une balade au Luxembourg

C’est dimanche, visite de l’exposition de Mathilde Hess à l’atelier Lardeur sur la suggestion d’Hélène Gaudy, le lieu fascine, la lumière, les traces accumulées, la beauté des cerfs volants se frottant au mur, les reflets.

Pour rentrer à la maison nous traversons la foule du jardin du Luxembourg, des touristes, des joueurs d’échecs, leurs spectateurs, des couples amoureux, des enfants autour du bassin qui poussent des bateaux à voiles avec leurs bâtons. Je n’ai quasiment pas de souvenirs de ce jardin, je l’ai sans aucun doute déjà traversé, mais je n’y ai jamais passé de temps, je n’y ai jamais joué au tennis, ni lu de livre sur une des fameuses chaises vertes dans l’espoir d’une rencontre. Je me trompais. Alors que nous quittons le parc me revient le souvenir d’une soirée passée chez la famille H à Paris, j’avais peut-être huit ans ou neuf ans, et il me semble que les H vivaient rue de Rennes. Le père était médecin, dont ma mère avait été la patiente, avant de se lier d’amitié avec lui elle se rapprochait ainsi de tous, ses médecins, ses banquiers, ses voisines. La mère était avocate. Lui était juif, elle était corse, pour ma mère c’était important, comme si leurs origines en faisaient des êtres supérieurs. À mes yeux d’enfants cette famille était exagérément riche, qui vivait dans cet appartement haussmannien avec parquets en point de Hongrie, des doubles portes vitrées à petit carreaux, des corridors, un piano, des tapis d’orient, une chambre de bonne, mais ça n’empêchait pas cette relation d’amitié qu’entretenait ma mère. Les H avaient trois enfants, dont la cadette, A, avait à peu près mon âge. Elle me fascinait, belle lumineuse, douce. L’évidence que nous pouvions être amies. Ses boucles brunes autour de son visage fin, l’ascendance juive, j’établissais immédiatement une ressemblance entre A et Anne Franck. J’étais trop jeune pour avoir lu Le Journal mais comme tout le monde j’aimais Anne Franck, comment ne pas aimer l’adolescente au destin tragique, son regard, son sourire sur le portait sépia de la couverture du livre que ma sœur étudiait au collège. Cette ressemblance à vrai dire je crois que l’ai imaginée renforçait ma fascination. À la fin de la soirée je ne voulais pas quitter A et je fus miraculeusement autorisée à passer la nuit chez les H, ma mère me récupèrerait le lendemain, les deux petites s’entendent bien. J’ai peu dormi, comme on dort mal dans une chambre inconnue, comme on guette la nuit les bruits nouveaux, comme on sait qu’on est pas tout à fait à sa place. Le lendemain matin on nous proposa une balade au Luxembourg, et voyant comme j’étais attirée par les petits poneys on nous permit de faire une promenade dans les allées sablonneuses du jardin. Je n’ai aucune autre image qui me revient de ces heures passées en compagnie de A, je ne crois pas l’avoir revue, nous n’habitions pas Paris, avions déménagé très souvent, les liens entre ma mère et les H avaient fini par se rompre. Mais le souvenir de ma fascination est intacte.

je traverse une fiction

À l’abri des regards, sur une petite colline, l’église Saint-Serge de Radonège. Brique protestante, dentelles de bois polychromes ajoutés par les Russes orthodoxes, des arbres un peu brûlés par l’été. L’église est fermée, Philippe m’indique l’interstice entre les portes, on peut apercevoir l’intérieur. La chaleur trouvée dans la rencontre et les quelques mots échangés avec la vieille dame, son guide de Paris insolite à la main, et l’amie qui reste en retrait, ne parle pas notre langue.

Faisant des recherches sur la côte corse de l’enfance, je découvre sur Google Maps l’existence de la forêt d’Eddy. Une forêt là, sur la plage de la Marana où je n’ai jamais connu qu’une pinède. Ce sont en réalité quelques troncs flottés qu’Eddy a plantés dans le sable, le dérisoire de ces bois morts face à la mer m’émeut, j’inventorie les lieux où on pourrait planter de telles forêts.

