l’image d’un rêve qui s’échappe

Nous traversons le Jardin des plantes détrempé par la pluie, à l’épaule l’appareil photo est un poids mort, la laideur des sculptures exotiques en nylon dans la lumière plate. L’inconnue qui demande à Philippe, qu’est ce que c’est — en désignant une chenille géante — m’arrache un sourire.

D’abord un voile devant l’œil, c’est une chose dans l’air, floue et pourtant toute proche, c’est une plume dont je voudrais attraper le mouvement, elle git déjà sur le trottoir, je la photographie en pensant à Christine Jeanney.

La dame du rez de chaussée par sa fenêtre ouverte sur la rue me tend un bocal de petits pois, elle ne parle pas vraiment ma langue, elle aimerait que j’ouvre pour elle la conserve. Elle est mal tombée, j’exhibe mes doigts déformés, elle me montre son poignet enflé, shifumi, ouvrir le bocal et sourire.

Qu’est-ce que vous regardez comme ça ? le reflet. Le reflet de quoi ? Vous voyez là, incliner le visage fléchir les genoux, dans l’objectif l’illusion de la lumière, une zone trouble, un mouvement, l’image d’un rêve qui s’échappe.

Le regard attiré par leur vêtements colorés, leur silhouettes élancées, j’imagine deux amies. À leur hauteur je découvre la beauté de leurs visages absolument semblables.

Les oiseaux se déchaînent sous la pluie, au point que je me lève, ouvre la fenêtre, m’attendant à trouver une foule de moineaux sur la haie. Dehors rien que l’humidité froide et les arbres qui jaunissent tardivement. Les chants s’amenuisent, je crains d’avoir été repérée.

Dans mon sac à dos le film 16mm fait poche restante. Surprise de voir surgir cette expression que Jacques employait quand j’oubliais de poster un courrier. Me souvenir de cette personne distraite que j’ai été. Insouciante. Peut-être que je préfère retarder cette ultime révélation. On boit un café, on écoute The Temples, on danse comme des folles dans le salon.

wait and see

L’accès au littoral interdit, les maisons repliées sur elles-mêmes, cachées, les voitures de police ou de services de sécurité sillonnent les routes sur lesquelles nous sommes condamnés à marcher. L’exploration de Saint-Jean-Cap-Ferrat nous laisse frustrés, mais toujours la lumière inouïe à travers les pins parasols. Dernier dîner avec Nina et E.

La journée devant nous, on parcourt la ville, attirés par la mer, nous faisons semblant de nous laisser surprendre par les vagues. Appel de mon cousin, il a retrouvé une archive 16mm, il lui semble que ça a un lien avec mon père. Le soir la voix de Juliette, fébrilité et joie de l’entendre lire cet extrait de Comanche.

Mon cousin passe me confier le film, conversation rapide, deux, trois souvenirs, le café, sa voix, il repart, j’enferme ma mélancolie dans cette phrase prononcée à voix haute — c’est fou il ressemble de plus en plus à son père. En réalité je ne suis pas sûre que ce soit vrai. Le soir en regardant le film à la loupe je reconnais mon père, ou plutôt l’implantation de ses cheveux, regrette qu’il n’y ait pas de piste sonore sur le 16mm.

Café (Perrier/verveine) avec Piero à La Fontaine, toujours ce moment où il annonce ce qu’il va cuisiner le soir, et il s’en va. Le soir Philippe nous montre des extraits d’un film tourné lors d’un été passé dans le Berry, les filles étaient petites, c’est à dire cinq et sept ans, ce qu’on reconnait d’elles aujourd’hui.

Là je peux vous faire une infiltration, pour le reste wait and see. Il prend ma main doucement, marque de l’ongle l’endroit où il va piquer, à la base du poignet, j’ai pris l’aiguille la plus fine, dans deux ou trois jours vous serez soulagée. Aftersun, beauté du cadre, toujours surprenant, au plus près des corps, une fille et son père, larmes retenues.

