un monde se reconstruit

Nord, sud, est, ouest ? Mer, montagne, campagne ? On ira à La Butte-aux-Cailles, à la fois montagne et campagne sous un ciel bleu intense.

Le vieillard était déjà là. Le temps long de son café, il s’endort par intermittence au-dessus du journal dont il griffone les pages. Il prend la monnaie qu’il serre dans un petit sac en plastique. Il tente de se lever. Ses mains s’agrippent au dossier de sa chaise, ses jambes se dérobent. Je suis seule à l’observer et m’inquiéter pour lui, je crains qu’il s’effondre. Il attend que la force remonte dans son corps. Puis il prend le temps de débarrasser sa table, il s’immobilise, puis s’élance vers le bar. Philippe me fait remarquer qu’à le regarder maintenant marcher au dehors, il semble revigoré.

Je photographie les lapins en papier jaune collés sur un mur tagué en pensant à Claude Chambard. Comme je pense à François Bon quand je vois des engins de chantiers. Comme une réprésentation de Marilyn me fait irrémédiablement penser à Anne Savelli. Comme je pense à Anne-Marie Garat en traversant le Jardin des Plantes. Toi ce sont les reflets, les panneaux de signalisation, la ville, toi tu es toujours là.

Les entendre est désespérant, leurs appetits immondes, leurs phrases relayées par les journalistes atones, des phrases qui nous sidèrent, on se demande d’où elles tombent.

Chaque matin je surveille les mouvements du ciel, il finit par s’ouvrir, et me rappeler d’autres matins.

J’étale les cyanotypes de cet été sur le sol, j’essaie de composer un ensemble, il y a les mots de Marine, les lieux se brouillent les uns contre les autres. J’ai l’intuition qu’en les rapprochant un monde se reconstruit et ça me donne beaucoup d’espoir.

J’entends une voix, d’abord je ne sais pas d’où elle vient, une petite voix qui semble monter du sol, puis c’est mon prénom que j’entends, Caroline, Caroline, c’est Milène qui tente de me prévenir, j’ai déclenché un appel vidéo accidentellement avec mon teléphone, sa voix qui venait de loin, minuscule et grave, c’était une voix de fée.

ce que pourrait me révéler cette image

Ce matin, d’emblée, je savais que je ne publierai pas le journal. La semaine avait été intense, entièrement absorbée par le travail. Mon samedi consacré à finaliser la miniature inspirée par Little Women, sur laquelle je reviendrai peut-être plus tard. J’avais promis à Philippe que nous sortirions. Grand ciel bleu annoncé. Mais pendant le déjeuner, une absence, quelque chose me manque. Je crois qu’il faut quand même que je l’écrive, ce journal. Je n’avais pris aucune photographie cette semaine, sauf la veille celles de ma sœur tournant autour de sa barre de pole dance au Zèbre de Belleville. La regarder exécuter des figures incroyables, comprendre que pour elle, ce n’est pas seulement du sport, c’est un combat, une façon d’aller au-delà d’elle-même, ça m’émeut beaucoup. Mais ce que je veux fixer ici, c’est la rencontre de vendredi après-midi avec l’homme du recensement. En entrant ramasser le courrier dans la loge de la cour de Charonne, je le découvre assis derrière la petite table, un registre posé devant lui, un stylo dans la main. Il s’est présenté, a demandé quel escalier j’occupais. Ah, celui-là, je m’en chargerai la semaine prochaine. J’allais repartir vers l’atelier, puis me suis ravisée. Je suis timide, sauf avec les inconnus. C’est quand même fou ce qu’on apprend avec le recensement, ça m’intéresse parce que j’ai fait des recherches généalogiques. Il est lui-même passionné, il s’anime. Alors je lui raconte. Le mystère des six habitants de la rue Droite à Bastia : six membres ajoutés soudainement à la famille dans un registre de recensement, six personnes dont personne n’a jamais entendu parler, dont je n’ai pas trouvé les actes d’état civil. Il cherche une explication rationnelle, voulant me donner un cours d’histoire sur la Corse, mais rien ne tient. Je pourrais m’arrêter là. Mais j’enchaîne avec Antoine, mon grand-oncle arrêté à Paris en mars 1944 par la Gestapo. Il échappe à tous les registres : il ne vivait pas avec sa sœur en Corse lors du recensement de 36, il n’y en a pas eu en 1941 à cause de la guerre, il ne reviendra pas de déportation. L’agent m’écoute, impassible. Il semble hésiter une seconde, comme s’il pesait l’effet de ce qu’il allait dire. Puis, calmement m’annonce qu’il y a sûrement une photographie d’Antoine prise lors de son arrestation. Tout a été documenté, vous savez. Une phrase dite sur un ton neutre, comme une évidence. Mais elle ouvre un abîme. Je le remercie, je sens l’adrénaline affluer. Une photographie d’Antoine. Son visage à cet instant précis, juste avant qu’il disparaisse. J’essaie d’imaginer son regard devant l’objectif. Il y aurait donc, quelque part, un autre visage d’Antoine ? Je me promets d’appeler les archives dès la semaine prochaine, avec nouée au ventre la crainte de ce que pourrait me révéler cette image.