Retour aux Arquebusiers, je m’en veux de n’avoir pas pris le temps de préparer le travail, préférant laisser les fantasmes se disputer le peu d’espace encore disponible dans mon esprit. Mais les retrouvailles sont joyeuses, j’ai une minuscule eau forte à imprimer et les gestes viennent plus naturellement, ça fait pas mal de raisons de se réjouir.

Depuis la rencontre avec Camille et Ziggy, je reçois des annonces publicitaires de croquettes pour chien dans ma messagerie, c’est à la fois drôle et inquiétant. Je bois une eau tiède vaguement parfumée à la menthe, je n’ose pas interrompre mon amie pour faire une remarque au serveur, je m’accroche à la douceur de l’air, avec cette impression de serrer des freins et les dents.

Déposer Comanche dans la boîte aux lettres d’une inconnue me donne à explorer un bout du cinquième arrondissement, je ne connais décidément pas grand chose de ma ville. Joie de la descente en Vélib de la rue Gay Lussac, le boulevard Saint-Michel est recouvert de bitume neuf, la ville se prépare pour 2024, il nous faudra un plan B.

Je dors peu, chaque réveil est une bataille de questions sur le chantier qui s’est ouvert en parallèle de l’écriture de ComancheAutour, l’impression de tourner en rond. J’en parle à Philippe, il me suggère de changer le titre, nous rions.

Avec Alice nous allons écouter les lectures des poétesses de la revue Radical(e), je suis très touchée par la voix de Virginie Poitrasson. Alice suit des copines de fac croisées dans la rue, je m’accorde de marcher seule dans la nuit. Devant la gare de l’Est une petite foule d’ouvriers, les bandes phosphorescentes des gilets oranges désarticulent l’architecture des corps, leurs voix mêlées comme une rumeur, leurs véhicules et les parois métalliques de protection qui réduisent le trottoir, je traverse une fiction.

Tenir, retenir

Tenir, (détail) – Françoise Pétrovitch

Fin aout j’ai vu l’exposition de Françoise Pétrovitch, Aimer. Rompre, au musée de la Vie romantique. Le titre vient d’une œuvre ancienne de l’artiste, deux monotypes imprimés sur un cahier de conjugaison. Il y a dans mon iconothèque une reproduction d’un de ces monotypes sur le carton d’invitation d’une exposition que je me souviens pas avoir vue, une image palimpseste, une paire de jambes nues, un cœur imprimé sur la conjugaison du verbe rompre, c’est mon premier lien avec l’œuvre de Françoise Pétrovitch. Avec Aimer.Rompre, elle explore les prolongements du romantisme dans l’art contemporain, met en scène des adolescent·es, questionne le lien qui unit deux êtres, ou le vide entre eux. On y retrouve un motif cher à l’artiste, un corps parait soutenir, retenir, un autre corps, les bras de l’un.e passent sous les aisselles de l’autre et se ferment devant sa poitrine. Il y a dans ce geste une retenue — presque une mélancolie — qui me bouleverse. Un vacillement, un instant suspendu. Il y a aussi une émotion plus abstraite, lointaine, qui se loge dans l’enfance.