Dans la nuit un des symptômes évoqué la veille par le rhumato me réveille, je le note pour être plus précise lors du prochain rendez-vous. Main endolorie par l’injection, j’abandonne toute activité sur l’ordinateur pour la journée. La pluie, la nuit, l’insomnie de la veille me font renoncer au Vélib. Prendre le métro est devenu tellement exceptionnel que j’ai l’impression d’en redécouvrir les usages avec stupeur, une jeune fille me propose sa place assise, je ne sais pas bien comment le prendre, je refuse de la manière la plus enjouée possible.

L’air humide a un goût de métal. Elle dit que c’est pas rationnel, que les enfants pris en otage, ceux qui allaient danser ça aurait pu être ses filles, ceux sous les bombes de Gaza, c’est pas pareil, elle répète c’est pas rationnel, je sais, comme une excuse. Mes oreilles bourdonnent. Les mots me font peur, chaque jour un peu plus, il faudrait sortir, et marcher, écouter le vent qui se lève.

La lecture de Juliette c’est ici.

nous vivons dans l’éclat

Deuxième jour de plongée dans les archives d’Anne-Marie, prenant toutes sortes de précautions pour ouvrir les cartons. Découvrir les photographies des Calinottes évoquées dans La première fois, dont l’existence m’obsédait depuis la lecture du texte, la nécessité des traces, même s’il ne s’agit pas de ma maison d’enfance. Un grand tirage de l’estuaire dont le gris chaud convoque le souvenir de la cérémonie d’adieux à Lamarque.

Tous les mots, tous les commentaires de l’horreur renforcent mon incapacité à penser, désarmée n’est pas assez fort.

Une bande de lumière encore bleue découpe le sommet des crêtes. J’ouvre la baie pour photographier encore les collines silencieuses, un frelon en profite pour entrer dans la pièce, balai de lumières et de fenêtres pour le faire sortir. Le jour est levé maintenant que nous quittons la maison un peu sonnées, je découvre le paysage sur le trajet retour vers Valence, étrange sensation de temps à l’envers — il faudra revenir, un peu de silence s’installe. Retour un peu brutal à l’atelier, réveil de la douleur dans la main droite, l’épanchement ne se résorbe pas, rumination.

Départ pour Nice, dans le train je rattrape maigrement mon retard de lectures, découvre le très beau Villa Zamir d’Hélène Gaudy. J’ai cru que nous nous approcherions de la villa pendant le séjour à Nice, la lecture m’en décourage, et me fait accepter le renoncement. En interrogeant notre rapport à l’image, à la mémoire, aux lieux d’enfance, ce récit résonne intensément, réactive l’envie d’avancer sur le projet corse. À Nice, nuages roses en bord de mer, mauresque, puis diner avec Nina, les chansons qui nous parlent, son travail, la joie.

Rétrospective Thu-Van Tran au Mamac, Nous vivons dans l’éclat. Empreintes, persistance de la mémoire, rêves, engagement, l’exposition nous cueille. Émerveillement devant Le génie du ciel — installation d’une centaine de porcelaines sur lesquelles l’artiste a moulé des ailes d’oiseaux, comme émergeant de la roche, une allégorie du deuil et de la consolation.

Dans mon rêve je parle avec Valérie sur la plage de Carolles, incapable de lui dire où nous vivons cet été là, perte sèche de mémoire, j’aperçois Philippe courir sur un chemin derrière les dunes, je l’appelle, il ne m’entend pas. Angoisse terrible et persistante au réveil. Nina nous accueille Villa Arson, elle nous guide à pas vifs à travers les jardins, labyrinthes, terrasses, exposition des étudiants sortants, nous présente son espace de travail dans l’atelier des quatrièmes années, joie d’avoir accès à cette presque exhaustivité.