ton regard, cette absence

Déjeuner de fête au Train bleu. Nous sommes placés au pied d’une fresque représentant le Vieux port de Marseille. Luxe un peu bruyant. Dans ces moments où je me sens déplacée, il y a la présence de ma grand-mère, de mes tantes, je les rassure, je n’oublie pas d’où je viens, dans le décor gigantesque la gêne se dilue.

Une sollicitude sincère qui trouble. On cherche des mots, on rassure l’interlocuteur, on invoque un manque de sommeil, une rêverie. C’était sans doute ça d’ailleurs. Mais son malaise, comme s’il mesurait être entré dans une zone trop intime l’oblige à parler encore, c’est ton regard, cette absence. C’était comme s’il me tendait un miroir et que je ne pouvais pas échapper à mon reflet.

La semaine délirante. Des tempêtes, des feux, des puissants, des gestes inouis, des injures. La miniature absorbe heureusement les angoisses, mais sans doute trop d’énergie. J’approche de la fin, même s’il y a mille détails à finir. Heureusement la deadline ne pourra pas être repoussée, il est temps de revenir aux choses sérieuses. Écrire ?

Nous nous retrouvons chez Catherine avec plusieurs amis du Tiers Livre, échanges un peu vifs, impatients, nos désirs d’écriture, nos inquiétudes, nos manquements. Xavier me suggère que quand même l’Algérie, on devrait y penser, ce voyage on devrait le faire. Je m’abrite derrière les tensions entre les deux pays, un peu de peur. C’est au-delà de la peur, je ne sais même plus si j’ai envie de faire ce voyage. Il faudrait qu’on m’y invite vraiment.

C’est la proposition la plus enthousiasmante que l’on m’ait faite depuis des mois. Je ne sais pas si ça aboutira. J’ai sorti les cyanotypes du carton à dessin où ils dormaient depuis octobre. Curieusement nous ne retrouvons pas l’image qu’elle a choisi pour la couverture de son livre. J’aime sa manière prudente d’avancer des idées, j’aime le dialogue à venir. Quand je prends une photographie je ne cherche pas à fabriquer une « belle » image. Je sais qu’il y a toujours un prolongement, une révélation, surtout au moment de la publication. La photographie ne m’aide pas à comprendre le monde, mais elle m’y relie.

Échanges avec Anh Mat. Comme mes doigts sont douloureux j’utilise la messagerie vocale, il me répond et sa voix familère, découverte à travers son journal, me donne le sentiment d’une grande proximité, sentiment que j’ai très rarement au téléphone que je n’aime pas trop utiliser. Peut-être que c’est le décalage de l’enregistrement du message, l’attention portée aux mots que nous prononçons.

Sous les pavés la plage, journal du combat. Place Colonel Fabien, 25 janvier 2025

Que veux-tu dire un faible ?

Et soudain regarder son visage non pas comme celui de ma mère, la trouver plus émouvante encore.

