On s’entête à en dire la joie

Dans mon rêve j’avais perdu mon appareil photo. Comme ça m’arrive souvent de le croire dans ces moments de grande fatigue, où je trimballe mille choses de la maison à l’atelier et vice versa. De fait, l’appareil a passé la semaine rue de Charonne et je n’ai pris aucune photo. Et si hier j’ai imaginé un instant sortir pour photographier quelques lumières, j’ai renoncé, il n’y aurait pas de journal cette semaine. Mais ce matin revenait l’obsession Corbera, mon Empire romain. J’ai pensé qu’il fallait arrêter de le considérer comme un édifice, et que le sujet pouvait aussi s’inviter dans le journal. Ce matin la figure de Pauline s’impose au réveil, sans doute parce que je viens de retrouver ces deux photographies minuscules, prises lors d’un Noël des années soixante-dix. J’ignore si j’ y étais présente, mais cette image de ma grand-mère est bien celle que je garde d’elle, elle en maintient le souvenir. Cette image d’un Noël à Corbera — je me demande même si c’est Corbera, seule la découpe des fenêtres me le rappelle, la lumière dénaturée des photographies, le mobilier me font douter — vient me révéler l’écart entre un récit familial nourri de nostalgie qui a transformé Corbera en maison du bonheur alors que c’est un lieu chargé de peurs, de morts, de secrets. On s’entête à en dire la joie. Quand Pauline chaque nuit crie assassins. Quels cauchemars faisait-elle ? Des hommes en uniforme ? Des baïonnettes qui s’enfoncent dans les matelas? Le visage de son frère avant que la porte se referme et qu’il disparaisse à jamais ? Ce qu’elle se représentait de Neuengamme ? Ces cris, les poussait-elle depuis mars 44 ? Le petit sapin et ses guirlandes de pacotille ne trompent personne.

l’étrangeté se frotterait au monde

Je ne les ai pas vus tout de suite, j’ai d’abord entendu leurs voix qui se rapprochaient, une troupe d’enfants, ils chantaient La Marseillaise avec tellement de joie et de vigueur que c’en était inquiétant.

La berline s’est arrêtée à ma hauteur — la porte passager avant s’est ouverte, en est sorti un corps de petite fille — frêle — avec son visage presque d’adulte, un sac trop grand au bout de bras trop maigres, avec sa marche tordue elle s’est dirigée vers l’arrière, le conducteur, un homme âgé — peut-être son père — est sorti à son tour, il lui a dit attends-moi — avec dans la voix l’inquiétude de comment aujourd’hui l’étrangeté se frotterait au monde.

Après que le vendeur de la boutique de téléphonie mobile nous ait fourgué sa camelote nous remontons à pied par le canal, au moment de sortir une cigarette de son paquet, Tu veux l’allumer ? Oh oui ! Bon t’en veux une ? Non. Enfin oui — trois bouffées que déjà je regrette, on parle de nos liens avec nos amies, on trace des parallèles, on évoque Noël, il fait doux.

J’entre dans l’usine Exacompta, je pense comme chaque fois à ma grand-mère Pauline qui a travaillé dans le quartier après-guerre, très mal famé à l’époque. Dans l’interphone, la voix grave de fumeuse, gouailleuse, déformée par le micro, m’évoque Simone Signoret — le sketch du télégramme avec Montand qui faisait rire ma mère. Simone que ma mère adorait, dont elle disait qu’avec Pauline elles se ressemblaient.

Sur sa roue électrique, les mains dans les poches, on dirait qu’il glisse sur une vague. La fluidité de son mouvement me renvoie à un imaginaire de science-fiction que je pouvais regarder enfant, on devinait que le monde serait étrange et différent, on n’avait pas imaginé cette brutalité, cette inquiétude. Écouter des chansons tristes me réconforte.

Je leur ai montré la vidéo, vous vous rendez compte, c’est presque du vivant, pour la première fois quelque chose de son énergie transmise par l’image. Je crois que M comprenait, s’émouvait, je regardais ses mains endolories, en corolle, qui parlaient aussi d’amour. Sur le chemin retour, questionnements sur le sens, ou plutôt le non-sens de ce détour par l’édition, treize refus, et ce n’est pas tout à fait fini.

Le voyage au Japon est reporté — espérer qu’il ne s’agisse que d’un report. Ça nous laisse du temps pour un voyage au printemps, on parle de la Corse, se demander si on partira de Nice ou de Marseille, mais sûr qu’on arrivera en bateau. La perspective de longer le cap, de filmer l’arrivée à Bastia au petit matin me console déjà du Japon.