Réveillée dans la nuit par les éboueurs. Le bruit de la benne me transporte immédiatement à Bastia, et dans le souvenir de la chaleur. Travail à quatre mains avec Philippe, on avance sur les synopsis. Il pleut toute la journée. Retrouvailles Nina cours Saleya, elle nous raconte les vagues spectaculaires loupées la veille, le couple qui s’est fait surprendre, les rires et la peur autour. Dîner rāmen.

l’endroit où je respire

Hortense m’explique que le trait de côte ne recule pas vraiment, la côte recule par endroit, mais avance à d’autres, le jeu des flux et reflux est complexe …transformation plutôt que disparition, en attendant je rêve de longer l’estuaire, ou n’importe quelle rive. LA LIGNE OCÉANIQUE est l’endroit où je respire.

Je feuillette des catalogues d’oeuvres d’art vendues aux enchères, plusieurs pages cornées, je regarde les prix, considère différemment les gouaches et gravures qui s’accumulent sur les murs, dans les bibliothèques de la salle d’attente du rhumatologue collectionneur.

Le jeune homme au téléphone // j’étais un peu déçu que tu me calcules pas tout à l’heure et que tu me dises pas bonjour mais je vais pas en faire une histoire, ni faire mon mijaurée // m’amuse qu’il utilise cet adjectif que je croyais réservé aux femmes..

Nous montons à l’étage, pour avoir de la lumière, l’atmosphère y est plus feutrée, encourage les rendez-vous professionnels, des belles personnes, surement des comédien·nes. Sensation d’une séance de rattrapage et tentative d’échapper aux bruits du monde.

J’ai traversé la place de la République presque déserte, je me suis approchée de mon visage préféré, ÉGALITÉ, j’ai fait une prière, c’est étrange de l’écrire mais je veux me souvenir de cette ferveur.

Depuis Valence une heure de route avec ascension, dans les phares un renard, puis une biche, deux lapins, magique. Arriver sous une presque pleine lune, le lieu éclairé comme une nuit américaine. Je ne dors pas bien, impatiente de voir la beauté de l’endroit se révéler au jour.

A travers les rideaux deviner le ciel qui s’éclaire, rosit déjà, sortir. Nous avons descendu une douzaine de cartons, ouvert les dossiers, découvert des photographies, des notes de travail. Arbitrer classer inventorier. Puis un petit cahier de texte à spirales, Les vacances en Suisse, le premier roman peut-être, ces quelques illustrations qu’elle avait glissées en tête de certains chapitres, à la manière des livres illustrés de son enfance.

j’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus

Marche autour du bassin de la Villette pour attraper les éclaircies du jour, l’air italien de l’église Saint-Jacques-Saint-Christophe, respirer. La veille P me faisait remarquer que j’étais toujours en voyage — pas tout à fait vrai — mais la manière dont je photographie Paris peut donner l’impression que je suis ailleurs, photographier parfois c’est s’échapper.

Rencontre avec Hélène Gaudy via le Patreon de François Bon, singulière, généreuse, sa manière de parler d’écrire, j’écris dans tous les sens, son rapport à l’archive, à l’image, aux lieux, les projets abandonnés, les tâtonnements, les interstices, la quête de la justesse, ça me donne la force de ne pas abandonner.

Écriture du prologue du nouveau cycle lancé par François Bon, se joue noue un lien avec le merveilleux, une voix possible pour Lina ?
Ce fut d’abord le bruit énorme d’un battement d’ailes, puis les plumes qui volent autour de la roue, l’effroi dans le cri laché par le cycliste, puis un dégoût en imaginant le massacre évité.

Réveil au milieu de la nuit, je suis tout au bord du lit, prendre le moins de place possible, mon rapport terrorisé au monde. Se consoler de l’horreur en pensant que mes morts ne sauront rien de tout ça.

Je m’arrête pour le laisser traverser, il s’immobilise, j’insiste, lui indique le passage d’un mouvement du menton, l’encourage d’un sourire. J’aurais aimé que mon sourire lui en dise plus.