Je vois circuler les images des feux, les interrogations — quitter les réseaux (pour en rejoindre d’autres), et les prophéties de Maguerite Duras prononcées il y a quarante ans — presque une vie — qui nous rappellent que l’homme a créé son propre enfer. Trouver la bonne distance.

Sa voix enfantine qui demande Que veux-tu dire un faible ? Moi aussi j’ai un faible pour Annie, parce qu’elle est un peu douce et craintive, elle fait attention , elle est froussarde, mais elle participe toujours à la fin des enquêtes, et elle résoud presque toutes les énigmes. Merci chère petite Isabelle, merci Ahn Mat.

Le très beau Corps et âmes, un homme et une femme qui se rencontrent chaque nuit dans leurs rêves sous une forme animale, le moment où ils se demandent s’ils pourraient dormir ensemble — seulement dormir — je me suis rappelée l’intensité de nos premières nuits, la première fois que nous avons dormi ensemble.

On regardait l’édition du soir d’Arte, on a entendu ces mots à voix haute, On vient de l’apprendre, David Lynch est mort. On était triste en même temps, mais je ne sais pas si nous l’étions de la même façon. J’ai pensé à l’époque où nous avons regardé Twin Peaks en famillle. Lors de sa première diffusion en France, nous avions la vingtaine, nous n’avions pas la télé. Tout le monde en parlait, je me demandais qui était cette Laura Palmer, je me sentais un peu exclue comme dans l’enfance — je n’avais pas le droit de regarder la télévision et j’enviais la complicité de mes camarades qui commentaient avec enthousiasme le film ou le dessin animé vu la veille. Je ne peux séparer la découverte de Twin Peaks de la géographie de nos quatre corps dans le salon, de notre manière de faire corps, de notre amour pour la série, pour ses personnages, de la manière dont nous partagions autour. J’ai pensé aux filles, me suis dit qu’elles étaient tristes également mais je n’ai pas osé leur envoyer de message, peut-être qu’elles ne savaient pas encore, peut-être que David Lynch n’était pas encore mort pour elles. Le lendemain matin j’ai decouvert le message de Nina envoyé tard dans la nuit, David Lynch est mort, et le commentaire d’Alice au petit matin — elle allait réveiller les enfants au foyer, Mais oui je suis trop triste. J’étais triste de notre chagrin épars.
La photographie au bas du billet a été prise à la Friche durant l’été 2023, elle dormait dans mon téléphone, attendait son moment. Nous étions tous les quatre plongés dans cette installation monumentale dont le propos m’échappe aujourd’hui, il y avait une odeur un peu écoeurante dans la pièce, j’avais photographié le couple davant la fenêtre, et je me souviens avoir pensé à David Lynvh.

Elle lit un livre dans le metro, J’ai décidé de ne pas être mère, elle me dit qu’elle sent les regards pointés vers elle, le jugement, la complainte. L’injonction qui surgit en contrepoids, faire quelque chose d’important de sa vie. Je repense à la petite Annie du Club des cinq, si j’avais un faible pour elle c’est peut-être qu’elle me rassurait d’obéir à l’injonction reçue enfant, être mignonne, à la fois sage et jolie.

On sait jamais vraiment où est un rêve

Après Noël, on abandonne des sapins et des cuisinières pour enfants sur les trottoirs. Nina s’en va, elle appréhende toujours le départ, c’est plus facile dans l’autre sens. L’année commence.

Avec Valérie nous sommes nées à un jour (et quelques années) d’écart. À chaque rentrée, nous échangeons rituellement nos paquets d’anniversaire, cette année des gravures. Celle de Valérie résonne avec la peinture offerte par Nina. Elle m’explique que le papillon est un symbole de renouveau. Je lui offre la petite fille dans la forêt — il faudrait que je lui donne un nom. Une sorte d’autoportrait de moi enfant, je la remercie de m’avoir donné envie de faire ressurgir cette image, ou plutôt cette manière que j’avais de dessiner des personnages.