Le lendemain l’image me revient, d’un dessin animé que j’ai regardé avec passion petite fille, Candy. La scène se déroule au cours d’un épisode déchirant où Candy sacrifie son amour pour Terry, engagé auprès de celle qui lui a sauvé la vie, et décide de le quitter. Candy annonce son départ à Terry, il veut l’accompagner à la gare, Candy refuse, Terry insiste, elle s’échappe, elle le supplie de comprendre, elle court dans les escalier, quand on voudrait qu’elle reste, on entend le martèlement de ses bottines minuscules frappant les marches qui se déroulent dans un mouvement infini par la magie de l’animation. Terry la rattrape, ses deux mains viennent se nouer sous la poitrine de la jeune fille, dans ce même geste peint par Françoise Pétrovitch. Tenir, retenir. Les deux héros s’avouent leur amour dans cette étreinte. Je ne peux pas te laisser partir, on cite presque Lamartine, … oh je voudrais que le temps suspende son vol. Le visage de Terry dans la chevelure de Candy, le décor qui s’efface dans un nuage coloré. Le couple se sépare, ils pleurent, et nous pleurons avec eux. J’ai fini par oublier cette scène, le sentiment d’injustice et le chagrin absolu qu’elle avait provoqués. Devant le tableau de Françoise Pétrovitch j’admire la beauté du geste —presque chorégraphique, tenir, retenir, et la capacité de l’artiste de nous donner à voir ce suspens, ce vertige. Quels mots se sont échangés ces deux là avant que les mains de l’un.e viennent se nouer sur le ventre de l’autre ? Tenir, retenir. Une blessure qui se réveille, mais aussi mon amour pour Candy l’orpheline. Derrière la mièvrerie apparente du manga, les boucles blondes, les voix trop douces, les couleurs acidulées — que l’on peut retrouver dans les peintures de Françoise Pétrovitch, derrière les ressorts dramatiques éculés dont se moqueraient la plupart, il y a Candy la fière, la généreuse, qui suit sa voie avec courage. Candy qui me console, me rassure. Candy, cette figure héroïque de l’enfance.

Candy, épisode 99
musée de la Vie romantique, Paris, août 2023

un goût d’aventure

L’enfant et son visage abimé de larmes, la litanie des parents qui lui rappellent toutes les belles choses qu’il vient de vivre, tu as fait du vélo, tu as joué au ballon, tu as vu les canards, tu as mangé une glace, rien ne le console. On s’étonne du peu de monde dans le parc, je photographie des jeunes femmes et leurs chiens. Les mots de Jane Sautière me donnent une joie immense.

Lecture Verticales au Point Éphémère avec Margot et Jane. Impressionnée par les Écrits fantômes de Vincent Platini. Je rentre avant la fête, marchant les quelques cinq cent mètres qui me séparent de la maison, les mots de Xavier Person m’entêtent, « … à propos de l’hirondelle domestique, « Où logeait-elle avant qu’il y eût nos maisons ? », je la comprenais à l’envers : où logerons-nous après qu’il n’y aura plus d’hirondelles ? », L’alligator albinos.

Je retrouve Anne Savelli, nous nous allégeons de questionnements sur écrire, vivre, nous évoquons le cheminement de Comanche, et l’importance de l’accompagnement. Elle part bientôt en résidence à Clermont-Ferrand et me traverse l’esprit d’aller l’y rejoindre, si l’enquête est finie, le livre publié, j’ai toujours une attirance pour ces lieux où mon père a vécu.

Ziggy, à Paris le 14 septembre 2023

En remontant la rue de la Roquette, sa silhouette frêle et le chien sable, immense et joyeux bondissant autour, c’est Camille. La ville, la lumière de Marseille, les migrations, écrire un journal, écrire de la poésie, écrire sur les chiens, et les mots que nous empruntons. On échange nos livres comme on échangerait des images, j’aime cette fonction du livre. Sur la terrasse de l’Haÿ retrouver la même douceur qu’à Erbalunga.

photographie de Caroline Dufour, Montréal

Je reçois par mail la photo d’une ruelle de Montréal par Caroline D, nous nous sommes rencontrées via nos blogs, je suis très sensible à ses photographies. Je n’imaginais pas qu’il y avait là-bas de telles ruelles, Philippe m’explique qu’elles permettent la circulation à l’arrière des maisons, souvent juste des chemins de terre à l’intérieur des blocs, où la neige peut rester longtemps après l’hiver, un des charmes de Montréal. Je reçois cette photographie comme un cadeau, une invitation à découvrir la ville.