Croiser deux de mes voisines, une retient la porte, l’autre s’incline pour me laisser passer — on vous fait une haie d’honneur. Je sens bien que c’est trop fort, trop enjoué la manière dont je lance C’est chouette ! Elles me récompensent d’un grand sourire. En constatant que je ne pratique aucune relation de voisinage je pense tendrement à ma mère.

Dans le rêve une détonation qui me sort du sommeil, là où mon corps fatigue mes pensées s’emballent, je me lève. Dans la soirée, appel d’A, on reprend le fil sur un sujet familial en suspens depuis quatre ans, les morts peuvent attendre, pourtant il faudra bien en finir avec cette histoire.

une douceur étrange

Après quelques déboires, arrivée à Ottignies où Dodo nous accueille. Retrouver la maison de brique de Lasne, je vérifie qu’elle n’a pas trop changé, découvre que Philippe (époux de Dodo qui porte le même prénom que le mien) s’est remis à la peinture. Après le potage délicieux, les fromages, le melon, nous sortons marcher, l’idée de cette marche m’obsédait depuis plusieurs jours les chemins creux, la forêt, le soleil, la petite chapelle, le lac, Dodo nous égare un peu et mon esprit s’allège. Le soir dîner en famille, le champagne rituel, un waterzooi, la rose de Damas qui parfume le dessert.

Le lendemain Dodo m’indique le tiroir où elle a rangé toutes les photos, n’hésite pas tout est là, c’est autant à toi qu’à nous. Je ne résiste pas, finis par ouvrir le tiroir, après avoir inspecté une boîte j’extrais trois portraits que je photographie, la petite Aïda Aznavour elle était à l’école du spectacle avec ma tante Claude, mon arrière-grand-mère Cécile, son doux regard et les épaules habillées d’un col de plumes, cette autre photographie de Marie-Louise et Cécile devant une fenêtre ouverte, inondées de soleil. J’avise une pile de cahiers, je les connais, les ai déjà ouverts, ce sont ceux de Marie-Louise. Pêle-mêle des extraits d’articles, des inventaires, des commentaires de lectures, un journal. Les notes sont parfois révisées, augmentées. Sur la couverture des cahiers un sommaire inscrit sur des souches de carnets de timbres. À l’intérieur d’un cahier repérer la signature Ro, c’est en fait Marie-Louise qui souligne la note, Ro comme un repère, je me demande combien de fois elle a relu ce passage. Y découvrir la même inquiétude que celle qui m’a hantée quand j’ai écrit l’accident, on ne devrait jamais mourir seul. Il m’avait promis récemment de ne plus prendre de risques, sachant qu’il avait charge d’âmes et que sa petite famille avait besoin de lui… sans lui qu’allaient devenir ses trois petits ? J’aimerais rassurer ma grand-mère.

Pour le voyage nous avons emporté L’échiquier, Philippe a quelques chapitres d’avance. Je n’ai encore jamais lu Jean-Philippe Toussaint, à la lecture je m’amuse des coïncidences, les étés à Erbalunga où son père lui révèle sa vocation d’écrivain c’est à Erbalunga que mes fantômes sont apparus, dormir le dernier soir de ce petit voyage dans une chambre d’hôtes à Ixelles face aux étangs, et réaliser que nous sommes à deux pas de Chapitre XII, la librairie de Monique Toussaint, mère de l’auteur. Le lendemain matin avant de rejoindre le centre de Bruxelles nous faisons le tour des étangs et passons devant la maison, la librairie est désormais fermée mais les lettres dorées apparaissent toujours sur le bow-window.

