le temps n’invente rien

Sur les deux petites photos carrées décollées de l’album de famille de Clo, un noir et blanc un peu fade révèle une autre époque de Corbera. Celle où ma mère vivait avec mon père, sous le même toit que ma grand-mère Pauline. Noël soixante-deux. Une fête toute simple, mais le fait même de se réunir appelait la photographie.
Sur la première photo, deux couples dansent. Clo avec son mari, à côté d’eux, ma mère et mon père. Ma mère a l’air d’une enfant dans sa robe écossaise, ce profil, c’est celui de ma petite sœur, le temps n’invente rien. Mon père, avec un sourire trop large, forcé, cabotin, sans doute à l’attention du photographe. Je ne le reconnais pas, mais je sais que c’est lui. Je découvre la présence d’un piano derrière eux. Je crois qu’il avait disparu quand je suis arrivée à Corbera, dix ans plus tard. Au-dessus d’eux, des guirlandes argentées tombent du plafond, décor de fête en toc.
L’autre photographie est prise à table. Les corps présents et ceux que l’on devine entrent à peine dans le cadre serré. Sur la table coincée entre la fenêtre et le piano, il y a une nappe à carreaux, une bouteille, une carafe, des assiettes vides, un cendrier en verre dans lequel j’imagine les mégots accumulés. Je reconnais ma tante Claude, ma cousine Dodo, ma grand-mère, et enfin ma mère, qui porte la même robe écossaise que sur l’autre cliché. Dans le fond, je reconnais Éva, une amie de ma mère, elle sourit tout en soutenant gracieusement son visage du dessus de la main. Tous les regards convergent vers ma mère, qui semble raconter une histoire, on le devine à l’attention de celles et ceux qui l’entourent. Je me demande comment elle parlait à cette époque-là, si elle avait déjà la voix basse que je lui ai toujours connue. Retrouver le visage d’Éva me trouble, je crois me souvenir qu’il y a dans son histoire familiale quelque chose de lourd, mais c’est flou. Un été, elle était venue en vacances en Normandie, elle avait loué un rez-de-chaussée dans l’immeuble du coin de la rue. Nous avions partagé un moment d’intimité alors que j’étais venue lui rendre visite, elle se maquillait longuement, comme le faisait ma mère. Ce souvenir a traversé une des nouvelles du projet laissé en suspens depuis notre retour de résidence.
Ces deux images, minuscules, anecdotiques, me rappellent qu’il y a encore là des gestes, des regards, une robe écossaise, un piano disparu, des absents, des scènes sans relief qui parlent d’une époque que je n’ai pas vécue, une matrice silencieuse.

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caroline diaz

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2 commentaires sur “le temps n’invente rien”

  1. Quel beau texte ! Tout y est, le passé le présent, les présents les disparus, le visible et l’invisible, le fil souterrain du temps…. C’est très beau.

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