Passer dans les corps des arbres, déloger les enfants de leurs montures électriques, se perdre dans l’ouest de la ville, et si Maine me dit encore où je suis, si je connais les noms de la Place de Catalogne, de la rue de Cambronne, de l’hôpital Pompidou, ils ne me disent rien de la proximité ou non du pont Mirabeau, il fait doux, je suis en avance, ma monture est docile, retrouver la Seine et un goût d’aventure.

disparaître un peu

Les échanges avec Philippe Liotard, notre rapport aux signes, aux dates, le trouble que ça génère, une deuxième visite au musée de la vie Romantique pour revoir les peintures de Françoise Pétrovitch, les retrouvailles avec Agnès et Delphine, l’intensité, ces moments de bascule que la vie nous offre, la force que j’y puise.

Malgré ma difficulté à faire le vide je dois bien reconnaître que chaque objet, aussi minuscule soit il, qui quitte la maison me donne un peu d’air.

À vélo je suis devenue très prudente, ça n’empêche qu’il m’arrive de doubler celle qui devant roule trop lentement, alors j’imagine des accidents, des terribles, des vols planés, des mâchoires meurtries, impossible de me souvenir si je les imaginais avant la chute de 2020.

Au moment de payer l’addition la jeune fille s’approche avec le terminal de paiement — depuis le covid on ne s’en passe plus. Je demande à payer en espèces, ça me donne l’illusion d’échapper au contrôle, de disparaître un peu, de résister.

La chaleur écrase tout, je photographie la voie ferrée, déserte, sous la lumière crue. Un instant je suis en Amérique, une idée fantasmée de l’Amérique. Je pense à une question posée par ma libraire il y a bien des années, quel était mon endroit préféré dans la ville, peut-être dans le quartier, je ne sais plus ce que j’avais répondu, aujourd’hui je dirais les voies ferrées, et leurs perspectives de départ.

Nous ne nous connaissons pas, elle me donne rendez-vous à la station de tram, je retrouve la timidité et la joie éprouvées pendant les rendez-vous lors de l’enquête, elle n’est pas aussi grande que je l’avais imaginée, elle me propose de venir chez elle, le café auquel elle pensait est fermé et elle n’en connait pas d’autres dans le quartier. Un bureau minuscule devant la fenêtre, c’est là qu’elle écrit, je pense à la table d’écriture de Jane Austen.

Il y a toujours l’appréhension du vestiaire, des sols jonchés de cheveux et choses invisibles auxquelles on préfère ne pas penser, la gêne sous la douche, et puis l’eau, libératrice, sa caresse chlorée, la lumière qui filtre par le toit, la conversation hachée qu’on reprend tous les cent mètres, puis la crampe, se promettre une routine. Dans l’après midi des nouvelles d’Italie, les filles au calme, du bon côté de l’Arno.

comme on se détache du temps

Les familles indiennes endimanchées croisées Gare du Nord, c’est Ganesh. Le soir rencontrer Helena au Sarah Bernhardt, avec Nathalie, Gracia, Catherine. Dire comme on se détache du temps quand on écrit. La serveuse s’appelle Émilie, elle est joueuse, la photo que je ne prends pas — ce serait impoli. Au moment de régler l’addition nous l’appelons à plusieurs voix, elle arrive en tournant sur elle même, vos voix c’était comme un chœur de fantômes.

Chez le disquaire (bric à brac infernal où je viens déposer un colis) le bonhomme discute avec la patron, il monologue plutôt, Les avions des années 50, C’était beau, un Rafale aujourd’hui ça s’abat facilement. J’ai presque envie de l’interrompre, de lui demander d’où vient sa passion et de lui parler de mon père.

Nina m’écrit, ses difficultés avec le tricot, j’aime mettre en place le premier tour, c’est très instinctif, mais les deux aiguilles dans la main je suis bloquée. Elle préfère le crochet, c’est l’idée qu’il y a des choses qui restent possible seulement entre nos mains, ça me touche.

On entendait d’abord la voix claire, puissante de l’enfant, il riait presque, joyeux, fou de joie sur le siège arrière du vélo conduit par le père. Hier j’ai déjà vu tous les copains ! ma classe ! hier ! c’est incroyable tous mes copains sont déjà là ! J’ai envié sa joie, son soulagement, je crois me souvenir qu’enfant j’attendais impatiemment la rentrée.