Nous allons découvrir la fresque en hommage à Chantal Akerman inaugurée il y a quelques jours quai du commerce. Manque de recul, ciel gris, photographier quand même l’image gigantesque puis nous nous dirigeons vers la Bourse où nous retrouvons Catherine Koeckx. Nous échangeons nos livres. Elle me rappelle cet endroit où Charlotte et Emily Brontë ont vécu à Bruxelles, nous n’avions pas d’itinéraire prévu, cela nous donne une première direction pour arpenter la ville, toujours émue de mettre mes pas dans les lieux traversés par Charlotte et Emily. Je photographie les plaques pour Alice. Nous nous perdons dans la ville, profitons de la belle lumière de la fin du jour, échapper au réel et reprendre goût aux images. Retour à Paris, écrasé d’une douceur étrange dont nous ne parvenons pas tout à fait à nous réjouir, puis l’effroi.

aujourd’hui tout est calme

À l’heure du journal je suis à Lasne, là où j’ai retrouvé la sœur de mon père il y a cinq ans. La fonction souvenir de Facebook n’a pas manqué de me le rappeler, faisant ressurgir cette semaine les premières publications avec les photos de mon père. L’histoire réinventée, assimilée, l’amour tissé, quelque chose entre le pardon et la douceur, s’étonner comme aujourd’hui tout est calme. De la semaine ne retenir que la terrasse de l’East Bunker où Slimane va me rejoindre. Je n’aime pas être la première à un rendez-vous, devoir choisir entre l’ombre et le soleil. Je pense à notre première rencontre, ma fébrilité, ma confusion, aux photos que Slimane a apportées, qui se recourbent sous une trop grande lumière. Plusieurs années se sont écoulées, pourtant l’impression que c’était hier. Je le reconnais cette fois sans aucune hésitation. Alors comment tu vas ? Nous parlons de l’Algérie, de la possibilité d’un voyage, il faut aller à Djanet. Il me répète quelques trucs sur mon père, les costumes clair, la rigueur et l’humour, il aurait vécu longtemps s’il n’y avait pas eu l’accident, parce qu’il était cool, détendu. Il regrette de n’avoir pas trouvé le rapport sur l’accident. Je lui tends Comanche, il aime bien le titre, c’était son avion préféré, il était pas fait pour la voltige, mais ton père il en faisait ce qu’il veut. Il prévoit quelques rencontres, auxquelles je pourrais me joindre, j’acquiesce, mais je sais que j’en ai fini avec l’enquête, si je devais avoir de nouvelles révélations ce serait par hasard. C’est un moment normal, presque joyeux, débarrassé de la fatigue et de la fragilité qui m’écrasaient au moment où je l’ai rencontré pour la première fois. Je suis à Lasne, et ma cousine Dodo me demande si, quand même, je ne voudrais pas rouvrir une boîte de photographies.

une balade au Luxembourg

C’est dimanche, visite de l’exposition de Mathilde Hess à l’atelier Lardeur sur la suggestion d’Hélène Gaudy, le lieu fascine, la lumière, les traces accumulées, la beauté des cerfs volants se frottant au mur, les reflets.

