renouer avec la ville

De retour à Paris le besoin de reprendre nos marches. Comme nous n’avons pas pris le temps d’y penser — peut-être qu’il fallait d’abord renouer avec la ville, nous nous dirigeons vers les Buttes-Chaumont. Nous entamons le parc par une autre allée pour tromper l’habitude. Il y a trop de flâneurs, de coureurs, de familles, d’enfants contrariés, il y a une ambiance de rentrée qui fait monter un petit blues. Nous descendons vers le bassin de la Villette en faisant une halte à La terrasse de Laumière. Les Buttes, comme le bassin, sont devenus mes points d’attachement à la ville. La sybille, les ombres et les reflets, l’insolite d’une bribe de conversation, les mouvements du ciel, briques, pierres, volets, les apparitions. La ville, qu’il faut réapprendre à aimer avant l’hiver.

Nous fixons les jours et les horaires des trains que nous prendrons au Japon, avant la partie professionnelle du voyage. De Tokyo à Kanazawa, de Kanazawa à Takamatsu, de Takamatsu à  Kōchi, puis de Kochi à Osaka où je retrouverai mon client. J’ai l’idée que ce sera peut-être le dernier voyage au Japon, mais je n’ai aucune amertume. On a eu une chance folle de pouvoir y aller si souvent, alors que longtemps je n’avais pu envisager ces déplacements au bout de monde, terrorisée par l’avion, le manque de repères… tout cela a été balayé. Mais je n’ai plus les mêmes envies, ou peut-être plus les mêmes forces, et ce renoncement ne me coûte rien, renoncement est sans doute trop fort.

Retour sous les toits de Charonne. On esquisse les contours de l’année à venir, même si bien sûr on ne contrôle rien. Continuer tout en cessant de jouer au pompier, accepter le ralentissement, en profiter même pour se consacrer aux choses qui désormais me tiennent le plus à cœur, Corbera, les mains dans l’encre et dans l’eau. D’un coup ce qui auparavant m’inquiétait devient une perspective choisie, j’espère ne pas perdre cet enthousiasme.

Parfois dans la semaine remontent des images, des sensations de la semaine précédente passée avec Delphine et Agnès, la révélation des images sous le soleil, la présence du vivant, nos chansons, parfois je te raconte. J’essaie autour de chaque reminiscence de reconstituer la lumière, l’odeur, le morceau de musique que nous écoutions alors. Mais je ne t’ai pas raconté ce dernier soir, où nous étions déjà couchées dans le dortoir, le loir n’avait pas fait ses petits bruits habituels, nous étions plus lasses que d’habitude et j’ai demandé à Agnès, puis qu’elle était sur son télephone, si elle pouvait nous passer Nights in white satin, alors que j’étais prête à m’endormir, et ce moment, tout proche du sommeil, les choeurs mélancoliques des Moody blues, m’ont procuré une joie intense.

Relire la matière accumulée, repérer les passages manquants, même si le fragment accepte le vide, s’il ne cherche pas à combler ce qui a été effacé par le temps et le silence.

De ce qui s’est passé entre l’arrivée de Louis et Pauline à Paris (que je situe en 1937) et la photographie de mariage prise en 1941, je n’ai rien dit. Dans ce vide il y a pourtant eu l’entrée en guerre et la naissance de ma mère. Je voudrais écrire le bruit de la guerre, mais je ne sais pas comment la nouvelle est arrivée avenue de Corbera. Suivant une intuition, je comprends que si ma mère est née le 31 mai 1940, Pauline est probablement tombée enceinte en septembre 1939, au moment où la France déclare la guerre. Maintenant que je découvre cette coïncidence chronologique, ce télescopage entre le fracas du monde et la maternité, je me sens obligée de l’écrire, mais il ne faudrait pas le surligner. De la guerre qui commence, je ne peux qu’imaginer le rétrécissement du quotidien, les nouvelles qu’on attend, l’agitation. 
À ce moment là Pauline ignore encore qu’elle est enceinte.
 Deux ans plus tard, sur la photographie de mariage de Titus et Lili, elle apparaît avec une fleur dans les cheveux, un sourire léger, et ma petite maman est posée sur les genoux de sa grand-mère.

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caroline diaz

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