Ça a l’air trop bien je sais pas où c’est, dit-elle devant le premier plan du documentaire Nous, d’Alice Diop. Je crois que c’est la lumière qui baisse, le silence et l’attente grave de l’enfant qui donnent la beauté à l’endroit. À la fin du film la scène résonnera autrement, on ne pourra plus se sentir proche de cette famille, on s’identifiera peut-être à l’enfant, comme il tente de se hisser à la hauteur des adultes, malgré la peur. L’aube et le crépuscule où l’on sent si terriblement le passage du temps.

La fille avait une aiguille plantée dans la couture de son jean, le long de de la cuisse. Je lui signale, vous êtes sûrement au courant. Elle est brodeuse, c’est une habitude qu’elle a prise pour ne pas perdre l’aiguille, je lui demande quelle formation elle a reçue, lui dis que j’aimerais broder davantage mais que ça engage trop le corps, elle a bien quinze ans de moins que moi, pourtant ça peut être douloureux pour elle aussi, les yeux, les migraines, le nerf sciatique.

Dans le journal filmé de Michel Brosseau, un plan d’orage, ça me rappelle que j’aime l’orage, il me ramène en enfance dans cette grande vacance de l’été, le soulagement que c’était d’entendre craquer le ciel. Je photographie cette chaise dans la vitrine, parce qu’elle est presque identique à celles de la salle à manger maternelle, les chaises sur lesquelles toute la famille s’est assise durant plus de trente ans, rapportées d’Algérie, je me demande si ce mobilier que j’ai toujours connu venait du Canada. Ce n’est qu’en choisissant la photo pour cet article que je découvre la prédiction dans la vitrine.

un regain d’amour pour la ville

On avait réservé une visite à l’ouverture, on est un peu en retard, on marche vite dans la ville encore déserte, il fait déjà chaud. La beauté de l’indécision, des gestes suspendus, les corps retenus — remontera l’émotion d’un souvenir d’enfance. La marche, le scone, le calme dans la ville.

Les retrouvailles avec Fumie et Marie pour dîner, le temps écrasé, on calcule, presque quatre ans sans se voir alors que nous nous parlons quasi quotidiennement.

Je photographie des fleurs, je cherche à saisir leur transparence. Depuis le voyage à Osaka, et la séance de photographie au pied des cerisiers avec Angelo, je ne saurais photographier les fleurs sans m’attacher à cette transparence.

Les moineaux s’envolent d’une traite, effrayés par un pigeon. La voisine m’exaspère à vouloir nourrir les oiseaux. Passaient les tourterelles, mais maintenant les pies, les pigeons, s’installent au bord de nos fenêtres. On a vu un rat traverser sa terrasse, manquerait plus qu’il fraye avec le couple de tortues qu’elle a adopté.

Un groupe d’amis à la sortie de la rue de Charonne, elle est longue et blonde, sa ressemblance avec Lauren Bacall que j’aimerais photographier, la vingtaine arrogante, non moi cette année c’est musique, appartement, indépendance, nouvelle vie, tu vois un peu ?

Elle s’excuse, ce n’est pas que je voulais écouter votre conversation, mais j’ai entendu votre phrase, le personnage ne vous appartient pas, c’est une citation ? ça vient d’où ? J’évoque l’atelier d’écriture de François Bon, me réjouis intérieurement qu’elle ait posé la question, elle légitime toutes mes tentations d’interroger de parfaits inconnus.