Pour rentrer à la maison nous traversons la foule du jardin du Luxembourg, des touristes, des joueurs d’échecs, leurs spectateurs, des couples amoureux, des enfants autour du bassin qui poussent des bateaux à voiles avec leurs bâtons. Je n’ai quasiment pas de souvenirs de ce jardin, je l’ai sans aucun doute déjà traversé, mais je n’y ai jamais passé de temps, je n’y ai jamais joué au tennis, ni lu de livre sur une des fameuses chaises vertes dans l’espoir d’une rencontre. Je me trompais. Alors que nous quittons le parc me revient le souvenir d’une soirée passée chez la famille H à Paris, j’avais peut-être huit ans ou neuf ans, et il me semble que les H vivaient rue de Rennes. Le père était médecin, dont ma mère avait été la patiente, avant de se lier d’amitié avec lui elle se rapprochait ainsi de tous, ses médecins, ses banquiers, ses voisines. La mère était avocate. Lui était juif, elle était corse, pour ma mère c’était important, comme si leurs origines en faisaient des êtres supérieurs. À mes yeux d’enfants cette famille était exagérément riche, qui vivait dans cet appartement haussmannien avec parquets en point de Hongrie, des doubles portes vitrées à petit carreaux, des corridors, un piano, des tapis d’orient, une chambre de bonne, mais ça n’empêchait pas cette relation d’amitié qu’entretenait ma mère. Les H avaient trois enfants, dont la cadette, A, avait à peu près mon âge. Elle me fascinait, belle lumineuse, douce. L’évidence que nous pouvions être amies. Ses boucles brunes autour de son visage fin, l’ascendance juive, j’établissais immédiatement une ressemblance entre A et Anne Franck. J’étais trop jeune pour avoir lu Le Journal mais comme tout le monde j’aimais Anne Franck, comment ne pas aimer l’adolescente au destin tragique, son regard, son sourire sur le portait sépia de la couverture du livre que ma sœur étudiait au collège. Cette ressemblance à vrai dire je crois que l’ai imaginée renforçait ma fascination. À la fin de la soirée je ne voulais pas quitter A et je fus miraculeusement autorisée à passer la nuit chez les H, ma mère me récupèrerait le lendemain, les deux petites s’entendent bien. J’ai peu dormi, comme on dort mal dans une chambre inconnue, comme on guette la nuit les bruits nouveaux, comme on sait qu’on est pas tout à fait à sa place. Le lendemain matin on nous proposa une balade au Luxembourg, et voyant comme j’étais attirée par les petits poneys on nous permit de faire une promenade dans les allées sablonneuses du jardin. Je n’ai aucune autre image qui me revient de ces heures passées en compagnie de A, je ne crois pas l’avoir revue, nous n’habitions pas Paris, avions déménagé très souvent, les liens entre ma mère et les H avaient fini par se rompre. Mais le souvenir de ma fascination est intacte.

je traverse une fiction

À l’abri des regards, sur une petite colline, l’église Saint-Serge de Radonège. Brique protestante, dentelles de bois polychromes ajoutés par les Russes orthodoxes, des arbres un peu brûlés par l’été. L’église est fermée, Philippe m’indique l’interstice entre les portes, on peut apercevoir l’intérieur. La chaleur trouvée dans la rencontre et les quelques mots échangés avec la vieille dame, son guide de Paris insolite à la main, et l’amie qui reste en retrait, ne parle pas notre langue.

Faisant des recherches sur la côte corse de l’enfance, je découvre sur Google Maps l’existence de la forêt d’Eddy. Une forêt là, sur la plage de la Marana où je n’ai jamais connu qu’une pinède. Ce sont en réalité quelques troncs flottés qu’Eddy a plantés dans le sable, le dérisoire de ces bois morts face à la mer m’émeut, j’inventorie les lieux où on pourrait planter de telles forêts.

Retour aux Arquebusiers, je m’en veux de n’avoir pas pris le temps de préparer le travail, préférant laisser les fantasmes se disputer le peu d’espace encore disponible dans mon esprit. Mais les retrouvailles sont joyeuses, j’ai une minuscule eau forte à imprimer et les gestes viennent plus naturellement, ça fait pas mal de raisons de se réjouir.

Depuis la rencontre avec Camille et Ziggy, je reçois des annonces publicitaires de croquettes pour chien dans ma messagerie, c’est à la fois drôle et inquiétant. Je bois une eau tiède vaguement parfumée à la menthe, je n’ose pas interrompre mon amie pour faire une remarque au serveur, je m’accroche à la douceur de l’air, avec cette impression de serrer des freins et les dents.

Déposer Comanche dans la boîte aux lettres d’une inconnue me donne à explorer un bout du cinquième arrondissement, je ne connais décidément pas grand chose de ma ville. Joie de la descente en Vélib de la rue Gay Lussac, le boulevard Saint-Michel est recouvert de bitume neuf, la ville se prépare pour 2024, il nous faudra un plan B.

Je dors peu, chaque réveil est une bataille de questions sur le chantier qui s’est ouvert en parallèle de l’écriture de ComancheAutour, l’impression de tourner en rond. J’en parle à Philippe, il me suggère de changer le titre, nous rions.

