cet autre qui affleure

Nous n’avions qu’une petite fenêtre sous la goutte froide. La pluie menaçait de tomber avant midi. Il y avait du travail, Les Journées de l’estampe approchent, et tous ces arbres que j’ai gravés, imprimés, rassemblés finissent par devenir étouffants. Je sais que je dois ouvrir sur autre chose. J’ai besoin d’espace, et de temps. Alors oui marcher, mais pas trop loin, pas trop longtemps. Tu proposes qu’on cherche un café, vers République ou le bassin de la Villette. Je crois que je préfère Villette. Villette, c’est un peu aller voir la mer. Sous le ciel mêlé de nuages et d’éclaircies, la sensation d’être à Edenville et se dire qu’au bout de la rue il y a la mer. La même petite fraîcheur, les mêmes trouées bleues.

Il a suffi cette lumière, cet air humide, pour que la ville se dédouble. On ne marche plus dans le paysage, on marche à travers, vers cet autre qui affleure. Le canal devient littoral. Les quais se fondent dans l’idée d’une plage. Le ciel emprunte la profondeur de mes ciels normands. Les distances se transforment, tout semble plus ouvert, plus poreux, traversé par un horizon invisible. Quand nous arrivons sur le bassin, c’est déjà un peu la mer. La surface de l’eau, les empilements de chaises, un buisson en contraste avec les reflets mouvants du bassin. Le café à emporter sur les chaises encore humides de la première pluie. Le bruit du vent dans les grands peupliers, un froissement continu que nous avons enfant entendu au bord de la mer, c’est toi qui le raconte en premier. À force, l’oreille finit par entendre des vagues. Et ça me met dans la plus joyeuse des humeurs. Cet endroit familier, rabâché par nos marches devient palimpseste, chargé d’un ailleurs. La ville devient une surface sensible où se projettent des images latentes, où mes mondes se confondent. Je photographie la terrasse du Pavillon des canaux, plongée dans l’illusion d’être à La promenade.

(En rentrant à la maison, fouillant mon vrac de matières, je trouve de nouvelles pistes de travail, imprégnées par la mémoire des bords de mer.)

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caroline diaz

https://lesheurescreuses.net/

3 commentaires sur “cet autre qui affleure”

  1. Merci pour cette jolie promenade matinale, empreinte de poésie et de romantisme.

    S’ouvrir sur d’autres projets pour avancer et rebondir, tout en gardant les biens faits d’hier…

    Doux dimanche , humide et gris.

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