Sentir déjà les jours qui raccourcissent, j’ai sans doute écrit cette même phrase il y a un an. Me trouver plus solide. Choisir les photos pour le journal, je n’ai jamais photographié autant de corps, ce qui fait gonfler mon cœur, un regain d’amour pour la ville.

par la mer

C’était en mai, on avait décidé de revenir par la mer, à la recherche de sensations presque oubliées, de l’odeur de l’île, de cette douceur du matin juste avant qu’elle ne se transforme en chaleur. La satisfaction de découvrir notre cabine à l’avant du navire, son hublot immense, le pont extérieur à deux pas, les draps impeccablement lisses du lit à deux places. Les adultes boivent des cocktails près des baies pendant que les gamins s’excitent devant les machines à pinces, rien n’a changé, si ce n’est mon impatience, plus vive que dans l’enfance. Je n’ai pas mis de réveil, je ne dormirais pas, ou mal, comme toujours agacée par le voyage, empressée de voir surgir les côtes au loin. Le jour se lève, les hauts parleurs diffusent un chant corse, je m’habille, j’attrape le Canon et me précipite au dehors. Le ciel est couvert, l’air chargé d’une pluie fine et bleue, qui noie les côtes dans un même bleu.Tout est flou, à distance, même les odeurs, la pluie étouffe le parfum du maquis. Je tente en vain de reconnaître des villages, des vallées, la maison d’Erbalunga. Je filme, sans prendre garde à la mise au point, au cadre. Je filme, impulsive, brouillonne. J’ai froid, j’hésite à retourner à la cabine pour mettre ma veste de pluie. Je suis de toute façon désappointée, je peux bien louper un kilomètre de côtes. J’annonce à Philippe que nous arrivons bientôt, on ferme nos sacs, on rejoint le pont, des odeurs de café envahissent les couloirs du navire. Au dessus de la Citadelle, le ciel s’est un peu éclairci, mais rien de la lumière dont j’avais gardé souvenir, ni de ces aurores flamboyantes de juin observées depuis la terrasse d’Erbalunga. Je filme la ville, jalouse l’émerveillement de ceux qui arrivent ici pour la première fois, j’écoute un local conseiller des touristes qui le questionnent, ils feront comme tout le monde, ne traineront pas longtemps à Bastia, fileront vers le sud. Un peu plus tard sur la place Saint-Nicolas je regarde mes images sur l’écran LCD, et je les oublie. Cet été mon cousin m’envoie un film de son père qu’il a fait numériser par un professionnel. C’est un départ en vacances, tourné en 8mm durant l’été 65. La famille quitte le continent pour la Corse depuis Marseille. Mon oncle Jean commente le film joyeusement, forçant l’accent du midi. Il a ce phrasé typique de l’époque, et il y a cette lumière éblouissante qui m’a manqué au mois de mai.

tout est calme

Depuis le Pharo la vue sur la Major, le Mucem, et ce que je n’identifie pas toute suite parce que trop immense, un navire de croisière, le Viking Sea. Le paysage modifié, écrasé par la présence du géant, je regarde la Cathédrale, je pense à une miniature de boule à neige. Un couple sur un banc devant nous, la femme dit ça devrait être interdit.

On pensait déjeuner au Dugo avant de partir, c’était sans compter sur le pont du 15 aout, on atterrit dans une cantine au pied de la gare Saint-Charles, on pourrait regarder des heures durant les voyageurs monter et descendre l’escalier monumental.

Dans la quiétude de l’appartement loué à Marseille nous nous étions Nina et moi lancé le défi de nous débarrasser de ce qui nous encombre (vœu pieux). Au lendemain de son retour elle m’envoie une photo de sacs immenses remplis de vêtements qu’elle donne. Dans la journée je dégage la surface du buffet, ça me parait une immense victoire.

Revenir rue de Charonne, en m’approchant du Vélib j’ai une petite appréhension, je sais bien que ça ne s’oublie pas, mais j’ai l’impression que mes jambes ne savent plus que marcher. Paris est désert comme je l’aime. N’empêche la difficulté du corps, se réhabituer à cet espace. Me revient une question d’Alice petite fille, au retour d’un été corse, pourquoi on habite à Paris ?

J’entends un bruit de moteur dans le ciel, l’impression d’un avion qui vole très bas, c’est suffisamment inhabituel pour que je bondisse vers la fenêtre, scrute le ciel, je m’attends à voir passer une ombre immense, rien, le bruit s’éloigne progressivement, mon inquiétude s’éloigne avec lui.