Avec Alice nous allons écouter les lectures des poétesses de la revue Radical(e), je suis très touchée par la voix de Virginie Poitrasson. Alice suit des copines de fac croisées dans la rue, je m’accorde de marcher seule dans la nuit. Devant la gare de l’Est une petite foule d’ouvriers, les bandes phosphorescentes des gilets oranges désarticulent l’architecture des corps, leurs voix mêlées comme une rumeur, leurs véhicules et les parois métalliques de protection qui réduisent le trottoir, je traverse une fiction.

Tenir, retenir

Tenir, (détail) – Françoise Pétrovitch

Fin aout j’ai vu l’exposition de Françoise Pétrovitch, Aimer. Rompre, au musée de la Vie romantique. Le titre vient d’une œuvre ancienne de l’artiste, deux monotypes imprimés sur un cahier de conjugaison. Il y a dans mon iconothèque une reproduction d’un de ces monotypes sur le carton d’invitation d’une exposition que je me souviens pas avoir vue, une image palimpseste, une paire de jambes nues, un cœur imprimé sur la conjugaison du verbe rompre, c’est mon premier lien avec l’œuvre de Françoise Pétrovitch. Avec Aimer.Rompre, elle explore les prolongements du romantisme dans l’art contemporain, met en scène des adolescent·es, questionne le lien qui unit deux êtres, ou le vide entre eux. On y retrouve un motif cher à l’artiste, un corps parait soutenir, retenir, un autre corps, les bras de l’un.e passent sous les aisselles de l’autre et se ferment devant sa poitrine. Il y a dans ce geste une retenue — presque une mélancolie — qui me bouleverse. Un vacillement, un instant suspendu. Il y a aussi une émotion plus abstraite, lointaine, qui se loge dans l’enfance.

Le lendemain l’image me revient, d’un dessin animé que j’ai regardé avec passion petite fille, Candy. La scène se déroule au cours d’un épisode déchirant où Candy sacrifie son amour pour Terry, engagé auprès de celle qui lui a sauvé la vie, et décide de le quitter. Candy annonce son départ à Terry, il veut l’accompagner à la gare, Candy refuse, Terry insiste, elle s’échappe, elle le supplie de comprendre, elle court dans les escalier, quand on voudrait qu’elle reste, on entend le martèlement de ses bottines minuscules frappant les marches qui se déroulent dans un mouvement infini par la magie de l’animation. Terry la rattrape, ses deux mains viennent se nouer sous la poitrine de la jeune fille, dans ce même geste peint par Françoise Pétrovitch. Tenir, retenir. Les deux héros s’avouent leur amour dans cette étreinte. Je ne peux pas te laisser partir, on cite presque Lamartine, … oh je voudrais que le temps suspende son vol. Le visage de Terry dans la chevelure de Candy, le décor qui s’efface dans un nuage coloré. Le couple se sépare, ils pleurent, et nous pleurons avec eux. J’ai fini par oublier cette scène, le sentiment d’injustice et le chagrin absolu qu’elle avait provoqués. Devant le tableau de Françoise Pétrovitch j’admire la beauté du geste —presque chorégraphique, tenir, retenir, et la capacité de l’artiste de nous donner à voir ce suspens, ce vertige. Quels mots se sont échangés ces deux là avant que les mains de l’un.e viennent se nouer sur le ventre de l’autre ? Tenir, retenir. Une blessure qui se réveille, mais aussi mon amour pour Candy l’orpheline. Derrière la mièvrerie apparente du manga, les boucles blondes, les voix trop douces, les couleurs acidulées — que l’on peut retrouver dans les peintures de Françoise Pétrovitch, derrière les ressorts dramatiques éculés dont se moqueraient la plupart, il y a Candy la fière, la généreuse, qui suit sa voie avec courage. Candy qui me console, me rassure. Candy, cette figure héroïque de l’enfance.

Candy, épisode 99
musée de la Vie romantique, Paris, août 2023