
Elle passe devant nous à vélo, fait demi tour et descend pour regarder la carte du café devant lequel nous patientons. Lui est arrivé en poussant un chariot de livraison. On voit bien qu’ils ne s’attendaient pas à se retrouver ici, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils ne se sont sans doute pas vus depuis des années, mais se reconnaissent immédiatement. Ils rient, joie et surprise, peut-être un peu de timidité. Elle porte régulièrement la main à ses lèvres, puis dans ses cheveux. Lui ne cesse de sourire. Ils parlent vite, sans s’interrompre, font le point sur leur vie. Tant de choses à se raconter, le temps est compté, il travaille. On devine une différence de milieu social. Elle est élégante, porte un trench en denim, elle tient sous le bras une écharpe poudrée. Lui porte le polo vert foncé à fines rayures jaunes des livreurs Yamato. Il ponctue chacune de ses phrases d’un éclat de rire, peut-être pour masquer une gêne. Son travail est difficile. Il lui montre ses doigts gonflés de kystes d’arthrose. Elle manifeste sa compassion en jetant un coup d’œil dans le chariot. Il y a un soleil radieux qu’aucun chef opérateur n’aurait pu fabriquer. Il n’y a pas que la lumière, il y a la façon qu’ils ont de se regarder, de rire avant même d’avoir fini leurs phrases, leur étonnement. Je les regarde et je m’étonne moi aussi de les voir là, ensemble, dans cette ruelle où nous ne sommes que de passage. Je leur invente une histoire. L’école, le collège, peut-être le lycée, où ils ont été camarades, ou amis, peut-être qu’il y a eu un flirt. Lui n’a sans doute jamais quitté la région. Elle a peut-être fait sa vie ailleurs, dans une grande ville, elle travaille dans un milieu créatif, peut être qu’elle revient, aspirant à plus de calme. Leurs vies ont pris des directions différentes et voilà qu’ils se retrouvent ici, quelques minutes, dans cette ruelle de Kanazawa. Ils prolongent l’instant, je n’ai pas besoin de comprendre ce qu’ils se racontent, je prends la joie de leurs retrouvailles, la joie de retrouver quelqu’un qui vous a connu avant que vous deveniez adulte, qui a partagé avec vous des secrets, qui vous autorise à faire revenir quelque chose de l’enfance. Ils finissent par se dire au revoir, il a encore des clients à livrer, elle entre dans le café. Nous entrons après elle. Je crois que le temps du café je l’ai oubliée, trop occupée à essayer de me faire comprendre auprès du serveur, à tenter de photographier le chat qui habite ici.


Depuis mon arrivée j’ai souvent croisé des camions Yamato dans les rues japonaises. On les remarque parce que le logo est kawaii à souhait, une chatte portant son petit dans sa gueule. Je ne savais pas qu’il s’agissait d’un service de livraison, je l’ai découvert en faisant des recherches sur le costume du jeune homme. On a fini par appeler la société de livraison kuroneko yamato, Yamato le chat noir. Il paraît même que son logo a inspiré Kiki la petite sorcière. J’ai pensé à eux plusieurs fois dans la journée. Leur sourires radieux, sous un soleil radieux. Je me demande s’ils ont depuis chacun repensé à ce moment, si l’émotion venait les rattraper, si le visage de l’autre leur est revenu au milieu d’un geste, s’ils ont souri tout seuls, un instant absents à ce qui les entoure, chacun en train de retrouver l’autre. Désormais, quand je croise un livreur ou un camion de Kuroneko Yamato, c’est à eux que je pense.

