petite fille, petit arbre

Nous parlons de Perec, je ne suis plus la lectrice que j’étais lorsque je l’ai découvert, dans la vingtaine, avec Les choses. J’ai désormais une lecture affective de Perec, et je sais qu’il est hanté par l’absence.

Rencontre croisée entre Anne et Pierre à la librairie de l’Atelier, animée par l’éditeur De Rien que les heures, Éric Arlix. Les liens visibles et moins visibles de leurs textes et pratiques. Il y a du monde et ça fait plaisir. Échange avec Antonin, je suis sur un fil, toujours la même difficulté à nommer ma pratique, mais je peux parler de ma peur du vide, ou de l’incapacité à finir.

Dans l’atelier, visite d’un ami de F, artiste, il vit au Brésil. Il s’approche de ma table où s’accumule le vrac presque habituel de cyanotypes en attente de surimpressions, de tirages que je voudrais sauver, ou assembler. Il en manipule quelques uns alors que je suis occupée à la presse, je finis par le rejoindre. Il trouve que c’est intéressant, que c’est bien même, me pose deux trois questions, pourquoi le texte arrive comme ça dans l’image, tu n’as pas pensé à écrire à la main ? J’ai soudain l’impression d’être son élève et ce n’est pas très confortable. Je ne sais pas si une telle position (confortable) existe finalement. Il faut que je me concentre, que d’ici le 7 juin j’encadre au moins chaque jour un tirage. Que je prépare des cartels, les titres, la technique, parce que les gens aiment lire, comprendre, savoir, sans devoir poser de questions (ce qui peut m’arranger). Il faut trier le reste, recouper certains tirages, préparer des dos, mettre sous pochette. Je n’ai plus le temps de reculer. Dans le même temps, la maison accueillera les filles, Juliette, une chaleur inattendue.

La photo me regardait : je m’étonne de ne pas avoir souvenir de telles images, de n’avoir pas constitué cet album personnel. Quelles seraient les images auxquelles je tiens, quelles sont celles m’ont fascinée, interrogée, qui m’appartiennent , qui racontent quelque chose de moi. Bien sûr il y a eu l’expérience Comanche, mais ce ne sont pas des photos qui m’ont accompagnées toute une vie, c’est même exactement l’inverse, ce sont celles qui m’ont manqué. L’album personnel, la mythologie, j’essaie de les convoquer, rien ne m’apparaît. Si je creuse y a bien des images de tableaux, l’Annonciation de Fra Angelico, La grande Odalisque de Ingres, la Olga au fauteuil de Picasso, mais pas de photographie. Forçant ma mémoire, je finis par me souvenir d’une photo de Sabine Weiss, Petite fille, petit arbre, Espagne. Je l’ai utilisée pour un projet sur Alice aux pays des merveilles lorsque j’étais étudiante en arts appliqués, j’avais procédé à un montage et avait installé le sourire du chat du Cheshire au sommet de l’arbre, et installé en miroir une Alice allongée, au cou étiré, aussi grande que l’arbre. Aujourd’hui je regarde la photographie, et la petite fille me regarde. Elle est minuscule, ses bras s’accrochent au maigre tronc penché, ses jambes sont suspendues dans le vide. La scène se tient devant un mur nu, dans une lumière pâle, la photographie semble vidée de tout ce qui pourrait nous distraire de la rencontre entre la fillette et l’arbre, je n’aurais pas deviné l’Espagne si la légende ne l’avait pas précisé. Ils font corps, tous les deux occupés à devenir dans un grand silence, ils semblent se soutenir l’un l’autre. Petit arbre, petite fille. Si on n’était pas attentif on pourrait imaginer que la petite fille tient l’arbre, le retient même, l’image date de 1981, elle m’apparait presque prophétique aujourd’hui. 

Nous allons déjeuner à Combs, descendons à la gare de Boussy pour marcher à travers champs. Nous approchant de l’Yerres on verra un héron. Comme souvent lorsque que je veux et photographier et filmer, je rate la plupart de mes photos. On a eu chaud, et le soir, pensant à la marche du lendemain, on se met en quête d’une forêt, on ira à Viarmes, on cherchera le Lac bleu.

je traverse une fiction

À l’abri des regards, sur une petite colline, l’église Saint-Serge de Radonège. Brique protestante, dentelles de bois polychromes ajoutés par les Russes orthodoxes, des arbres un peu brûlés par l’été. L’église est fermée, Philippe m’indique l’interstice entre les portes, on peut apercevoir l’intérieur. La chaleur trouvée dans la rencontre et les quelques mots échangés avec la vieille dame, son guide de Paris insolite à la main, et l’amie qui reste en retrait, ne parle pas notre langue.

Faisant des recherches sur la côte corse de l’enfance, je découvre sur Google Maps l’existence de la forêt d’Eddy. Une forêt là, sur la plage de la Marana où je n’ai jamais connu qu’une pinède. Ce sont en réalité quelques troncs flottés qu’Eddy a plantés dans le sable, le dérisoire de ces bois morts face à la mer m’émeut, j’inventorie les lieux où on pourrait planter de telles forêts.

Retour aux Arquebusiers, je m’en veux de n’avoir pas pris le temps de préparer le travail, préférant laisser les fantasmes se disputer le peu d’espace encore disponible dans mon esprit. Mais les retrouvailles sont joyeuses, j’ai une minuscule eau forte à imprimer et les gestes viennent plus naturellement, ça fait pas mal de raisons de se réjouir.

Depuis la rencontre avec Camille et Ziggy, je reçois des annonces publicitaires de croquettes pour chien dans ma messagerie, c’est à la fois drôle et inquiétant. Je bois une eau tiède vaguement parfumée à la menthe, je n’ose pas interrompre mon amie pour faire une remarque au serveur, je m’accroche à la douceur de l’air, avec cette impression de serrer des freins et les dents.

Déposer Comanche dans la boîte aux lettres d’une inconnue me donne à explorer un bout du cinquième arrondissement, je ne connais décidément pas grand chose de ma ville. Joie de la descente en Vélib de la rue Gay Lussac, le boulevard Saint-Michel est recouvert de bitume neuf, la ville se prépare pour 2024, il nous faudra un plan B.

Je dors peu, chaque réveil est une bataille de questions sur le chantier qui s’est ouvert en parallèle de l’écriture de ComancheAutour, l’impression de tourner en rond. J’en parle à Philippe, il me suggère de changer le titre, nous rions.

Avec Alice nous allons écouter les lectures des poétesses de la revue Radical(e), je suis très touchée par la voix de Virginie Poitrasson. Alice suit des copines de fac croisées dans la rue, je m’accorde de marcher seule dans la nuit. Devant la gare de l’Est une petite foule d’ouvriers, les bandes phosphorescentes des gilets oranges désarticulent l’architecture des corps, leurs voix mêlées comme une rumeur, leurs véhicules et les parois métalliques de protection qui réduisent le trottoir, je traverse une fiction.