
C’est toujours la même photo, toujours la même immobilité, et pourtant, si je m’attarde, je pourrais presque sentir les respirations, les hésitations, les regards qui s’échappent. Il y a la lumière fragile qui les rassemble. Et je me demande ce qui les traverse au moment où elles, ils, fixent l’objectif, droites et droits, avec le menton qui parfois se lève, sans même savoir qu’elles, ils, sont déjà des fantômes.
Nous sommes en 1942 à Paris, c’est la guerre mais Titus et Lili se marient. Dans le studio de Paul Martignon, photographe établi 154, Faubourg Saint-Antoine, vingt-quatre personnes en quatre rangs devant le plissé d’un rideau, cravates et papillons aux cols, des fleurs et des rubans dans les cheveux, des fleurs entre les bras de la mariée, des fleurs encore au pied des enfants. À la noce, au milieu des figurants, il y a les habitants de Corbera.
Louis dans son costume clair, une chemise blanche, une cravate à motif. Les mains glissées dans les poches du pantalon ou encore dans le dos, la silhouette droite. Son front dégarni, les cheveux blanchissants. Sous les sourcils à peine froncés le regard s’échappe hors champ. La bouche close, les commissures légèrement tombantes. Il n’est pas vraiment là, absent à la fête, au monde, à lui-même. Il ne sait pas faire semblant d’être là, avec cette raideur qu’on prend pour de la dignité, alors que c’est seulement une manière de tenir debout, quand tout s’est déjà effondré à l’intérieur, quand il ne reste plus que la mécanique du corps pour ne pas tomber. Ce regard perdu, loin, au-dessus de tout, c’est déjà la démence.
Antoine, veste sombre, chemise blanche, nœud papillon noir, pochette claire à la poitrine. Les crans de ses cheveux châtains. Ses sourcils soulignent un regard grave, presque mélancolique. La bouche charnue hésite, il a appris à se taire. Il ne sourit pas, il se tient là, les bras le long du corps, s’efface déjà. Mais son regard nous retient. Et ce serait presque naïf de demander pourquoi il y a dans son regard tant de mélancolie. Ce n’est pas de la tristesse, plutôt une forme de lucidité. Le regard de ceux qui ont déjà choisi, ceux qui n’attendent rien pour eux-mêmes. Une certitude muette, la douceur et le désastre mêlés. Cette noce, une trêve.
Les enfants. Jean, costume trois pièces, gilet ajusté, chemise blanche, nœud papillon clair. Son sourire désinvolte dévoile des incisives qui avancent légèrement, ça lui donne un air tendre. Ses cheveux bien peignés avec une raie sur le côté. Les paupières un peu lourdes, le regard est doux, rêveur, et il y a ses mains qu’il referme sur le vide.
Angèle, robe en coton blanc ajouré, large col d’organdi, et nœud de satin. La taille est ceinturée, les manches ballons courtes laissent s’échapper ses long bras fins. Les gants blancs retiennent un petit sac posé sur ses genoux. Les cheveux bruns ondulés, fixés par deux rubans plats. Elle paraît sage, contenue, ses lèvres closes dessinent un petit sourire, parce qu’il fallait sourire, mais son regard glisse légèrement, quelque chose hors champ attire son attention.
Annie, robe légère, col rond, manches courtes, les mains gantées serrant un petit sac en carton, ou peut-être en faux cuir. Ses chaussettes en maille ajourée plissent aux chevilles. Deux nœuds de ruban retiennent ses anglaises châtain clair. Son sourire joyeux, presque un rire qui glisse entre ses dents écartées, qui semble vouloir emporter avec lui la gravité des autres,
comme si elle avait pris sur elle la joie manquante, riant pour eux tous.
Pauline, robe de toile sombre à carreaux, les cheveux bruns noués en chignon bas, une fleur piquée côté gauche. Le corps alourdi par les grossesses, la poitrine trop pleine, un bouton récalcitrant. Elle sourit à peine, un sourire fragile qui souligne sa fatigue. On voit bien qu’elle a pensé à tout, à Louis et aux enfants, arrangeant les cheveux, les cols, veillant aux détails, aux plis des robes, aux sourires bien tenus. Dans l’empressement, elle ne s’est pas regardée, prêtant si peu d’attention à elle même, qu’elle a laissé filer un bouton de corsage. Et son visage raconte cette fatigue-là, cette absence à soi, l’impatience d’en finir avec la pose.
Anghjula-Santa, sur ses cheveux blancs porte un drôle de chapeau noir avec voilette, orné d’une grosse fleur claire. Un col de dentelle blanche sous le veston noir. Son regard baissé vers la toute petite fille qu’elle tient sur ses genoux, les mains glissées sous la robe de l’enfant pour la maintenir, la protéger. Elle sourit tendrement.
Elle sent le poids de ce corps minuscule, elle sent la chaleur qu’elle tient contre elle, elle sait déjà qu’il faudra veiller sur elle.
Et puis celle qu’on appelle alors Pierrette, sur les genoux de l’aïeule. Une robe courte à smocks, peut-être celle du baptême. Les cheveux bruns sont coupés courts, la frange cache les sourcils. Douce et potelée, le poing droit serre la robe, la main gauche repose sur celle du grand-père Eugène. Son regard brun planté dans l’objectif. Un regard plein, grave, droit, intense, presque trop pour une fillette qui n’a pas deux ans. On dirait qu’elle voit au-delà, au-delà du jour même de la photo. Elle sait quelque chose que les autres ignorent, quelque chose qui se dépose dans le corps avant les mots, comme si elle pressentait déjà les disparitions, les silences qu’il faudra apprendre à traverser. Elle serre le tissu de sa robe, son poing fermé, peut être qu’elle sait déjà que cette photo lui survivra. et qu’un jour je viendrais chercher dans ses yeux une réponse.

Ces vieilles photos de famille, si pleines d’une vérité qui donne tant à y voir. Merci, Caroline.
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