Je me réveille trop tôt, tout est calme, je sais que je n’ai pas mon compte de sommeil, je me lève malgré tout, pour la première fois depuis des mois j’ai l’impression de retrouver un espace où je pourrais écrire, avant la chaleur qui va monter implacablement. Dans l’après midi ma peau se couvre de sueur. Dans la soirée nous nous retrouvons pour un verre, puis un dîner, avec Philippe, Mag et Lulu, le patron nous demande comment va la famille, recomposée la famille, il nous dit que c’est les meilleures, Alice nous rejoint, la chaleur nous épuise au point que nous avons du mal à avoir une conversation.

On se retrouve pour un café sous la pluie d’été, on parle de nos mères, les petites humiliations, le bon sens, les dépressions, elle me dit qu’elle aimerait tellement que j’écrive un livre sur ma mère. Pas sûre d’avoir envie de faire un livre, mais je n’y échappe pas, elle s’impose dans presque tout ce que j’écris. En rentrant à la maison je réalise qu’aujourd’hui est la date anniversaire de sa mort. Aujourd’hui un feu s’est déclaré à Campitello, tout près du village maternel.

les actes manqués

Retour à la Vieille Charité pour un café, puis le FRAC. En me déplaçant dans la ville je savoure le lien qui se renforce depuis les séjours réguliers que nous y faisons, impression que la beauté c’est aussi ce qui nous est familier.

Le mistral a refroidi la mer, une aubaine pour les poissons, ça me réjouis momentanément. Ciel en feu comme chaque soir depuis notre arrivée, le ciel est sans doute ce qui me manque le plus à Paris.

Depuis Notre-Dame de la Garde, filmer chacun un plan au même moment, d’un point de vue différent, que nous intégrerons dans le montage d’août du journal familial. Nous marchons dans le quartier de mon ancien lycée, je redécouvre la place Notre-Dame du Mont. Depuis la cour de la Cantinetta, j’observe le cuisiner s’agiter dans sa loggia, lui trouve un air de Nanni Moretti.

Aux Goudes, des baigneurs à l’abri de criques plus ou moins accessibles, nous préférons marcher. Nous déjeunons dans le restaurant le moins fréquenté, le patron hâbleur nous demande d’où nous venons pour mieux nous raconter sa vie ensuite, il nous offre les cafés au prétexte que je suis corse, comme lui. Marche jusqu’à l’église de Montredon, en contrebas le village attire, mais peu probable d’y trouver un troquet, nous choisissons le pub face à l’église, avec Alice nous pensons immédiatement au voyage anglais.

Déjeuner au Dugommier, j’affirme aux filles que chaque fois que nous venons ici nous rencontrons quelqu’un, mais c’est août, et presque désert. En arrivant à la Belle de Mai, surprise de rencontrer Annabelle, nous parlons et je réalise que je n’ai pas produit de vidéo depuis trop longtemps. En voulant filmer une installation je m’aperçois que j’ai oublié de remettre la carte SD dans l’appareil et que j’ai égaré celle de secours. Alice s’échappe, elle rentre à Paris.

Nous prenons un café à proximité du Vieux Port avec Nina avant son départ. Dans l’après-midi première baignade plage du Prophète, j’aime voir la ville en surplomb. Devant nous sur la plage, alors que ses enfants sont partis se baigner avec leur père, la mère remet de l’ordre, secoue les serviettes, redresse le parasol, j’aime son énergie, sa manière ensuite de poser son corps sur le sable, son front sur ses avants-bras.

Réveillée par un cauchemar, sur mes lèvres la sensation des baisers que je posais sur le front de Philippe blessé. La lumière n’est pas habituelle, la ville s’efface dans la brume, je n’avais jamais observé ce phénomène à Marseille. Je n’écris pas comme je l’avais imaginé, je fais très peu de photographies, les actes manqués se multiplient, je décide que ce n’a pas tant d’importance.