Après qu’Alice m’ait annoncé ce qu’elle estime la première bonne nouvelle de l’année, s’effarer de la complaisance médiatique à l’égard de JML. À faire l’autruche je ne savais pas non plus que la Californie brûlait encore. Je n’ai jamais rêvé d’Amérique mais je me souviens de la fierté d’y avoir un oncle quand j’étais enfant. Je me souviens qu’il nous disait La Californie ça ressemble à la Corse. Je me souviens de mon premier voyage en Amérique, c’était San Francisco, un feu d’artifice contemplé depuis les hauteurs de Castro le soir de notre arrivée, les explorations Vertigo, le jasmin, les colibris devant nos fenêtres, les falaises, les bains Sutro, la maison sur la plage de Stinson beach — comme dans les films.

En passant devant la vitrine d’une boutique de perruques me revient la fascination qu’elles exerçaient sur moi enfant, peut-être parce que ma mère me faisait couper les cheveux très courts et qu’on me prenait souvent pour un garçon.

Je reçois le livre commandé auprès du fils d’un ancien résistant consacré au réseau Plutus. Ma fébrilité est vite rattrapée par la déception, il y a bien quelques témoignages, le patronyme de mon grand oncle est imprimé noir sur blanc, associé à la date de son arrestation, mais rien de son action n’apparaît dans l’ouvrage construit à partir de témoignages de survivants. Sa vie n’existe pas. Heureusement les documents trouvés au SHD sont bien plus tangibles que ce livre.

Nous ne nous parlons pas vraiment, j’ai l’impression que nos paroles sont des pancartes tendues à bout de bras, nous ne nous écoutons pas.

J’avance sur la miniature, je me donne des objectifs réalistes. Retrouver la joie de construire, de jouer, d’imaginer les vies dedans.

Hier soir, au lieu de me pencher sur le journal, j’ai regardé la nouvelle série Youtube d’Ahn Mat, Les jours échoués. Il filme sa fille au quotidien, il noue avec elle un dialogue immense. La voix et le rire d’Isabelle sont merveilleux. La voix d’Isabelle qui nous dit On sait jamais vraiment où est un rêve.

effet de réel

Je dois récupérer le film oublié chez Family Movie avant leur fermeture. J’improvise un itinéraire et découvre l’existence de la rue Maillard, alors que je viens chercher des images de mon père, dont c’est le patronyme. Dans l’armoire d’où la femme de l’accueil extrait la petite boîte métallique, j’aperçois d’autres archives. Je lui demande s’il y a beaucoup d’abandons. Elle me le confirme, Pas mal, oui.

Nous fêtons mon anniversaire tous les quatre. Je suis terriblement gâtée. Les cadeaux faits main par les filles m’impressionnent et me bouleversent. Ma collection — deux, c’est le début d’une collection — de livres Fléchette s’étoffe avec les textes poétiques de Laura Vasquez et Christophe Manon.

Rêve de coupures sur les mains, plaies lavées sous l’eau du robinet, je fais semblant de ne pas avoir mal pour ne pas inquiéter Nina, elle est debout contre le chambranle, son visage blanchit, j’ai peur qu’elle s’évanouisse.

Exposition sur l’intime décevante. La foule présente installe un paradoxe, comment saisir l’intime, pressée de toute part, supportant les commentaires bruyants du public ? En sortant du musée nous décidons de marcher un peu, mais la rue de Rivoli est trop bruyante, les pavés vibrants sous les pneus des voitures énervées. Nous traversons le Louvre pour essayer de rejoindre la Seine, c’est le moment que choisissent deux bus pour emprunter le même passage que nous, tout me paraît brutal, menaçant, peut-être parce que je sais la sensibilité de celle qui m’accompagne.

Nous venons ici en dehors des offices et concerts. À chaque fois, l’église est fermée, mais collant mon objectif devant l’interstice entre les deux portes j’ai l’illusion d’y entrer. Tout devient mystérieux dans le halo formé par les deux battants de part et d’autre de l’objectif. Nous faisons le tour de l’église, le lieu est désert, il parait presque abandonné, m’évoque un terrain de jeux d’enfance où je me serais rêvée puissante. Un matou gras finit par s’approcher de nous comme s’il avait quelque chose à me dire.

