l’oncle d’Amérique

Claude et Jean, Lycée Charlemagne, 1947

Jean sursauta. Un matin de mars, à l’heure où la maison dort encore, des coups résonnent, on frappe à l’entrée de l’appartement, l’oncle Antoine qui dort à ses côtés se redresse brusquement, Ne bouge pas Jean, reste au lit mon petit, mais les coups encore, c’est Andjula Santa qui ouvre la porte. Jean écoute le bruit des bottes qui se rapproche, il se tourne vers l’oncle qui lui adresse un maigre sourire, déjà il est debout, s’habille à la hâte dans la ruelle, le jour n’est pas levé. Les soldats apparurent brutalement dans l’embrasure de la porte de la chambre, ils se découpent comme silhouettes de papier, faiblement éclairés par la clarté du couloir, ils entrent. Jean a peur, cette manière d’être autour d’Antoine, de l’enfermer entre leurs corps immenses. Ils l’emmenèrent.

Jean chuchota. Son copain Claude lui tend la cigarette qu’ils partagent en cachette derrière la porte vitrée du petit réduit, là où s’entassent les boîtes à chaussures, avec dedans les choses précieuses — les courriers, les photos, les certificats –, il y a posée au sol la caisse à outils de Louis, il y a suspendus au mur les balais, les chiffons doux, il y a dans l’air confiné une odeur huileuse de savon noir et d’encaustiques, il y a le silence des secrets partagés. Les volutes de fumée les enveloppent d’une douce torpeur, esquissent dans la pénombre le paysage brumeux d’un roman de chevalerie. Dans la fêlure du verre cathédrale ils découvrent un œil qui les observe.

Jean poussa un cri victorieux. Il jette sa tierce franche avec une joie féroce sur la nappe en damassé des dimanches, roi, dame, valet, rien que du cœur, Claude grimace. A l’autre bout de la table, Louis marmonne, pâle comme un linge, le regard exorbité dans l’espace, évaporé, sa cigarette pendante entre ses doigts maigrelets, sa main molle autour du briquet, fichu briquet. Jean se lève, patiemment installe la cigarette entre le majeur et l’index tremblants de Louis, puis craque une allumette, fait danser la flamme devant ses yeux perdus. C’est la démence qui emporte mon père, l’inquiétude transperça le cœur de Jean.

Jean repoussa le bol. Le désespoir gâte la douceur du lait tiède. Il cherche une issue dans la tapisserie aux fleurs fanées, derrière les fenêtres grises de la salle à manger, sous le tapis aux airs persans, écrasé par un sentiment d’injustice dont — il le sait — il devrait avoir honte, on lui a dit qu’il était désormais l’homme de la maison, alors il faudrait sans broncher voir ses ambitions de devenir ingénieur ruinées pour rapporter un salaire à Corbera, on embauche partout, ce ne sera pas difficile, il retient des larmes d’enfant, sa bouche s’emplit d’un goût amer de désastre. Il pensa, C’est dégueulasse.

C’est l’été, Pierrette enjôleuse, ses deux bras noués en collier ferme autour de son cou, depuis ce matin elle trépigne, supplie, voix frémissante, Emmène-moi, je te promets je serais sage et polie, tu seras fier de moi, je ne vous embêterai pas. Il examine sa petite sœur, le rameau d’olivier en argent épinglé sur le corsage de la robe blanche et mousseuse, ses boucles qu’elle a disciplinées, le châle soyeux d’Angèle sur ses épaules rondes, d’une pichenette il redresse son chapeau, puis il ajuste sa cravate. Il l’emmena.

Ils sortirent du bal étourdis de danses et de rires. Jean est ému de sentir la taille fine de Marcelle glissée au creux du bras, il l’enveloppe d’un regard caressant, son nez busqué, le noir brillant de ses longs cheveux, l’iris brun et humide de ses yeux amandes, ses paupières bistrées de naissance, les immenses anneaux dorés qui lui donnent un air de gitane, elle redresse le menton avant de céder un sourire, il n’en revient pas de sa beauté. En son for intérieur il pensa Mais c’est une reine qui se tient contre moi. Ils allument des cigarettes, en offrent une à la petite. Ils marchèrent lentement dans la nuit d’été.

Jean épousa Marcelle et reconnu l’enfant secret. Il quitta Corbera pour Asnières. Puis ils partirent à Boston. Il devint mon oncle d’Amérique.

Texte écrit sur une proposition de François Bon, dans le cadre de l’atelier d’été 2020

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