, l’obstacle a surgit, quelle tentation, quel éblouissement, quelle présomption, pas même le temps de crier, d’arrondir le geste, voltigeuse sur roue avant, la chute insensée, le néant — comment se souvenir, ça glisse dans un trou noir, c’est un réflexe reptilien — maintenant imaginer le mouvement du corps emporté dans la roue, on lui a raconté, un soleil, reste dans la bouche la saveur de l’asphalte humide mêlée au goût du fer, dans le genou une flambée, devant soi le mur de reflets, le grain dansant des feux de circulation, autour une force, ça l’a soulevée du sol, une chaleur, comme deux bras qui ont enveloppé les siens, son corps dédoublé, habité d’une présence familière, l’adrénaline, les mouvements du cœur, la pulsation des pupilles dans la nuit, debout, frappée d’immobilité, de stupeur, le fer chaud coule dans la bouche défaite, le sac répandu au sol en éclats de vie, le bruit assourdi des voitures, elle a pensé je suis vivante je me suis envolée je suis tombée je suis debout, respire, il y a quelque chose de cassé dans sa bouche, des voix s’assurent sa présence, on la prévient, la douleur va monter, devant il y a le mur ralenti de la nuit mouvante, maintenant le frottement du bleu, la chaleur fourmille jusqu’au bout des doigts, debout, hébétée, palpitante, reprendre pied dans la rue vacillante, marcher

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’hiver, prendre