Il me dit que, parfois, je fais des têtes, on dirait que le petit chat est mort. La ville s’exalte sous une lumière nouvelle, miroitée dans les flaques formées la veille. Dans le soleil, une feuille parfaitement collée sur le dossier du banc m’apparaît comme un indice à déchiffrer.

Comme un reflet dans une lame de couteau. J’avance sur la miniature, surprends la lumière qui passe à travers la fenêtre du grenier, effet de réel saisissant.

L’air y est immobile

Les ombres et les lumières d’Apichatpong Weerasethakul nous traversent. Des rêves qui nous hantent. Nous courrons sous la pluie, nous reprenons notre souffle sous les abribus.

Sous le sapin artificiel les paquets s’accumulent. Nous attendons Alice en jouant, nous buvons une bière. Des livres, des oeuvres, des messages, de l’attention. Nous visionnons les derniers mois de notre journal filmé, on laisse échapper des Oh ! de surprise, d’admiration, de joie.

L’installation Boltanski au Transfo, L’appartement de la rue Vaugirard. Tandis que la caméra parcourt un appartement vide, une voix off le décrit comme s’il était encore habité et meublé, offrant une vision détaillée et imaginaire de son agencement et de son mobilier. Il m’arrive d’imaginer que je pousse la porte de l’appartement de Corbera. L’appartement est vide. L’air y est immobile, les murs blancs. Les fenêtres sont trop petites qui laissent à peine entrer le jour. Le sol, couvert d’un lino neutre, renvoie une lumière froide. Tout n’est que surface. Comme si le lieu avait été vidé jusqu’à l’oubli. Alors, je projette. L’image floue d’un papier peint à fleurs. Un buffet, une table, des chaises. Des corps qui s’efforcent de ne pas se toucher, les vêtements autour des corps, une robe chasuble, une blouse, un peignoir beige. Des gestes suspendus, la brosse qui glisse dans les cheveux de ma tante, une cuiller qui tourne dans un verre de café. Ce qui reste, c’est ça : des projections, des ombres floues sur des murs indifférents.

on dénouait des choses

Une échappée de rien du tout, faire un détour par le jardin des Récollets avant d’aller chez Schmid, l’inédit de cette course, le soleil, c’était comme mordre la lumière. Mon cousin me confirme que les photos publiées la semaine dernière ont bien été prises à Corbera, ça me réjouit.

Elle est arrivée très tôt, elle a été surprise qu’il fasse encore nuit. On a bu un thé, on a parlé comme nous ne l’avions pas fait depuis longtemps, on dénouait des choses. Je suis partie à la gravure presque à regret, mais c’était le dernier cours de l’année, immanquable.

le piano miniature fabriqué par Nina

Après avoir participé l’an dernier à un challenge Instagram (dans le cadre de mon activité professionnelle). les organisatrices me demandent si je veux bien faire partie du jury cette année, cela implique de produire une nouvelle miniature, sur le thème film culte. J’ai dis oui sans hésiter. J’ai d’abord pensé à Jeanne Dielman, ce serait faire un trop grand écart avec l’image de ma petite entreprise. J’ai une autre idée, plus consensuelle, mais il y est question de féminisme et d’écriture.

Ma stratégie (l’autruche) fonctionnait assez bien. Mais ils sont tellement abjects que leurs paroles finissent toujours par me revenir, honte, dégoût.

Le film raté de Noémie Lvovsky, mais retrouvé dans les gestes, pas que, de Rebecca Marder quelque chose de Milène. Je lui écris, elle me répond qu’elle était au conservatoire du 13ème avec elle, dans le cours des petits quand elle était chez les grands, je ne les relie donc pas tout à fait par hasard.

Le soleil bas, la lumière indécise et le fantôme de la place de la République. Solstice enfin.

On s’entête à en dire la joie

Dans mon rêve j’avais perdu mon appareil photo. Comme ça m’arrive souvent de le croire dans ces moments de grande fatigue, où je trimballe mille choses de la maison à l’atelier et vice versa. De fait, l’appareil a passé la semaine rue de Charonne et je n’ai pris aucune photo. Et si hier j’ai imaginé un instant sortir pour photographier quelques lumières, j’ai renoncé, il n’y aurait pas de journal cette semaine. Mais ce matin revenait l’obsession Corbera, mon Empire romain. J’ai pensé qu’il fallait arrêter de le considérer comme un édifice, et que le sujet pouvait aussi s’inviter dans le journal. Ce matin la figure de Pauline s’impose au réveil, sans doute parce que je viens de retrouver ces deux photographies minuscules, prises lors d’un Noël des années soixante-dix. J’ignore si j’ y étais présente, mais cette image de ma grand-mère est bien celle que je garde d’elle, elle en maintient le souvenir. Cette image d’un Noël à Corbera — je me demande même si c’est Corbera, seule la découpe des fenêtres me le rappelle, la lumière dénaturée des photographies, le mobilier me font douter — vient me révéler l’écart entre un récit familial nourri de nostalgie qui a transformé Corbera en maison du bonheur alors que c’est un lieu chargé de peurs, de morts, de secrets. On s’entête à en dire la joie. Quand Pauline chaque nuit crie assassins. Quels cauchemars faisait-elle ? Des hommes en uniforme ? Des baïonnettes qui s’enfoncent dans les matelas? Le visage de son frère avant que la porte se referme et qu’il disparaisse à jamais ? Ce qu’elle se représentait de Neuengamme ? Ces cris, les poussait-elle depuis mars 44 ? Le petit sapin et ses guirlandes de pacotille ne trompent personne.

Qu’est-ce qui meurt, quand on meurt ?

Elle me raconte le ménage qu’elle entreprend, le tri, les choses insolites qu’elle trouve dans les tiroirs, celà vient réveiller l’effroi de l’été 2001, je me retrouve toujours au même endroit, devant les tiroirs vides de ma mère.

Le clinquant de trois immenses sapins rassemblés au pied des immeubles de la Grange aux Belles. Quelle intention louable dérobée dans les noeuds de papiers dorés ? La table de ping pong écrasée par la masse des arbres devient insolite, je vois dans cette mascarade plutôt une occupation de l’espace. La proximité avec l’ancien appartement de ma tante Annie convoque le souvenir des préparatifs de Noël, des boas métallisés dont ma mère ornait les meubles, bizarrement je ne me souviens pas de nos sapins de Noël.

Ce jour-là je lis un post de Jacques Serena qui depuis la disparition de sa compagne poursuit la publication des Elle disait sur Facebook. Ce jour-là il me touche particulièrement, je pense à Roubaud, à Quelque chose noir, mais je n’ose pas lui dire. Ce jour-là j’apprends la mort de Roubaud, j’ouvre au hasard le livre qui m’accompagne depuis si longtemps, je lis Qu’est-ce qui meurt, quand on meurt ?

Arianne Ascaride dans Et la fête continue ! — « C’est étrange de ne pas savoir dire non, de se sentir coupable de refuser. C est peut être lié à la pauvreté , on se dit qu’un refus quel qu’il soit pourrait nous rendre encore plus fragile ou encore plus pauvre ».

Avant de partir travailler, il m’a dit si tu veux faire des choses c’est ce matin, cet après-midi ce sera tempétueux, mais tempétueux sonnait comme joyeux. J’ai envoyé un message à Gracia pour l’encourager à sortir comme moi. La fille qui remonte le canal sous tempête, j’ai choisi ce jour pour pas prendre d’écharpe. Je suis rentrée à la maison dès les premières gouttes d’eau, je suis définitivement pessimiste puisque le soleil s’est maintenu. Si les heures n’étaient pas comptées je serais ressortie pour reprendre en photo les arbres et leur ombres projetées dont le cadrage me déçoit.

Je suis plus disciplinée avec le sommeil, je dors mieux, je fais des rêves mais j’oublie de m’en souvenir. Ce matin nous glissions à travers les champs d’herbe de la pampa de Sengokuhara, comme véhiculés par une voiture invisible. Au réveil persistait la sensation de douceur à la fois des herbes qui nous frolaient et d’une lumière dorée.